Ultra Tour du Haut Giffre, 85 kms 6000 D+, « Et au milieu de la place trônait un vieux Tilleul ou l’art de la sieste »

     J’aurais aimé commencer ces lignes en vous énonçant les aventures vécues tout au long de l’Ultra Tour du Haut Giffre ou comment il m’est arrivé de papoter avec un vieillard de pas moins de 6 siècles, trébuché sur un fer à cheval, été embrasser par une reine et enlacé à de nombreuses reprises par les bras de Morphée, mais je crois que vous m’auriez taxé de menteur ou à défaut de mégalomane…

     Et pourtant, laissez-moi vous compter l’histoire extraordinaire d’un habitant ordinaire du royaume du plat pays qui se rêvait savoyard l’espace d’approximativement 23 lieues…

Introduction UTHG

     J’ai débarqué dans cette vallée un peu par hasard, comme on pénètre dans l’une des nombreuses pièces d’un château après s’être perdu dans un dédalle de couloirs. Ma dernière grande ballade avait eu lieu sur les sentiers froids et impersonnels de la Saintélyon que j’avais bouclé la mort dans l’âme et l’âme en peine allant jusqu’à remettre en cause les raisons d’une telle discipline. Ecœuré je crois par la tournure prise par cet évènement qui était aux antipodes de la vision dont j’en avais. Je ne cherche pas à jeter le discrédit sur cette étape qui fait partie des pionnières en France, nombreux sont ceux qui s’y épanouissent, mais j’avais eu, à cet instant précis, la sensation de m’être perdu une nuit de Décembre, animé d’un étrange sentiment de solitude au beau milieu de cette foule compacte constituée de milliers d’inconnus.

     Ebranlé dans mes convictions et finalement un peu honteux d’avoir moi-même cédé aux sirènes d’un évènement grondant, je me trouvais en désaccord avec mes envies originelles de mettre un pied devant l’autre le nez en l’air. Mon esprit contemplatif s’était renfermé, comme agrippé aux épingles du porte dossard et sa vision n’excédait pas celle de ma lampe frontale. J’en étais arrivé au  point ou le plaisir était ultérieur, ne se trouvant non plus sur les sentiers, mais présent uniquement une fois la ligne franchie. Je me dit que je suis alors tombé dans cette contemplation de ce que je venais de faire plutôt que de ce que je vivais, tout était décalé comme englué à ce fameux terme de « finisher ». Vivre un plaisir décalé et un déplaisir de l’évènement ressemblait à  la bande d’arrêt d’urgence de cette aventure qui peu à peu s’étiolait. Mon optimiste, ma curiosité et ma volonté de partage étaient en hibernation. Je vivais la ballade en interne et ce vécu n’était guère agréable. Je ressentais ce ventre qui se triturait quand les distances s’allongeaient, ces genoux tiraillés par la douleur quand les pentes s’inclinaient. Je vivais cet ennui qui nous pousse à rester attacher au temps qui ne s’écoule pas suffisamment vite sur l’écran d’une montre, ces kilomètres qui s’allongent et avec eu une nonchalance coupable… Et si finalement c’était l’heure de mettre le clignotant, faire ne serait-ce qu’une pause et aller titiller d’autres disciplines, d’autres terrains de jeux, moins loin, moins traumatisant ?

     Néanmoins, Il me fallait trouver un évènement comme ultime soupir avant le trépas…plus intimiste, plus familial, qui serait éclore dans une vallée à l’ombre des regards et ferait renaitre l’espace d’une ballade un peu de cet esprit de partage des sentiers où la communion pourrait se boire jusqu’à la lie et où chaque caillou saurait réanimer une curiosité qui s’était peu à peu éteinte. Parallèlement à cette recherche, quoi de mieux au 21ème siècle pour raviver une flamme qu’un bon briquet. Je vous présente Mme Sissako Bolanga, Présidente de l’association Tulipa Hope and Fight Cancer qui allait devenir une source d’inspiration sans borne et le point de départ de la collecte « 1 euro du kilomètre contre le cancer » qui m’incitait à ne pas lâcher les godasses et les utiliser à d’autres fins, les autres. Grace à mon ami Google, qui, il faut bien l’avouer a l’amitié facile, j’ai trébuché sur l’Ultra Tour du Haut Giffre et sa vallée de Samoëns (prononcé samoin), contrée qui me paraissait si lointaine vu de Poitiers. Enclavée entre ses 7 monts dont elle tire son nom (Cuidex, Vigny, Folly, Oddaz, Bostan, Chardonnière, Freterolles, La Vullie), Samoëns avait tout de l’amante idéale pour remettre le pied à l’étrier.

