Grand Raid de la Réunion,« La lenteur en mouvement ou l’éloge de la folie »

« Comment entreprendre quelque chose qui est peut-être au-dessus de nos forces ? où positionnons-nous la limite de ce qui nous est possible de réaliser, de parcourir, d’endurer, de ressentir ? ou comment marcher ce chemin qui nous glisse peu à peu dans la folie. Sommes-nous de simple fou ou cette entreprise nous est-elle juste insensée ? ».

Heureux le fou qui marche pour fouiller son âme et dompter ses peurs car à n’en pas douter la piste qui s’ouvre sous nos pieds dépasse la raison. Dans ce refus de l’immobilité et cette ode à la lenteur du mouvement, il ne s’agit pas uniquement de tracer un trait, lier deux points, un départ et une arrivée, il s’agit de vriller et de partir en diagonale dans une ivresse qui s’apparente davantage à une folie volontaire qu’à un acte désespéré.

Et puisque nous convoitons ce qui nous échappe, nous stimule, nous fait rêver, il est bon d’oublier la sagesse pour nous laisser aller à la sottise, cette dernière a alors un nom qui raisonne comme un détour dans notre existence, la diagonale des fous.

Le grand raid est une équation à plusieurs inconnues, un problème à résoudre dans lequel l’adaptabilité et l’anticipation sont des armes qu’il convient de manier avec dextérité. De prime abord il semblerait qu’adopter une approche scientifique ne soit pas tant une aberration pour vaincre les vicissitudes de la ballade qui s’annonce. Si certaines inconnues ne le sont pas tant et présentent un visage familier comme les variations de température qui s’annoncent et auxquelles seront soumis les corps, nuits froides fricotant avec journées baignées de soleil et chaleur accablante dans les cirques et sur les pentes, dédales de marches et autres aspérités aux mensurations variables à la montée comme à la descente, mise en place d’un travail de sape de nos chers quadriceps autant que de leurs antagonistes les ischios-jambiers, d’autres feront appel à nos peurs et s’immisceront insidieuses dans cette volonté qui à n’en pas douter va flancher. La question est de savoir combien de fois serons nous capables de nous relever et reprendre la route, et si le seul remède n’était en fait que l’ignorance.

MON GUIDE

Les tourments du calendrier de ces dernières années, balloté entre épidémie et contraintes professionnelles respectives, ont voulu que nous retrouvions en ce soir d’octobre réunis à plusieurs milliers de kilomètres de nos lieux de villégiature respectifs à quelques centimètres et minutes du départ de cette aventure qui nous marquera en profondeur, comme pour entamer ou clore un chapitre de notre existence commencé il y a bien des années de cela. Entre admiration pudique, respect silencieux et affection chaleureuse, c’est en sa compagnie que vont s’écrire ces quelques lignes et ces milliers de pas. Je me souviens encore de cette boule de nerf marquée à vif et meurtrie par une vie professionnelle qui n’en a que faire de son implication, de ses qualités et de son abnégation. Comme souvent l’incompréhension hiérarchique éloigne les hommes et éteint peu à peu une existence qui se vide alors de sens avant d’étouffer le brasier de la motivation et de n’en laisser qu’un feu de paille aux aspects dépressionnaires. Éducateur gueulard, un brin énervé contre un système auquel il ne veut plus s’astreindre, voilà mes premières images de ce futur fou qui ne se reconnait plus au travers de l’existence qu’il mène. Bête blessée qui se laisse cependant approcher sans les croquer par ces brebis plus jeunes et sans doute insouciantes qu’elles étaient au sortir de leur cursus universitaire durant les quelques semaines de formation en sport-santé qui nous avait réunis à l’époque. De loin comme de près, je l’ai vu se redresser, son œil sévère peu à peu réanimé s’est remis à pétiller, d’abord timidement puis parce que c’est lui, excessivement. Des changements plus tard, et il y en a eu, à présent sur de nouveaux rails, il a grimpé en tête avant d’ouvrir de nouvelles voies, celle des cabossés de la vie.

Nico est un éclaireur. Des zones d’ombres il extirpe des forces insoupçonnées. Il ramène à la vie ce qui semble condamné dans les corps, inertes, les parties endolories recouvrent de la mobilité.

Il n’aimerait pas le terme de « faiseur de miracles » et je suis d’accord car rien dans ce qu’il déclenche n’est irrationnel. Il sublime, révèle à la conscience, valorise, façonne, polit ce qui dort pour dynamiser et embellir les existences. Et puisqu’il monte en tête ce sera mon guide tout au long de cette ascension à travers l’île intense parce que volcanique le monsieur l’est aussi, et qu’associé à un binôme qui aime évoluer dans l’ombre, notre entreprise commune s’apparente à un attelage pas si incohérent que cela. Quelle fierté de suivre ses pas comme un petit frère dans les pas de son grand frère et comment ne pas vouloir ressembler à un mec bien.

DÉPART-DOMAINE VIGOT

Ça y est, il est 21h00 et une douce folie s’empare bientôt du front de mer qui s’apprête à être frappé par cinq vagues successives de pantins pour le moment encore bien articulés ou comment cracher un flot de plus de 2 700 fous. Les portes de l’asile semblent s’ouvrir sur Saint-Pierre. D’un point de vue arithmétique se dresse devant moi le premier problème à résoudre puisqu’avec mon acolyte nous échouerons sur l’asphalte dans deux vagues successives. Qu’importe le temps seule compte l’ivresse du partage, une pause au bord de route suffira à nous placer dans le même wagon de ce train infernal qui déferlera dans les cirques et sur les sommets.

