Grand Raid du Golfe du Morbihan Ultra Marin 177 kms, « Voyage en territoire inconnu »

     Selon l’une des quelques légendes chuchotées, le golfe du Morbihan aurait été créé par les larmes des fées chassées de la forêt de Brocéliande. Elles en auraient ensuite jeté leur couronne, donnant ainsi les innombrables iles et ilots qui le morcèlent. Vous avez dit conte de fées ?

     Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas sûr que j’aurais misé une pièce sur moi au départ de cette aventure tant la distance me paraissait impressionnante. Fini les ballades bucoliques de quelques dizaines de kilomètres, je me trouvais face à un mur et mes épaules et mes bras me paraissaient si frêles pour me permettre de me hisser et jeter mon regard à l’horizon, derrière ce magnifique golfe. La dernière échappée à rallonge remontait à 2014 sur les chemins du Mont Blanc avec les un peu plus de 100 kms de la CCC (Courmayeur-Champex-Chamonix), et le souvenir de ces heures me revenaient éparses, fragiles, celui de mes muscles en souffrance et de douleurs articulaires, j’avais alors appris les douleurs du mot Finisher. Depuis, quelques marathons et autres 80 kms avaient ponctué mes pas, mais 177 kilomètres, comme 177 raisons de ne pas rallier l’arrivée. J’abordais donc l’évènement avec une certaine retenue. Voilà maintenant 2 ans que je vivais sur l’achèvement de la CCC, sans m’être réellement mis en danger, mes obligations professionnelles ont peu à peu pris le dessus sur mes godasses, les dossards s’étaient raréfiés. A l’heure de me lancer, je n’avais donc aucune idée de comment mon corps allait réagir, de mon niveau réel, le maître mot était à la prudence, l’écoute et surtout l’apprentissage. Un retour sur les bancs de la fac en somme, discuter avec les plus chevronnés, prendre des conseils, apprendre à écouter les signes, gérer la fatigue, l’alimentation, le sol, le temps, les coups de moins biens et d’euphorie, j’étais ici pour en prendre plein les yeux mais j’étais aussi et surtout ici en apprentissage, un stage de fin d’étude, une découverte, un voyage en territoire inconnu. Dans la culture tahitienne, le tatouage représente le passage de l’adolescence à l’âge adulte, ce raid était mon rite initiatique, du gambadeur à l’ultra gambadeur. Mais aller, assez bavardé, en route vers l’arche.

     Outre une petite traversée en bateau d’une dizaine de minutes à mi-course au niveau du goulet de Port-Navalo entre Locmaquier et Port-Navalo, soit dit en passant, fait exceptionnel pour une telle course, les organisateurs nous avaient concocté deux départs.

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(Les nombreuses face(ades) de Vannes)

     

     Le premier fictif était long de 800 mètres et nous permettait de passer en centre-ville de Vannes. Ah Vannes !! Comment ne pas en tomber amoureux. Lové au cœur du golfe, je comprends à présent le « s » de Vannes tant ses facettes sont multiples. Entre place fortifiée, port de plaisance, cité médiévale, et dans son écrin, ses jardins, la capitale du Morbihan m’en met plein la musette. Je ne sais où donner de la tête. Mes yeux se baladent de façades en façades, les couleurs de ces maisons en pans de bois s’enchainent et me donnent le tournis. J’ai du mal à me concentrer sur la course derrière ma mine ébahie. C’est un véritable tour de chauffe que ce passage dans la ville, une manière aussi de bien comprendre l’ampleur de la tâche. On en profite, gonfle nos cœurs des encouragements d’une foule extrêmement dense à notre passage, au son du biniou kozh qui distribue ses notes au fil de l’eau. Après un retour sous l’arche, le deuxième départ prend la suite, cette fois ci il s’agit bien du vrai, les portes sont ouvertes, en avant toute. Ah nous ce golfe, ce lieu emblématique de la Bretagne Sud, sûrement l’une des plus belles baies du monde. D’ailleurs c’est marrant, Mor-Bihan signifie « petite mer » en breton, quel bel héritage, allons donc l’explorer.