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Un profil une tulipe à la main dans la campagne 1 euro du kilomètre contre le cancer avec Tulipa

     Pourtant, à l’approche de me frotter à cette ballade qui était présentée par les organisateurs comme une vrai course de montagne, exigeante, technique, éprouvante qui risquait de détruire les âmes et les corps trop sensibles, je ne suis pas sûr d’avoir mis toutes les chances de mon côté. D’ailleurs le briefing d’avant course étalait les difficultés et les mots « abandons » et « bon courage » revenaient en flot dans le discours de présentation comme ultime moyen de dissuader les indécis. Pour la première fois, personne ne m’accompagnerait le long des chemins, je partais seul vers l’inconnu, pas de famille pour me soutenir quand la pente aura raison du physique, pas de massage reconstructeur permettant « la relevée du corps », il fallait que je me débrouille. A cela s’ajoute des nuits qui s’étaient grandement raccourcies et agitées par l’arrivée d’une petite bouille un mois plus tôt, les 7 heures de route moins de 12h avant le départ, ça s’apparentait à la cour des miracles une potentielle réussite…

     Je suis donc arrivé sur place le vendredi vers 17h, le temps de poser mes affaires à l’hôtel, récupérer mon dossard et assister au briefing. Ce dernier était important à mes yeux car la montagne est sans fioriture et impose de l’humilité pour les non-initiés, il me fallait glaner les informations pour ne pas risquer de compromettre l’aventure. Je découvrais alors les noms séduisants des fluctuations du relief, la combe aux Puaires, le refuge de Folly, mes yeux fatigués se relevaient peu à peu comme aspirés par ces merveilles que je rêvais à travers les photos projetées. Mon esprit était revigoré, mes jambes alors endolories se détendaient et je pouvais percevoir la sensation de maitriser chaque segment de mon corps. Malgré un entrainement haché par un emploi du temps désorganisé et une légère entorse qui avait déstructuré mes plans, je me sentais l’étoffe d’un guerrier prêt à en découdre à flan de montagne. Seule ombre au tableau dans cette atmosphère idyllique, une fois le parcours de l’ultra décrit, la moitié de la salle s’est levée comme un seul homme alors que l’organisation poursuivait par la description des autres parcours (49 et 33 kms). J’ai découvert certains travers des traileurs pour qui les 8 minutes, montre en main, restant au briefing risquaient de leur aspirer tout leur jus. Je ne comprends pas cette attitude que j’apparente à un certain manque de respect, comme si le fait d’introduire le préfixe « ultra » et faire la plus grande distance proposée ce weekend représentait une canonisation et nous plaçait aux dessus des autres…Un regard à mon voisin me suffit pour comprendre qu’il partageait cette discussion intérieure et nous restons dans la salle jusqu’à la clôture du discours. Une poignée de main et un petit mot plus tard, je me trouve projeté dans les rues de Samoëns à la recherche de quelques victuailles. En fin de soirée, l’esprit léger et l’estomac chargé je me pose quelques instants devant les reliefs qui se dessinent à l’horizon. Mes pensées s’égarent sur cette aventure que j’ai commencé en ce début d’année aux côtés de l’association Tulipa, cette course doit être menée à son terme pour placer ces 85 kms dans la cagnotte en essayant de sensibiliser même si je dois bien avouer que je pensais que la collecte décollerai plus précocement. Les réseaux sociaux ont cela de magnifique qu’ils permettent une multiplicité des lecteurs, mais un « j’aime », un partage n’est pas garant d’un don obligatoire même s’il représente déjà un premier pas qui en appelle d’autres.