Partis Hommes tous deviendront des fous

Les premières foulées sont surréalistes, la foule est tellement dense de part et d’autre de la route, les encouragements et les acclamations percutent nos tympans dans un fracas jovial. Je suis rapidement mal à l’aise devant une telle démonstration. Moi qui ai passé ces derniers mois isolé entre les confins de la nuit et les premières lueurs du jour afin de préparer ce corps. À l’aise dans le silence obscur du petit matin, évoluant fantomatique et sans un bruit à l’abri des regards, me voici coincé devant cet écran subitement trop lumineux pour mes yeux apeurés. C’est dans un coup de main qu’arrive mon salut, offrant la mienne à celles tendues par tous ces inconnus du bord de route comme un pied de nez à ce qui a été la pandémie passée, car ce peau à peau et cette promiscuité m’apparaissent à cet instant comme un moyen de partager l’envie. Après plusieurs kilomètres, je saute dans le bon wagon et c’est à présent emmitouflé dans l’obscurité de la nuit que nos pas s’animent à l’unisson. Les premiers effluves de l’excitation du départ laissent peu à peu la place à la moiteur de l’appréhension et aux premières questions, et la suite alors ? le chemin sera long… Pour le moment je ne suis qu’un homme parmi les fous à moins que je ne sois qu’un fou parmi les hommes, petites lucioles égarées dans le firmament de cette ligne lumineuse qui progresse.

Le relief s’élève peu à peu et nous pénétrons les premiers champs de canne à sucre au son des tourbillons des arroseurs automatiques qui distraient notre esprit et nous imposent sa chorégraphie obscure. Nous montons au train avec Nico, David et Frédéric. Tiens Frédéric. J’ai plusieurs fois parcouru ses lignes avec passion en me délectant de ses ouvrages et me retrouver à ses côtés me perturbe autant que je n’ose y croire. Intérieurement, la symbolique est belle, marcher dans ses pas comme pour partager quelques mots de son histoire. Je souris bêtement comme un fan silencieux et dévisage du coin de l’œil ses gestes avec minutie. Quand place-t-il sa respiration, petits pas ou grandes foulées ?  Il est déjà venu à bout d’un tel périple, et le regarder me donne l’impression de m’approprier un peu de son expérience de finisseur. J’aimerais lui dire combien j’admire intimement son travail, j’aimerais échanger sur la clinique du coureur et l’« évidence base médecine », sur l’étude ERUPTION mais rien ne sort et je n’ose parasiter son effort, alors je le suis, m’accrochant à son ombre comme on poursuit un modèle. Les kilomètres passent paisiblement et notre attelage progresse gentiment jusqu’au domaine Vidot, premier lieu de victuailles et premier point lumineux qui sera complété sur notre suivi live. J’aime à penser qu’à des milliers de kilomètres d’ici, des yeux suivent nos pas et vibrent au rythme de cette aventure. Nous poursuivons bientôt pour aller chercher un peu de paix sur les hauteurs de notre dame, Frédéric nous fait part de quelques soucis gastriques. Pris de spasmes il doit se résoudre à plusieurs pauses. Qu’importe il repart et nous nous recroisons mais après plusieurs heures à marcher dans ses mots il est progressivement rattrapé par d’autres maux plus physiologiques que littéraires, la diagonale commence son œuvre, insidieuse et maléfique. La fraicheur nous cueille à mesure que s’élèvent nos corps et si la flamme de la folie éclaire le chemin et allume la passion, sa chaleur parvient à peine à réchauffer nos membres.

Les particules ocres des sentiers s’élèvent maintenant et s’immiscent par nos pores embrumant notre vision et irritant nos muqueuses, de cette atmosphère suffocante nous comptons sur nos pas pour ne pas mordre cette première poussière.

Loups de terre et modèles

NOTRE DAME DE LA PAIX-MARRE À BOUE

Notre dame de la paix s’ouvre devant nous en même temps que nous ajoutons des couches à notre armure afin de repousser les assauts de la chute de température. Nous nous affairons avec Nico et peu à peu notre binôme prend ses marques. Il ne suffit pas de parler pour échanger. Nos silences respectifs se font écho et peu à peu nos corps chuchotent dans une langue à peine perceptible à l’oreille humaine. Un regard, une expression et nous nous comprenons, nous sommes pour l’instant ces artisans besogneux qui parcourons les sentiers. La nuit est froide et resserre son étau sur nos corps qui ressentent à présent l’effort des premières « dénivellations ». Nous franchissons Nez de Bœuf et nous dirigeons vers Mare à boue qui en ce jour présente une identité usurpée puisque ses grandes flaques semblent bien timides, ce qui n’est pas pour nous déplaire. La pluie a foulé l’herbe et pose sur les pâturages de la plaine des Cafres son humeur maussade, les prémisses d’une douce mélancolie qu’un premier lever de soleil vient sublimer. Le chemin s’est aplani mais la densité humaine et les barbelés qui cloisonnent notre espace ne nous permettent pas de laisser nos jambes s’exprimer et s’adonner à quelques foulées libératrices et salvatrices pour nos muscles déjà endoloris. Le paysage doit s’étendre à perte de vue mais notre champ de vision est embrumé de l’humidité matinale. De longues lignes droites nous séparent de la première rencontre de visages connus. Le long du chemin, parsemé de petits bastions de ravitailleurs qui s’affairent à réchauffer et ranimer les corps qui s’y déposent. Les mètres s’étendent et une pluie fine vient nous caresser le visage, les cernes de la première nuit sourient aux commissures de nos lèvres jusqu’à nos pommettes. Le sortir de la nuit nous cueille et c’est humide et grelotant que l’on s’abandonne sous un parasol transformé en ce jour en parapluie de fortune pour nous délecter d’une des nombreuses soupes du parcours. Après un échange de sourire et de mots avec nos veilleuses, c’est l’esprit léger que nous abordons cette première journée. Nous avons pour le moment parcouru 40 kms et se dresse devant nous une excroissance dans le parcours qui nous conduira au plus haut point de la ballade.