Plan du Golfe
(Le Mor-Bihan à bout de godasses)

     Les premiers kilomètres se sont effectués dans l’euphorie d’un départ, aucun signe d’appréhension sur ce qui nous attendait, nous laissions progressivement la ville derrière nous avec cet espoir intime de la retrouver dans plusieurs dizaines d’heures pour la plupart d’entre nous en véritable conquérant de ligne, et voguions pleines voiles dehors vers les singles jonchées de racines, les petits sentiers côtiers, les bords de mers pierreux et sableux et la vue du golfe à travers les branches, typiquement breton. Les paysages défilaient, splendides, je prenais un pied fou en essayant d’ancrer chaque couleur, chaque nuance. Le ciel jouait avec la mer ou plutôt l’océan dans un balai des plus raffiné. On était loin d’une partie de cache-cache timide et le passage de centaines de coureurs ne semblait en rien perturber le calme des lieux. Le peintre continua sa toile, imperturbable, précis, tout trouvait sa place entre ciel et mer, saupoudré d’un mélange subtil de zones de mouillage, de landes, de passages en sous-bois et bien plus tard de marais. Aucun surplus, la nature se prenait pour ce qu’elle était, omniprésente, majestueuse et innocente.

     Je tentais de garder cet émerveillement enfantin qui me conduirait progressivement vers la nuit et jetais mon regard à l’horizon en contemplant cette mer d’huile qui enserre les anciennes collines en un véritable archipel, île aux Moines, île d’Arz défilaient sous nos yeux. J’en profitais aussi pour prendre des photos et voler à cette nature ces quelques clichés, la figer puis l’emmener. Le premier ravitaillement pointait déjà sans que l’on eut pu dire qu’un semi-marathon était presque franchit, Arradon (km 17, 160 kms restant). Je courais à l’économie oscillant entre 8 et 10 km/h. J’avais tout à fait conscience que l’aventure n’était qu’à son balbutiement et qu’il me fallait impérativement garder de l’énergie sous les godasses. Tout se passait merveilleusement bien, je baignais dans cette innocence qui m’empêchait de me projeter et imaginer encore tout le chemin qui me restait à parcourir. Cet état d’enivrement qui nous dit que nous sommes en train de faire quelque chose de bien, légèrement décalé qui nous vaudrait surement la question absolue « Mais pourquoi donc ? », c’est vrai après tout pourquoi ? Mon père voyait dans ces explorations la nécessité de l’être humain à se faire du mal, peut-être est-ce pour lui un moyen de se prouver qu’il existe et que de retour dans sa « vraie » vie il se dira qu’il n’est, après tout, pas si malheureux que ça. L’Homme est-il autant pessimiste et insatisfait de sa vie ? Peut-être est-ce juste une envie de s’évader, quitter les normes et le quotidien l’espace d’une ballade.

     Perdu dans ces pensées, je gagnais progressivement Larmor Baden (km 36, 141     kms restant) où je retrouvais pour la première fois du parcours mes parents. La nuit commençait à poindre et je sentais déjà s’éveiller en eux une légère envie de rejoindre le lit. Je crois qu’à cet instant je m’en voulais énormément de leur imposer ces ballades à rallonge et ces nuits à veiller. Je repartais avec des affaires sèches et restauré mais un sentiment d’égoïsme absolu qui progressivement métastasait mes idées. La nuit et sa fraicheur m’enveloppait, mes paupières avaient du mal à demeurer ouvertes, je sentais peu à peu mes idées noires gagner du terrain, l’orage approchait, pas sûr que la maison de paille de ma volonté résisterait aux vents. Ça y est, le moment tant redouté arriva, une brèche était apparue et l’eau commençait peu à peu à s’infiltrer. Je longeais maintenant ces fossés en ne rêvant que trébucher, voir ma cheville se dérober et avoir cette excuse pour dire « j’arrête, je jette l’éponge » suivi de la phrase qui dédouane « ce n’est pas de ma faute, je suis blessé ». Je me suis vu lâche, tendre les bras à cette envie de dire stop, à quoi tout cela sert. Finalement c’est si facile de lâcher la corde et voir l’embarcation partir en se laissant plonger dans cette eau qui nous dorlote et nous fait oublier notre corps. Je rêvais de ce lit doux, de m’abandonner au sommeil, après tout demain serait un autre jour, j’aviserai en moment voulu. C’est si facile de mentir, à soi-même d’abord puis aux autres ensuite. Le pépin physique était l’excuse toute trouvée, je n’aurai qu’à m’appliquer à trainer la jambe en grimaçant au moment de rendre ce dossard, finalement j‘avais raison, il était bien trop lourd pour moi.