     Une nuit s’est écoulée avant que je me retrouve au même endroit au petit matin. Après avoir confié mon sac de mi-course aux bénévoles, je m’assoie quelques instants afin de faire les dernières vérifications de l’embarcation avant le départ. Le dossier de ce siège de fortune est quelque peu cagneux et ridé mais a quelque chose de chaleureux en comparaison au mur froid et austère auquel j’étais adossé jusqu’à présent. Je lève peu à peu la tête pour apercevoir ses grandes mains qui me protègent de la fraîcheur matinale. Imposant à sa base, il a par la suite laissé son corps n’en faire qu’à sa tête pour lancer ses branches de manière effrénée, aucune direction n’est laissée pour compte, comme ne sachant pas auxquels des 7 monts se vouer. Du haut de ses presques 600 printemps (planté en1438 pour célébrer un jugement rendu par le duc Amédée VIII de Savoie confirmant aux habitants de Samoëns la possession de plusieurs alpages situés dans la vallée voisine de la Manche) celui qui a donné son nom à la place (Place du gros tilleul) nous fixe un peu hébété de cette agitation soudaine qui dans quelques minutes ne sera plus. Il me relate que cela fait maintenant 5 ans qu’il assiste à ce ballet peu orthodoxe qui lui chatouille le tronc. J’imagine qu’en 6 siècles il a dû en voir des mutations de ces paysages et de ses habitants. L’heure du départ approche, comme un clin d’œil je lui dis que j’ai moi-même grandi dans un chemin nommé « chemin du Tilleul », pour l’habitant feuillu qui y trône fièrement, pas sûr qu’ils se rencontrent un jour, mais je lui parlerai de vous Monsieur.

    4h sonne, le départ est donné et je laisse cet ami Septimontain derrière moi, direction la Golèse. Il ne nous faudra que deux virages avant d’affronter la pente et nous retrouver presque à l’arrêt, mais qu’importe, ça fait aussi partie des règles du jeu. Cependant je garde dans un coin de la tête la nécessité de ne pas trop traîner afin de passer sans encombre à travers les barrières horaires qui pourraient vite devenir problématiques si les embouteillages se multiplient dans cette première portion. Le trafic se fluidifie peu à peu, il m’est tout de même nécessaire de dépasser quelques véhicules aux vitesses de croisière plus lentes. La frontale fait éclore les racines hors de terre et les pieds se jouent de ces compagnons entêtés. Aucune véritable difficulté n’est à noter dans cette première ascension, l’air n’est pas vraiment frais mais les sous-bois renferment ce petit quelque chose de mystique que tous ces phares frontaux sont incapables de percer. Je laisse mes oreilles gambader et sauter d’épaules en épaules au rythme des conversations qui sont toujours animées en début de parcours, on fait connaissance, mélange nos régions et nos anecdotes. Mes oreilles s’arrêtent sur un petit bout de femme qui a déménagé dans la région il y a de cela 2 ans ou peut-être 3 (je ne me rappelle plus trop) et qui a fait cet ultra l’an dernier. Mais cette histoire d’amour, si elle fut intense n’a pas accouché d’un mariage puisqu’elle fut stoppée à 7 kms de l’arrivée sur avis médical, non les marmottes ne s’assoient pas en groupe pour chanter et danser aux bords du chemin. Elle discute avec 2 autres coureurs, pour l’un d’entre eux, c’est une découverte, pour l’autre une deuxième nuit puisqu’il est venu à bout du parcours en 16h l’année précédente. A ce moment de la conversation, nous sommes dépositaires du rythme de ceux qui nous précèdent et au regard du temps qui semble marcher plus vite que nous sur ma montre, je saute sur cet attelage de 3 coureurs et leur emboîte le pas. Tel une ombre silencieuse, je me faufile dans leur trace, jouant la même partition, balançant mon corps tantôt à gauche, tantôt à droite pour m’esquisser dans un dépassement. Le terrain s’aplanie soudain, la course succède à la marche, il est temps de regagner un peu de temps…Sur la fin de montée nous sortons des sous bois et sommes peu à peu baignés dans une luminosité nouvelle qui semble nous promettre une belle journée. Les montagnes alentours nous portent et un sentiment de plénitude me gagne peu à peu. Mon esprit se languit dans les effluves montagnardes de défections ovines mélangées à l’odeur fraîche de verdure, à s’y perdre. Premier ravitaillement en eau, la Golèse (9.8 kms de course 1090 D+) premier arrêt, je prends le temps de refaire le plein et quelques photos sous le regard des maitres des lieux. En parlant de chevaux, j’ai perdu mon attelage, je ne me souviens même pas si je les ai dépassé ou s’ils m’ont distancé quoi qu’il en soi, je gagne du temps  et prends peu à peu la direction du cirque du fer à cheval.