COTTEAU KERVEGEN- CILAOS

Revigorés, notre allure s’anime et nous attaquons les premières variations de profil de bon train. La densité de fous est toujours importante et nous sautons de grappes en grappes en même temps que la pluie s’estompe. Nous accrochons, suivons, dépassons, nous faisant dépasser comme une colonie de fourmis tournoyantes sur le chemin, chacun sa mission malgré la nature commune du but à atteindre. Sur les pentes escarpées, ce balai humain prend la forme d’un chapelet. Véritable matière vivante qui se nourrit dans l’échange de rires et de larmes, chacun son histoire, ses fêlures, ses motivations profondes que la transpiration ramène à la surface comme pour expier ses péchés. Sorte de fluide au goût salé qui nous pique les yeux mais sans l’amertume du temps qui passe et anime le pas, nous gagnons peu à peu le sommet. Notre progression n’étant freinée ou accélérée que par celle de la personne à qui nous imbriquons le pas, elle-même freinée et accélérée par la personne à qui elle imbrique le pas… un véritable dialogue de fou en somme.

Mon esprit vagabonde mais les échanges accélèrent le temps qui passe et me voici à présent aux côtés de Jérôme, croisé sur d’autres chemins paradisiaques du côté du pacifique il y a quelques années. On parle de tout, de rien et sa bonhommie, son esprit vif et sa bonne humeur percent peu à peu l’atmosphère maussade de cette montée prolongée. En même temps que percent timidement quelques rayons, l’accent chantant de Jérôme anime nos pas et nous basculons bientôt en haut du sommet direction le cirque de Cilaos, première véritable base de vie de notre périple. Entourés de remparts majestueux, spectacle qui pour le moment reste caché à nos yeux, la petitesse de notre passage tranche avec la verticalité des reliefs que nous arpentons. Après un passage au bloc où nous faisons pour la première fois la connaissance d’une fratrie de réunionnais qui nous accompagnera dans la suite du périple, Cilaos sonne pour nous comme l’occasion de faire peau neuve. En se fiant aux initiés, la ballade ne débute vraiment qu’à partir de ce cirque et mieux vaut y arriver avec de la fraicheur. Après un massage, des soins de pieds et un bon repas, nous retrouvons Stéphanie, Isa et la famille Mioulet. J’ai attendu ce moment et je savais qu’il serait teinté d’émotion. Mano est là tout sourire, à la fois admiratif et excité comme nous l’avions quitté la veille au moment de nous élancer.

Son histoire est héroïque et si nous arpentons les montagnes, lui les déplace. Petit bout d’Homme qui au fil des aventures se découvre des forces insoupçonnées et ose aller là où son corps l’avait initialement interdit.

Porté par l’association EDLM (« Ensemble déplaçons les montagnes ») ainsi que toute sa famille, il est en repérage car dans ces lendemains qui ne sont pas si lointains, lui aussi, jonché sur sa joëllette et accompagné d’une armée de joyeux trublions viendra dompter la terre ocre. Source d’inspiration, son sourire nous pique et timidement je l’observe les yeux gagnés par l’émotion. Les yeux pétillants de Karine et Stéphane en disent long. Réussir pour échanger et puis sinon comme il l’a susurré, il casse la gueule à Nico. Le message est sans appel, qu’est-ce que cette ballade face à son combat, insignifiante.

Un fou et son héro

COL DU TAIBIT

Après une descente escarpée jusqu’à la cascade de bras rouge, nous enivre peu à peu ce moment d’extrême lucidité où le corps nous échappe et les muscles se crispent. Le pas lourd et peu alerte vient tant bien que mal tenter de faire progresser ce corps qui glisse peu à peu dans les abimes d’une fatigue généralisée. Si tout allait bien il y a peu, nos armes frôlent à présent le sol mais sans s’y poser, notre progression lente nous mène peu à peu en direction du sommet du col du Taibit, point de bascule dans un monde fait d’une solitude inaccessible, le cirque de Mafate où il n’est possible de n’entrer et sortir qu’à la force des jambes ou par les airs pour les plus angéliques d’entre nous bien qu’à première vue, cette horde de barbares semble dénuée de tout angélisme.