     Dans ce creux de la vague, on se sent terriblement nul, mauvais, honteux de toutes ces pensées, de cette faiblesse qui nous éloigne de l’idole. S’inscrire c’est facile, finir plus difficile, cela implique un autre investissement, du corps et de la tête, cette satané tête qui par moment déraye et vous savez quoi, je n’avais à ce moment que parcouru 50 kms, il en restait 127, une broutille… Face à cette débauche de pensées négatives s’est soudain dressé un mec un peu plus costaud, un peu fort en gueule, le caractère, accompagné de sa compagne l’humilité. On a alors commencé une discussion, je ne disais rien, écoutais d’une oreille distraite leur plaidoyer. Ils frappaient aux cœurs en évoquant mes parents qui m’accompagnent dans ces folles ballades, le regard de ma chérie à l’annonce d’un abandon, mes frères qui seraient derrière moi mais bon, toutes ces personnes que j’avais prévenues et qui me couvraient d’un regard parsemé d’admiration et de soutien, Denis, Pierric, Pascal, Anthony, Albin, Sylvain, Laurène, Alexis, Nadine, Etienne, Christine. Ils continuaient en évoquant les autres défis qui m’attendaient. Comment postuler à un ultra en montagne en ne finissant pas celui-là. Les flèches touchaient leur cible, les défenses craquelaient sous ces coups de boutoirs. Ils s’attaquaient à présent à mon orgueil, si la première difficulté me faisait trébucher, je n’irai pas loin…

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(Puiser l’inspiration)

     A quoi ça sert de marquer dans son dos « don’t forget, t’es un ninja, never stop » si c’est pour mettre le clignotant et lâcher prise. Et moi qui prétends avoir l’étoffe pour arborer et porter le combat de l’association « Amandine contre la mucoviscidose », il est beau l’asticot !! je ne mérite pas un tel honneur. Cette véritable assemblée intérieure laissait défiler quelques kilomètres mais me faisait oublier mon corps et ses besoins énergétiques, je manquais de peu de m’évanouir. J’arrivais donc au Bono (km 55, 122 kms restant) dans un état de fatigue morale et physique avancé, complètement lessivé, en équilibre précaire sur un fil tendu entre deux falaises. Ma mère m’attendait, je lui fis part de mon mal être et de mes doutes, la pauvre, la situation n’était pas idéale. Je savais qu’en tant que mère sa position serait de stopper tout cela et ne plus se faire du mal, peut-être qu’après tout j’attendais son approbation pour céder aux sirènes de l’abandon… Après avoir longuement échangé, je finis par appelé Sylvain, un ami qui s’était lui aussi lancé dans l’aventure mais que je n’avais pas réussi à retrouver dans la foule du départ. Le téléphone sonna, Célina décrocha en m’apprenant qu’il avait été pris de nausées et avait dû abandonner. J’étais scié, j’espérais intimement le retrouver, lui mon acolyte génial de gentillesse, de bonne humeur et d’humilité, pour surmonter ces difficultés à deux, il n’en serait rien, je devais me dresser seul sur les chemins. Après avoir repris des forces et une bonne soupe, 30 min d’un combat intense, je suis reparti avec dans l’idée de pousser jusqu’au prochain point, après tout il n’était qu’à 15 kms… j’aviserai à ce moment-là et franchement sous le regard de maman, je ne pouvais simplement pas tout laisser tomber.