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La garde de nuit, la montagne appartient aux audacieux

     Je repars le sourire aux yeux dans une monotrace à flanc de montagne, c’est très roulant et je constate avec plaisir que mes jambes et mon estomac se portent à merveille. Au regard du profil, la première des 5 difficultés du parcours est franchie, à nous la première descente. Tout comme la montée, la descente ne présente aucune difficulté, les chemins de terre battue offrent un terrain de jeu privilégié pour s’exprimer sans se soucier de l’endroit où poser le pied. Moment de plaisir intense, les conditions sont idéales et la première barrière horaire va être franchie sans encombre. Un poids en moins car vu le début de course quelque peu encombré, ça aurait été dommage de mettre le clignotant ainsi, au regard des sensations. Nous voici au Crêt (16.3 kms de course 1270 D+) et ses premiers condiments solides, je refais le plein, range la frontale et sors la casquette, tout le monde s’affaire et s’empresse de repartir pressé par la future barrière horaire. J’ai l’impression de dénoter un peu, je n’ai aucun stress, je ne suis aucunement pressé et discute avec les bénévoles afin de me renseigner sur ce qui nous attend. J’aperçois une jeune concurrente finlandaise (repérable à sa chevelure d’un blond blanc, je suis d’accord ça fait un peu cliché mais le drapeau finlandais figurant sur le dossard excuse ce jugement hâtif) qui s’affaire comme dans un paddock de formule 1. Son compagnon distille quelques conseils et charge les poches de son sac en gels et autres barres énergétiques puis elle repart aussi vite qu’elle est arrivée. Je regarde ce spectacle avec admiration, toute cette route depuis la Finlande pour venir se frotter à cette course, comment ont-ils pu avoir l’idée de venir jusqu’ici ?

     C’est reparti pour cette seconde ascension qui à en croire le discours de la veille recèle de difficultés pour finir en apothéose sur les lapiazs de la Combes aux Puaires, passage entre la montagne de Folly et celle de Vogealle. Je poursuis donc mon chemin parmi de petites files de coureurs qui progressent à l’unisson. La montée s’avère beaucoup plus technique avec le passage de blocs de roches à flan agrippé aux chaines disposées sur la paroi. Nous voici à présent au refuge de Folly (20.1 kms de course 1810 D+). Au regard de la folie joyeuse qui sévit ici, le refuge porte bien son nom. Ça rigole à gorge déployée et la gente masculine n’est pas avare de petits mots séducteurs à l’égard de nos bienfaitrices. Je n’ai pas payé ma place mais assiste au spectacle avant de me relancer à l’assaut des pentes. Par surprise je reviens à hauteur de la traileuse du début et lui emboîte le pas. J’en apprends plus sur la région et la suite du parcours. Elle me narre que l’endroit où nous nous trouvons était couvert de neige l’année dernière, mais cette année les températures ont peint un paysage complètement nu, seul des blocs de pierres émergent ici et là. Un hélicoptère nous survole longuement et vient perturber ce souffle animé par notre effort. Nous gagnons peu à peu les pentes blanchies par un timide manteau neigeux. Cette poudreuse saute sur nos mollets et avec elle une sensation de fraîcheur agréable, nous doublons notre concurrente finlandaise après quelques mots échangés en anglais, c’est la dernière fois que je l’apercevrai …

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La Combe aux Puaires sous un léger manteau neigeux

     Le sommet s’approche peu à peu mais semble néanmoins nous esquiver en sautant de bloc en bloc. Nous basculons sur l’autre versant de la combe et attaquons une véritable piste de bobsleigh dessinée dans la neige. La raison prend le pas et c’est postérieur au sol que se poursuivront les hostilités, « balance man, cadence man, cool rasta »… Toujours en compagnie de la maîtresse des lieux nous dévalons à travers quelques Saxifrages paniculées et débouchons sur le lac de Vogealle, la vue est imprenable. Ce bleu immaculé semble nous aspirer et nous promettre un repos sans concession mais les quelques nappes de neiges qui le bordent nous indiquent une température hostilement revigorante. Je laisse ce ciel posé au sol derrière moi et arrive bientôt au refuge Vogealle (26.8 kms de course 2560 D+), point de séparation d’avec ma compagnon qui file à grande enjambée quand je décide de procéder à un arrêt ravitaillement.