Sur le chemin de la croix sommitale, la tisane ascenseur qui nous est proposée pénètre les corps, ardente, je la sens glisser le long de l’œsophage, tranchant avec l’humidité ambiante qui peu à peu nous entoure et embrume nos sens. Dans une brûlure prolongée que chaque prise vient réanimer, elle attise notre sensibilité. Entamés physiquement, nous sommes à présent ces deux fous qui pleurons les vestiges d’un héroïsme pour le moment acculé dans ses ultimes retranchements. Le besoin d’accéder aux mots des proches comme pour dynamiser un tracé qui peu à peu nous fait glisser vers cette douce folie, celle nous intimant que nous avons surement rêvé trop grand. À défaut de courir nous recourrons à nos muses respectives pour nous sortir de ce mauvais pas, Nico appelle quand je parcours les quelques mots d’un texto. Je rejoins Nico un peu plus haut, à présent désarticulés, les larmes à peine séchées et la voix vacillante, j’essaie tant bien que mal d’éviter le sujet, ils sont beaux les héros… Un seul mot d’ordre avancer… et puis tout ira mieux, tout va toujours mieux. Me vient alors à l’esprit la maxime d’un autre Nicolas, vulcanologue de profession, basé à La Réunion, et qui connait comme sa poche les recoins reculés de cette aventure.

« Tu es ici parce que tu en as rêvé. Rêver c’est ce qui nous distingue des animaux. Tu as plusieurs vies dans un ultra. Tu es ici parce que tu en as rêvé ».

Je crois qu’à ce moment précis j’ai utilisé ma première vie, à moi la seconde.

À fleur de peau
Un aller sans retour
Mots fléchés

MAFATE

« Celui qui tue », c’est ainsi que Mafate accueille l’ignorant qui s’aventure en son seing. Symbole du marronnage réunionnais, paradoxalement le poids de l’histoire allège mon esprit qui à présent s’évade en suivant les traces des esclaves qui jadis épris de liberté trouvaient en ces lieux hostiles et inaccessibles un espace de félicité. Esclavage aujourd’hui consenti, nous pénétrons peu à peu dans cette fuite en avant débutée depuis le cirque de Cilaos, par le col du Taibit et en direction de Marla. Sous nos pas, les traces de pieds à peine effacées de ces hommes échappant à la folie humaine à présent rattrapés par de nouveaux fous. La seconde nuit s’annonce et avec elle les démons de l’ennui. Les kilomètres semblent s’étirer et les métriques n’ont plus d’emprise. Nous parcourons les sous-bois qui se chargent peu à peu d’une humidité lourde qui vient ajouter au poids de nos pas et réduira dans quelques heures le champ visuel de nos frontales. Le terrain glissant offre paradoxalement du répit à des articulations déjà douloureuses pour lesquelles chaque appui trouve une zone meuble de confort. Nous relions la Plaine des Merles et le sentier scout. Je pensais pouvoir franchir la nuit qui s’annonce en mouvement afin d’éviter la chute de température mais le sommeil pèse de plus en plus sur des paupières qui ne demandent qu’à s’affaisser pour éteindre ne serait-ce qu’un instant la lumière. Je me sens virevoltant sous les coups de boutoir de mes baisses d’attention et fais part à Nico de ces errances. D’un commun accord, nous consentons à un premier répit. Des sacs de chantier serviront de maisonnettes de fortune, et sous une couverture je tombe…

Une première fois. Comment à présent sortir de ce cocon salvateur qui présente tous les attributs de l’endroit où il faut être ici et maintenant pour regagner cette douce folie. M’extirper de cette atmosphère chaleureuse est une véritable épreuve, tous mes muscles horripilateurs se contractent de concert et mon corps n’est plus qu’un amas organique qui tressaille de façon rythmique. Je n’arrive que très lentement à me réchauffer et pour la première fois la peur m’envahit. Une soupe plus tard, notre attelage repart tristement avant d’aller affronter la nuit qui s’annonce, premier avertissement qui me fait penser qu’à aucun moment il ne faut relâcher notre attention. J’ai conscience que pour moi cette nuit sera le juge de paix et que les démons seront nombreux à se présenter sur le seuil de la porte, seule ma capacité à les affronter et à m’en affranchir conditionnera la vitesse de mes pas et puis Nico est là, je le serai pour lui après pensais-je. C’est dans cette fébrilité apparente que nous traversons les premières heures de la nuit, l’espoir vient du mouvement alors nous nous agitons et évoluons à la vitesse permise par le terrain. La nuit est une nouvelle fois humide et la terre particulièrement grasse colle sous nos chaussures mais notre progression se veut régulière et somnolente.