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Au départ je m’étais inscris à un Ultra Trail, puis c’est parti en cacahuète

         La descente se poursuit sans accrocs et j’arrive vite à Le Pelly où siège la seconde barrière horaire (36.5 kms de course 2650 D+). Il est 11h45 pour une barrière fixée à 12h, ça va être vraiment difficile pour bon nombre de coureurs car malgré mes arrêts ravitaillement, photos et vidéos, je n’ai pas le sentiment de traîner en profitant du plat et de la descente pour allonger la foulée. La barrière horaire étant dans 15 min, je mets ce temps à contribution pour changer de tenue, bien m’hydrater et manger mon repas de midi. J’ai pris le parti sur cette course de ne rien changer à mes habitudes alimentaires avec un vrai repas, ça tombe bien, les batteries ne sont pas loin d’être à plats après m’être laissé griser par la descente, qui m’a fait oublier mon corps. Quand je repars, à 1 minute du temps limite (sachant que l’heure de la barrière est celle à laquelle nous devons repartir et non arriver), de nombreux coureurs se déversent encore sur ce poste avancé et commencent à émettre quelques critiques sur la proximité des temps de passage. Une véritable sélection naturelle s’opère sur les sentiers, la prochaine se situe 11 kms plus loin après une bosse de 770 D+. Malgré une remise à neuf, je me sens bien moins vaillant que quelques heures auparavant. La lourdeur de mes jambes gagne bientôt mes paupières et je vais trouver mon salut sur un banc en bois disposé sur ma droite duquel un coureur s’extirpe.

« Tantôt crapuleuse, réparatrice, reposante, délassante, ronronnante, parfois câline, paisible ou confortable, je ne peux à cet instant résister à un plongeon voluptueux dans ce doux sommeil diurne qui répond au nom de sieste, la première d’une longue série. »

     30 min plus tard j’émerge de ce doux nuage qui m’a complètement coupé de cette réalité chronométrée et reprends mon chemin. Après un passage par Praz de Commune, j’arrive à Salvagny (47.5 kms de course 3420 D+) et retrouve mon sac de mi-course. Je suis en avance sur la barrière horaire fixée à 15h15 (45 min d’avance) et mets ses minutes à contribution pour me changer, recharger les batteries, faire une sieste et passer un coup de fil aux proches pour leur signifier que tout se passe bien. J’observe les alentours et vois ces corps de plus en plus nombreux marqués par le relief et la chaleur, les avis médicaux tombent et avec eux la fin du périple. Je sens ce soulagement intérieur qui anime le regard un peu hébété de cet homme qui est allé au bout de lui-même empreint de la tristesse coupable de voir son corps défaillir. On se regarde longuement et échange un sourire complice, chaque aventure fait se croiser une somme d’individualité qui relève d’un collectif. Sur cette image, je remboîte le pas direction la cascade du Rouget, surnommée la reine des Alpes, où se situe à 14 kms et 1210 D+ la dernière barrière horaire de mon périple. Je redoutais cette montée jusqu’au refuge de Grenairon du fait de son dénivelé et du moment de la journée à laquelle elle allait être réalisée. La chaleur est suffocante et les lacets sont autant de coups de boutoir de plus en plus difficiles à encaisser pour mes jambes. Perdu dans mes pensées, je fais soudain la rencontre de deux sacrés loustics, Nicolas et Benjamin de crewstach (deux amis moustachus qui font la course à deux) que je ne quitterai plus jusqu’à la ligne d’arrivée.

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Le crewstach en action

     Bien que nos rythmes soient différents en descentes puisque leurs genoux douloureux les empêchent de courir là où je peux encore trottiner, nos rythmes de montées sont semblables et mes arrêts sieste fréquents aux sommets aplaniront cette inégalité pour nous retrouver régulièrement. Arrivé au refuge, l’un des deux comparses commande un Orangina en me disant que la dernière fois ce rafraîchissement avait fait des merveilles. Ma soif m’aveugle et je commande à mon tour cette canette sacrée que je bois sans respect en deux gorgés, ce qui, après coup est surement une erreur et va légèrement perturber ma descente. Tout en sirotant ce délice orangé, Je suis du regard mes compagnons qui disparaissent dans la pente, pour ma part ça sera un banc idéalement placé à l’ombre et…une nouvelle sieste…Je programme une alarme pour dans 20 min et retrouve mon nuage cotonneux, je crois qu’il y a plus malheureux !