PLAINE DES MERLES- GRANDE PLACE

Sans le savoir encore, je traverse à n’en pas douter la période qui me sera la plus difficile de ce grand raid et un combat âpre se met en place contre ce sommeil qui se joue de mes émotions et de mon attention. D’une manière automatique j’enclenche le pas, la bouche ouverte et me raccroche aux branches de ce qui me reste d’attention et de motivation. Nous traversons Ilet à bourse vers 1h00 direction les Bas-école avant de remonter sur les Hauts. Une seconde fois il me sera nécessaire de mettre le clignotant afin de trouver un peu de sommeil. Une tente médicalisée m’offre un moment de félicité. À ce moment précis je suis hors de mon corps, comme l’impression de le voir évoluer avec un temps de latence, je le suis de près mais englué dans la fatigue, tout m’arrive saccadé et les émotions semblent s’être complètement dissipées. Mon corps trébuche et il faut à mon esprit quelques secondes pour le voir défaillir. Je touche le fond, je perçois les encouragements de Nico, mais il semble y avoir un écho qui rend sa voix si lointaine que je ne l’entends plus. Il discute avec une ancienne connaissance et je suis là, les yeux exorbités en proie au froid sans comprendre ce qui ne m’arrive ni être capable de percevoir leur échange. Je ne sais comment mais je me retrouve sur un lit de camp. Je pose mon sac et tremble. Le médecin m’emmitoufle dans une couverture de survie et je m’étends, la lumière s’éteint de nouveau. Je perçois juste en toile de fond la voix de Nico qui s’allonge également et parle du tenseur du Fascia Lata… le son vient de loin mais m’arrache un sourire inconscient derrière un visage qui lui reste inexpressif, il n’y a que Nico pour prononcer ces mots à cet instant précis. Le réveil sonne 20 minutes plus loin et je me redresse mécaniquement, le médecin nous dit qu’il ne faut surtout pas rester là et partir au plus vite pour se mettre en mouvement. Je la dévisage incrédule, c’est comme écouter quelqu’un qui parlerait une langue étrangère, mon cerveau primitif prend le relais, avancer, manger pour se réchauffer. Une fois sur mes deux jambes, les premiers pas sont difficiles et les douleurs me rappellent que je suis encore en vie dans cette histoire. Une soupe chaude prise à la volée et j’adhère de nouveau aux jambes de Nico. Nous revoici plongeant dans les abimes de la nuit, ma pire ennemie, celle-ci vient de m’arracher ma seconde vie, alors prenons la troisième. Nous nous enfonçons dans l’obscurité et le relief nous réchauffe. Nous montons régulièrement et de bon train, sans un mot, nous sommes tous les deux proches d’un point de rupture que le sommeil vient exacerber. Arrivés au sommet d’une petite aspérité, le terrain est balayé par un vent de tous les instants. Après avoir transpiré à grosses gouttes, je sens l’humidité de mes vêtements me refroidir peu à peu et s’agripper à ma peau, je suis à la merci des éléments et me questionne, m’arrêter pour remettre une autre couche ou continuer en espérant que le vent faiblira, vite redescendre dans la chaleur confortable du fond de la vallée. Le vent emporte avec lui cette lueur d’espoir que le plus dur était derrière nous et avec elle ma troisième vie. Je serre les dents et nous courrons fous que nous sommes pour échapper aux éléments. Les minutes défilent, les kilomètres moins, nous abordons une partie en sous-bois qui nous protège à présent du froid et de l’humidité, ça en serait presque agréable. Ici et là se multiplient les corps emmitouflés dans les couvertures de survie, sorte de fous momifiés en position fœtale, la diagonale poursuit son travail de sape. Après de longues heures de silence, la parole se délie à l’approche de la sortie de ce tunnel émotif. Nous échangeons de nouveau et décidons de trouver un endroit cosy pour ce qui sera notre dernière sieste de la ballade. Un peu à l’écart nous déplions nos couvertures qui frissonnent. Un retour au stade fœtal et deux dizaines de minutes plus loin nous quittons notre lieu de villégiature. Si la couverture de survie porte bien son nom il vaut mieux l’embarquer sous sa forme pliée. À présent libérée, elle prend une place monstre dans notre sac, plutôt ami du minimalisme jusqu’alors, elle nous transforme en bossu de plus en plus boitillant. Qu’importe je sais intimement  que le plus dur est à présent derrière nous et c’est léger et rassuré que nous nous remettons sur les bons rails, des sourires percent et la bonne humeur reprend au rythme de quelques chambrages.

ROCHE PLATE-PLATEAU DES ORANGERS

À l’aube du second jour, le soleil joue les maitres peintres, et le spectacle de son lever donne à nos yeux un moment d’une rare beauté. Par touche il caresse les cimes du grand Bénare et dessine sur les remparts les contours d’une immensité absolue qui nous rappelle combien nous sommes insignifiants.

La folie poétique de l’agitation humaine semble quitter sa foule et enivrer ces parois rocheuses qui à présent nous regardent avec déficience. Les zombies que nous sommes relevons à l’unisson la tête et un flot d’émotions et d’espoir semble raviver nos jambes. C’est un beau jour qui s’annonce pour finir.

Le ciel dégagé annonce une journée ensoleillée, après le froid de la nuit et l’humidité de la journée précédente, cette perspective semble réjouissante. Outre la beauté du déferlement géologique passé, ici et là ont fleuri de nombreuses cases créoles en bois sous tôle qui nous rappellent à la vie, une forme de civilisation semble se rapprocher. Le terrain est toujours accidenté et nos appuis doivent se jouer de ces aspérités, nous accrochons les ruisseaux et poursuivons au fil de l’eau. Le silence épais de la nuit est à présent animé par l’excitation de ce bourdonnement sourd et nous descendons dans le lit des rivières. À nouveau épris de liberté, nous sautons de pierre en pierre l’esprit joyeux. Un seul passage à gué nécessitera de se déchausser pour éviter à nos pieds quelques mésaventures crevassées.

Bon pied bon oeil

Depuis plusieurs kilomètres déjà, notre route croise celle de ceux lancés sur le trail du bourbon, ce qui anime la ballade, mais les sentiers à présent larges permettent à ces corps pressés de nous dépasser sans jouer un numéro d’équilibriste risqué. Les échanges nous assurent un défilement des kilomètres accéléré, ici un pilote de ligne, là un infirmier, nous retrouvons les frangins qui nous dressent une cartographie de la suite de la ballade et disséminent quelques conseils bienvenus à la poursuite de notre chemin.

DEUX BRAS

En milieu de matinée, nous gagnons le ravitaillement de Deux Bras sur nos deux guiboles après d’interminables lignes droites de galets que nous parvenons à avaler en petites foulées.

Banc de sable ou sable mouvant
Saute-cailloux

Il semblerait que la métrique de base du système réunionnais soit le 2 kms, distance qui nous est envoyée telles des bouées de sauvetage au moment où nous pensons nous approcher de la surface et croisons des badauds qui se veulent rassurants. Animée, joviale, chaleureuse, cette pause est un retour à la vie et avec elle à l’envie. Premier repas complet depuis Cilaos, mon estomac sourit et mes papilles se délectent d’une bonne chipolata cuite au barbecue. Parallèlement nous poursuivons sous les chapiteaux des podologues et kinés et c’est dans un nouveau corps que nous abordons le raidillon suivant et sautons à dos d’âne.

L’effet chipolata

DOS D’ANE

Cette montée, nombreux sont ceux qui l’ont évoquée depuis les premiers kilomètres comme un monstre ardent prêt à broyer les dernières forces de celles et ceux qui auraient l’arrogance de se présenter à ses pieds. Décrite comme interminable et fourbe par son aspect chancelant de montées et descentes successives, c’est donc avec humilité et respect que nous l’abordons. Effectivement ses lacets successifs nous soulèvent du sol et nous posons plusieurs fois nos deux mains sur son dos afin de voir si l’animal est suffisamment docile pour lancer notre corps entier sur sa partie dorsale. En file indienne, nous nous marchons dans les pas et gravissons au rythme de ce qui s’apparente à un éloge funèbre de la lenteur.

Notre convoi funambule tournoie, s’élève, puis redescend avant de s’élever de nouveau dans sa partie sommitale qui comme un pied de nez se termine par quelques cordes bien placées, comme pour toucher celle sensible qui nous susurre que nous approchons du but.

Nous vivons cette fin de montée avec Stéphanie et Maxime, les blagues fusent et l’esprit s’envole, non nous n’avons pas franchi cette portion à dos d’âne.

Anges gardiens, veilleurs de jours comme de nuit

CHEMIN RATINAUD

Une fois les jambes de nouveau en action et un bref tour du propriétaire plus loin, nous nous lançons avec Nico dans un de ces échanges philosophiques et comiques qui ne se produit qu’entre deux cailloux et d’un commun accord nous décidons qu’il serait peut-être bien de presser le pas pour abréger la ballade et ne pas à avoir à subir le courroux d’une troisième nuit dehors, et si nous essayons de passer sous les 50 heures. Alors c’est parti, haut les cœurs ! Et si pactiser c’est avancer, le chemin semble se dégager sous nos pieds avec des portions que nous pouvons à présent avaler à la course, le pas s’accélère et la distance retrouve un système métrique plus rationnel. Le chemin qui nous mène à la possession est relativement plat et malgré de nombreuses racines et autres cailloux qui jonchent le sol, la dynamique est en marche forcée. Sur la route j’échange avec un local de l’étape engagé sur le trail du Bourbon et qui a dû faire face à des soucis de frontale durant la nuit l’empêchant de jouer la partition qu’il s’était donné de composer. Non sans résilience il continuait cependant d’avancer d’un pas dynamique. Il nous indiqua les prochaines étapes et les éventuels écueils à éviter et nous rassura sur la suite du parcours. Malgré la raideur des articulations et face à des muscles de moins en moins impliqués dans le rôle qu’ils s’étaient donnés de tenir, c’est dans une sorte de balai tragi-comique que nous tentons de nous relancer. Malgré la course nous n’arrivons pas à distancer notre acolyte réunionnais, ce qui me fait penser que notre mise en action ne devait pas être des plus efficaces… Ou bien, est-ce que, piqué par ces deux joyeux lurons qui avaient 60 kms de plus dans les pattes, notre hôte du jour décida de reprendre les armes, le fait est que notre course ne dépassa pas sa marche et tranquillement il nous déposera dans une portion descendante où la succession de passage de pierres de toutes hauteurs nous imposa la prudence. Le spectacle était somme toute inspirant et je regardais cet esthète planer sur le chemin et sauter de caillou en caillou. Ce n’est pas la première fois que je constatais cette légèreté chez les réunionnais et cette propension à se jouer du terrain malgré son exigence, une sorte de connaissance inconsciente et une intelligence de pied qui tranchait avec la bêtise des nôtres devenus moignons.

CHEMIN DES ANGLAIS-GRANDE CHALOUPE

Passé la Possession, les premiers lacets en raidillons nous élèvent rapidement et nous font, entre deux souffles, perdre notre bon français, de là à dire que nous maitrisions la langue de Shakespeare… Si le pavage devait, il y a deux cents ans, à n’en pas douter ravir le passage des charrues à bœufs, le travail du temps a peu peu mis le désordre dans cette organisation initiale et les pierres de basalte semblent discuter les unes avec les autres dans un brouhaha incompréhensible pour nos pieds qui gentiment balbutient.

Le soleil s’affaisse peu à peu à l’horizon et l’ocre du chemin ressort étincelant avec en arrière-plan l’océan Indien, spectacle à la fois magnifique et machiavélique puisque les aspérités s’endorment peu à peu et se jouent de nos yeux déjà à demi clos. Comment penser à la diagonale des fous sans évoquer le chemin des anglais, anciennement chemin Crémont. Nous sommes en plein dedans et une émotion silencieuse me serre la poitrine. La partie centrale du chemin semble moins désordonnée et nous tentons tant bien que mal d’évoluer de pierre en pierre. La pente se fait plus douce avant que nos corps ne basculent vers la Grande Chaloupe. Comme un pied de nez à l’histoire récente de l’ile, ce n’est pas un revers que nous préparons mais nous nous dirigeons belle et bien vers notre but de plein front, la prise de Saint-Denis.