     Une descente plus loin, je sens cette reine et sa brise fraîche m’embrasser le visage en rejoignant la cascade du Rouget (61.6 kms de course 4630 D+). Le spectacle est grandiose avec ses plus de 80m de chute entrecoupée par deux ressauts. J’aimerais m’inspirer de sa puissance et l’aspirer pour m’élancer vers la dernière difficulté mais les forces deviennent rares. A défaut, une soupe chaude me fait le plus grand bien. Une fois encore les bénévoles sont aux petits soins et je suis frappé de plein fouet par le coté familial que je recherchais, j’arrive un peu au bout mais paradoxalement je me sens bien. Cette fois si, je n’ai que peu d’avance et là encore ce poste de contrôle joue un rôle Darwinien. Quelques coureurs ne repartiront pas.

Ravitaillement du Rouget
La reine des Alpes ne sera pas clémente pour tous, certains ne repartiront pas

     L’heure fatidique approche et il me faut repartir. Les premiers kilomètres de l’ascension sont éreintants, ça monte à pic, je puise sévère dans ce qui me reste de carburant. Je suis seul en queue de peloton et me fait violence pour essayer de rattraper des jambes amicales qui seront celles du crewstach avec lesquelles je fini l’ascension. Le paysage est grandiose, parsemé de cascades et de bouquetins qui possèdent leur propre voie de circulation. Quand nous basculons sur l’autre versant, la nuit nous engloutie peu à peu

     Arrivé au lac de Gers (74.8 kms de course 6040 D+), l’ambiance est festive et vu l’heure tardive, l’apéro semble jouer son deuxième acte. Ça sent la chaleur humaine, la bienveillance et les sourires de nos hôtes savoyards nous bousculent dans la pénombre. Bizarrement à cet instant, tout aux alentours s’opacifie peu à peu. Ma part d’humanité semble prendre la tangente et se lance égoïstement dans la descente vers l’arrivée sans se soucier ne serait ce qu’un instant de son enveloppe dont les godasses paraissent bien arrimées au sol. Espérons que je la rattrape avant de franchir la ligne. Spectateur de cette fuite en avant, je me sens entrer dans un état second. Mes instincts primaires sont exacerbés et seule une proie pourrait faire taire cette langueur intérieure qui s’insinue dans mes pensées. L’homo sapiens sapiens délaisse peu à peu sa condition  pour descendre les branches de l’évolution et se retrouver néandertalien. Je me sens subitement projeté au sommet de la chaîne alimentaire et repère ma proie. Elle trône fièrement parmi un groupe de trois, là à 5 mètres tout au plus. Je l’étudie sournoisement, son morphotype, étudie sa gestuelle, sa manière d’occuper l’espace, je prends note de chacune des portes de sortie qui la verrait s’échapper de ce combat dont je ne perçois qu’une issue. Les options sont réduites et la fenêtre d’action étroite, plus le temps de cogiter, je n’aurai pas d’autre opportunité… En un appui, je me jette et m’allonge de tout mon long sur ce lit de camp qui ne m’offre comme résistance qu’un petit grincement comme ultime soupir. Je m’attendais à un combat plus épique mais à quoi bon en cette belle nuit étoilée. Étreint par cette sensation que mon corps ne m’appartient plus sous la chaleur réconfortante d’une couverture que le gérant de l’auberge adjacente m’a si gentiment portée, je pars dans un sourire de songe et l’abandonne aux voies lointaines d’une secouriste qui s’affaire soudain autour de moi. J’entends sa voie lointaine qui  à cet instant prend les traits de pacman et rebondit dans ma boite crânienne « est ce qu’il ventile ? »  oh que oui je ventile et que c’est bon, je suis à 1800 m d’altitude en train d’envoyer mon esprit en l’air sur ce lit de camp de fortune qui s’apparente à cette instant à un 5 étoiles. Je ne sens plus ce corps qui montre soudainement des signes de fatigue, je ne sens plus ces jambes de plus en plus endolories sous les coups de boutoirs des kilomètres parcourus. Je rentre en moi et scrute ce cœur aux parois qui ondulent de concert, je sens ce sang qui gagne peu à peu les extrémités de mes membres, je sens ce frisson qui parcours mon avant bras et relève les poils tels des épis de blé sous un coup de sang venteux. Je me sens bien, paisible. C’est peut-être dans ce moment-là que l’on touche du bout des doigts l’extase du coureur.