LE COLORADO-LA REDOUTE

À présent, c’est bel et bien la dernière difficulté qui se profile devant nous. Cette ultime portion ascendante se présente en deux temps. Un premier fait d’un chemin dégagé et de portions de bitume, un second qui présente des airs de grand ouest américain, d’où le nom, avec de larges sillons tracés dans la terre volcanique qui ne nous laissent que peu de place pour poser nos deux appuis. D’une manière surprenante, un sentiment de béatitude et une excitation silencieuse m’envahissent, nous touchons au but. Nico passe en tête et accélère le train, nous ne sommes plus ici pour ramasser des lentilles. Tout est noir autour de nous et nous sommes pressés d’en finir. Les portions les plus pentues sont montées en marche rapide et appuyée, dès que le profil le permet nous embrayons d’une joyeuse foulée. J’observe Nico qui jette ses dernières forces, lui qui n’a cessé de me rabâcher qu’il était un ami intime de la lenteur durant la préparation, son corps s’anime soudain d’une rage qui semble décupler ses forces comme si nous étions poursuivis par quelque chose qui nous dépasse. Cette accélération soudaine m’oblige à m’employer et je suis tout sourire sur ce nouveau visage. À mi-parcours, c’est à présent mon tour de prendre le relai à la tête de cette locomotive lancée à pleine allure et nous continuons d’appuyer le pas et la foulée, « Marcher quand tu dois, courir quand tu peux ». Nous doublons de nombreuses personnes, là n’est pas le but car à aucun moment nous nous sommes souciés d’un quelconque classement, mais ce nouvel élan décuple notre motivation qui glisse alors jusqu’à nos jambes. Viser la lumière pour éclairer le chemin jusqu’à la redoute. Je reviens quelques milliers d’années en arrière tel ce chasseur cueilleur à la poursuite de sa proie, n’étant alors pas un chasseur cueilleur des plus féroce, il me faut jouer de mon endurance pour fatiguer ma proie. À force d’abnégation nous rentrons en contact avec l’objectif avant de basculer vers la dernière descente qui nous conduit à la Redoute. Ça y est, la fin de l’aventure est proche et l’excitation monte, je me fais milles films sur cette ligne d’arrivée tant convoitée et sur la suite, passer quelques jours avec mes parents en métropole puis retrouver ma petite tribu à Tahiti… Notre corps aimerait s’emballer et dévorer les derniers quatre kilomètres qui nous séparent de la fin de cette histoire de fou mais le terrain accidenté nous rappelle à l’ordre. Nous descendons tout de même tout sourire dehors et virevoltant entre les racines et les rochers. À mi descente nous raccrochons un gros wagon de raideurs parmi lesquels quelques grincheux qui nous font comprendre qu’ils ne nous laisseront pas passer malgré la différence de vitesse. Qu’importe, nous ne sommes pas là pour grignoter quelques places, nous étions sur un élan d’excitation et sur l’envie de connaitre au plus vite les dernières émotions, et puisque le temps s’est allongé tout au long de ce périple, c’est détendus et silencieux que nous marchons à présent en queue de caravane jusqu’à l’asphalte de la Saint-Denis et l’entrée du stade de la redoute.

Porte de sortie

ARRIVÉE-STADE DE LA REDOUTE

Cette fois ci il semblerait que nous ayons apporté toutes les solutions possibles aux différentes inconnues rencontrées en bord de route. L’émotion me saisit, je m’apprête à compléter ce qui me paraissait encore à peine faisable il y a 48h, et encore moins imaginable des années auparavant. La présence de Nicolas sur cette ligne de départ a été l’élément déclencheur de ma présence ici car quelle merveilleuse aventure que de partager cela avec lui. Je suis heureux ici et maintenant de m’être lancé un tel défi et de l’avoir mené à son terme. Au-delà de ces dizaines de kilomètres parcourus ces deux derniers jours, c’est le chemin mis en place depuis l’inscription qui ajoute à ce moment de bonheur. Tenir un rêve et le concrétiser, c’est peut-être en ça que tient la définition de l’accomplissement. J’ai tenté tout au long de cette année et demi de préparation de tout mettre en place pour façonner un corps qui serait taillé pour ne pas flancher, en jonglant avec le temps afin ne pas trop empiéter sur une vie de famille et professionnelle bien remplies car je ne voulais en rien faire subir aux autres cette préparation. J’ai parfois réussi, d’autres fois, sans doute un peu moins, mais j’ai fait de mon mieux. Je me suis questionné, renseigné, j’ai fouiné les récits et les ouvrages, me suis entouré de personnes expérimentées en me délectant de leurs conseils pour accomplir cette quête intime. Il ne faut pas se mentir, la clé de la réussite physique a été la préparation, le renforcement musculaire spécifique mené en visio alors que la nuit était encore bien obscure dehors, l’entrainement croisé concocté par Achille pour me préparer à mon odyssée n’est pas étranger à cette réussite.