« Cette extase complètement vierge, pas celle de franchir la ligne, ni celle de regarder sa montre et admirer un hypothétique chrono mais cette extase qui nous susurre à l’oreille que ça y est, on est capable d’aller au bout, qu’on va aller au bout. »

     Celle qui nous fait entrevoir cette fraction un peu narcissique parfois, qui ouvre des portes et amène dans des territoires inexplorés. Cette extase résulte de l’étreinte subit par le corps lâché sur les sentiers, pas de faux semblant… ce chemin m’a une fois de plus mis à nu et révélé des possibilités physiques, ce n’est certes pas la plus longue ballade, ni la plus difficile mais c’est une belle ballade et c’est bien là l’essentiel… « Monsieur, Monsieur …ça fait 30 minutes »…Un instant je me suis cru assoupi dans un train et réveillé par le passager d’à coté turlupiné par sa vessie. Il n’en est rien, j’avais demandé au gérant de me réveiller dans 30 minutes, l’heure est venue de quitter ce lit douillet. A peine déshabillé de cette couverture, le froid me poignarde la peau. Tout mon corps n’est qu’un immense frisson dont j’essai désespérément de contrôler les spasmes de peur qu’on me juge trop faible pour attaquer les derniers 10 kms, la peur du mot hypothermie. Vite repartir, remettre les jambes en route et réemballer la chaîne oxydative. Si les muscles produisent de l’énergie ils émettent également de la chaleur, en route. Ni une ni deux je disparais des radars et m’élance dans la fraîcheur. Je n’ai plus la notion du temps ni des kilomètres. Ma montre n’a plus de force et je navigue à vu. J’ai le sentiment que la forêt alentour m’avale peu à peu, les parois arborées semblent se rapprocher et grignoter du terrain sur la route, je me sens vulnérable et à découvert et préfère étouffer cette angoisse en m’enfonçant dans mes pensées. Je pense peu à peu à tout ce que j’ai eu la chance de voir aujourd’hui, ces paysages, ces rencontres, ces sensations, ces senteurs, ces couleurs, ces contrastes, cette nature, sauvage, fière, je suis un privilégié et pense à ce combat. Je pense à Sako, ce grand bout de femme que rien ne semble rompre et me dis qu’il faut que je l’appelle, comme ça pour rien, pour parler, pour prendre des nouvelles, être là…Je pense aussi à une autre femme qui l’aurait adorée, je n’ai pas pris le temps de prendre des nouvelles et le temps nous l’a à présent volée. J’ai appris sur le cancer et étudié comment l’activité physique adaptée pouvait avoir une part importante dans les soins de support, je me dis que j’aurais du lui proposer, ce rendez-vous manqué me submerge de regrets. Je me dis combien on vit de manière effrénée et qu’il faut calmer le jeu. Toutes les courses du monde ont une ligne de départ mais aussi et surtout une ligne d’arrivée, c’est peut être de la philosophie de trottoir mais je crois qu’en rentrant je vais poser un baiser sur le front de ce petit bonhomme et cette femme que j’ai laissé à quelques centaines de kilomètres. Les godasses conduisent d’un point A à un point B, seul le chemin emprunté varie. D’ailleurs je viens de franchir la ligne d’arrivée (après 21h39 de ballade. Le speaker doit tellement être à bout en cette heure tardive qu’il vient à ma rencontre et me pose des questions. Encore dans mes pensées je ne saisis pas un mot de ce qu’il me demande et doit laisser une impression pitoyable en baragouinant. A cet instant je veux juste un bon repas chaud que je savourerai adossé à un Tilleul qui trône fièrement au milieu de la place.

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De la simplicité et de la chaleur à l’image de cette belle ballade

Prochaine édition: du 16 au 17 Juin 2018 / Ouverture des inscription: Mercredi 03 Novembre 2017 / Lien vers le site de l’organisation (ici) / Sources photos (Clément Boinot/ organisation pour la photo des membres de crewstach et celle du ravitaillement du Rouget, inconnu pour la cascade du Rouget).

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L’art de la sieste n’a pas d’âge

Une réflexion sur « Ultra Tour du Haut Giffre, 85 kms 6000 D+, « Et au milieu de la place trônait un vieux Tilleul ou l’art de la sieste » »

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