La question revient souvent, le pourquoi d’une telle folie. Pourquoi infliger à notre corps tous ces maux, se mettre dans un tel état, la réponse tient en un mot ou plutôt un verbe, ressentir. Ressentir ces émotions que je n’ai pour le moment retrouvées nulle part ailleurs. Au-delà de tester ses limites physiques et mentales qu’il nous est possible de repousser à un point qu’il nous est difficile d’imaginer, la palette d’émotions utilisée pour dépeindre cet immense tableau n’a d’égale que la difficulté du chemin parcouru, car oui le Grand Raid est difficile, extrêmement difficile même. Son terrain est spécifique avec sa boulimie de marches, son dénivelé, l’aspect chaotique de ses sentiers, la largeur de la fenêtre climatique mais n’est pas impossible à quiconque qui se sera préparé et prendra le temps d’écouter les signaux corporels. Combien de fois nous nous sommes arrêtés pour manger, dormir, nous faire masser. Alors oui nous aurions surement pu abaisser de quelques heures ce chronomètre final mais sans ces moments volés, serions-nous arrivés dans cet état de fraicheur physique et cet état de conscience  qui nous a permis de vivre intensément la puissance d’une arrivée du grand Raid. Ce sentiment n’est pas descriptible et il m’est difficile d’y accoler des mots mais je dirais que cela s’apparente à un feu qui brule à l’intérieur. À présent nous avons pris place parmi les membres de cette grande famille et l’île intense raisonne au plus profond de nos entrailles comme une mélodie qui nous accompagnera des années durant. Je ne sais si je ressens de la fierté mais un sentiment d’accomplissement me traverse dans un frisson.

Nous avons participé à l’écriture des petites lignes de cette grande histoire de fous et à présent plus rien ne sera pareil.

Physiquement, la diagonale des fous prend et ne donne rien. Pas un espace de terre n’est lieu de répit pour les pieds, les articulations s’agitent et se plaignent au fur et à mesure que se gravissent les marches et s’élèvent les corps, les nuits successives nous terrorisent et en appellent à nos vices les plus intimes pour faire ressortir cette face sombre que l’on tente de cacher au monde. Nous avons été déraisonnables à n’en pas douter, nous avons trébuché, pleuré, rigolé, et ce lien invisible tissé pendant toutes ces heures avec Nico restera, je ne sais où mais il restera. Nous n’avons plus besoin de parler. Durant ce périple, je savais exactement où se situait son corps dans l’espace, quel était son état physique et mental en écoutant son souffle, analysant sa foulée, en croisant son regard.

Amour fraternelle et reconnaissance complice

Nous sommes à présent ces deux frères siamois unis par les liens sacrés de la folie, avant qu’encore plus fou il n’unisse d’autres liens autrement plus sacrés avec celle qui sera son autre moitié comme une ode à l’amour mais toujours dans la lenteur des sentiments, ça donnerait presque des idées.

Hors du temps

Passé la ligne je m’écarte et me place en retrait pour laisser ce grand fou vivre son autre moment. Chevaleresque, il se lance alors dans quelques mots… je crois qu’elle a dit oui, je n’en suis pas certain, quoiqu’elle serait folle d’accepter, si maintenant les fous s’unissent… À la revoyure mon Nico.

Cette réussite, comme toute réussite est plurielle et nombreux sont celles et ceux derrière le rideau qui ont veillé au bon déroulement de cette représentation. D’abord il y a celle qui m’a laissé cet espace de liberté me permettant de me présenter fin prêt devant ce monstre. Sa patience son soutien et son amour n’ont d’égal que l’amour que je lui porte. Construire une tribu solide et épanouie est autrement plus difficile qu’une telle ballade et rien n’est plus important que cette flamme qui anime et réanime dans les moments difficiles et à des milliers de kilomètres tu me l’as transmise. Être là l’un pour l’autre est surement la base de toutes relations. Ces deux petits gredins de mini nous ne s’en rendent surement pas compte mais leurs petites forces ont animé mes jambes quand elles en manquaient au même titre que la famille qui a veillé de loin et a tressailli avec moi, je repense à ma mère et mon père qui m’accompagnent depuis le début de toutes ces folies en posant sur moi une bienveillance rassurante. Nico j’ai suffisamment parlé de toi, alors juste merci 😉 Stéphanie, véritable ange gardien qui a veillé à ce que notre attelage ne tangue pas, qui a écopé l’eau de notre embarcation quand celle-ci s’enfonçait dans les flots, résisté à nos sautes d’humeur, nous a couvert de son amour et a veillé jour et nuit pour que cette aventure aboutisse du côté bonheur. Accompagner au cours d’une telle ballade est une épreuve oh combien difficile et un exercice ardu, je te remercie pour ta douceur et ta gentillesse qui nous ont portés. Bon tu nous as juste fait stresser notre grand anxieux qui ne savait comment faire sa demande 😉 Achille, bâtisseur de corps et oreille attentive, tu as construit cette réussite à distance en partant de rien pour arriver à un presque tout. Isa et ton sourire, Mano, la famille Mioulet, EDLM, Nicolas quel accueil et quelle gentillesse, la famille et la belle famille qui veillent, Jérôme, Yoann, Alexis cet aito du Pacifique qui partageait son cœur, Thomas, Steve le métronome au sourire au long cours, David et sa performance majuscule et tous ces amis proches qui m’ont envoyé des messages et soutiens  (Laurent, Cécile, Sandra, Isa, les Guillaumes, Bertrand, Sissako, Maima, Pauline, Éric et bien d’autres), l’ISEPP, bref cette réussite est aussi la vôtre.

Frères siamois

3 réflexions sur « Grand Raid de la Réunion,« La lenteur en mouvement ou l’éloge de la folie » »

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