     Durant cette escapade au fin fond de la pénombre, Je me mettais alors à penser à autre chose, j’imaginais l’arrivée, pleine de spectateurs, ronflant d’encouragement, sorte de clapping Islandais (on peut bien rêver et c’est d’actualité). Cette vision me faisait monter les larmes car je savais que si ça se passait ainsi je ne saurais contenir mes émotions. Je souriais bêtement m’imaginant tomber à genou en larmes, faire une petite roulade au passage de la ligne et rester par terre à savourer ce que je venais d’accomplir, voir la fierté dans le regard de ses proches, rien de plus magique. Mes jambes aimaient également cette vision et s’emballaient à l’unisson me permettant une belle progression. La solitude me quittait peu à peu et nous évoluions par petit groupe de coureurs, évitant les racines, soulevant le sable sous nos pas. La nuit était paisible, nous étions silencieux, luttant chacun contre nos démons, et nous le savions. Pour être honnête, il n’y avait pas grand-chose à voir, la nuit nous cachait le spectacle, quelle dommage car ça sentait bon le golfe, j’aurais aimé prendre de la hauteur et contempler ce balai de lucioles dessinant le Mor-Bihan. Le km 70 et Crac’h arrivait à grand pas (km 70, 107 kms restant), cette fois-ci maman et papa étaient là. Papa avait sans nul doute eu vent de la tempête qui m’avait secouée et avait arboré sa casquette de capitaine. Comme à son habitude, il n’était pas loquace en bavardage mais l’impact d’un père sur un fils est invisible et nous savions tous les deux qu’il n’était pas question d’être lâche et qu’il fallait se faire violence. Je savais aussi que le levé du soleil sur le golfe me ferait assister à un spectacle haut en couleur, les palettes se succèderaient, m’éveillerait et me réveillerait les sens. Alors en avant toute et haut les cœurs, hauts les cœurs, hauts les cœurs, direction Locmaquier et la mi-course (km 88, 89 kms restant).

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(Un parfum de mi-course lumineux)

     C’était magnifique, je reprenais du plaisir, réchauffé par ce soleil qui se levait progressivement et que je chérissais. Je remontais gonflé à bloc. La traversée en bateau m’attendait et marquait la moitié du parcours, une grosse étape était franchie. Il ne restait plus que 87 km mais la destination finale était Vannes, je l’avais en point de mire. Je fis attention à bien me couvrir sur le bateau, malgré ces seulement 10 minutes, je savais que je devais impérativement me protéger du froid pour ne pas avoir en plus à lutter contre cette contrainte. Je contemplais les flots, ébahi en profitant de la chance d’être à cet endroit, ici et maintenant. Mon esprit s’échappait et j’entrais à présent dans l’eau, m’imaginant dans la tourmente du point de rencontre entre eau douce et eau salé. Le bateau débarqua d’une véritable bande de pantin, se balançant de droite à gauche, les muscles s’étaient refroidis, nous n’avions même plus le pied terrestre, quel paradoxe. Il ne restait à présent que 5 kms avant un bon ravitaillement. J’en profiterai pour faire une petite sieste réparatrice de 15 minutes en veillant à bien m’alimenter, les flots étaient calmes et ma barque glissait paisiblement. A Arzon (km 93, 84 kms restant), je repris des forces et tous les voyants étaient au vert. En parallèle j’apprenais que ma chérie était sur la route pour nous rejoindre, mon cœur était gonflé et mes muscles répondaient aux coups de clairons. Mes parents étaient repartis de Locmaquier pour faire le tour du golfe en sens inverse et me retrouver sur cette partie du parcours, je savais aussi que j’allais à leur rencontre. Le soleil était chaud et mes réserves en eau fondaient comme neige au soleil, je devais absolument être prudent. Je n’avais aucune douleur et m’auto congratulais pour la gestion jusqu’alors et pour la préparation de cette ballade. Finalement, et si j’étais prêt à franchir cette étape ? Je finis par revoir mes parents en pleine forme, on savait que c’était bien engagé, dans cette euphorie, en pensant que le ravitaillement n’était plus qu’à 500 mètres, je repris une bonne rasade d’eau en me mouillant abondamment. Quelle n’avait pas été mon erreur quand j’ai compris que les 500 mètres étaient en fait 3 kilomètres. Plus une goutte d’eau et une grosse chaleur, j’étais en train de saboter ma course car la surchauffe me guettait et franchement je m’en voulais énormément de cette erreur de débutant. Après tout, j’en suis un. Je zigzaguais entre les zones d’ombres mais j’étais en train de consumer énormément de force. J’arrivais enfin au ravitaillement Arzon deuxième (km 104, 73 kms restant) complètement lessivé et déshydraté. Je pris bien le temps de refroidir tout ça et chargeais mes réserves en eau et c’est reparti. Je regardais ce golfe avec une terrible envie de m’y jeter, m’abandonner sur une portion de sable et profiter du beau temps, l’heure des vacances n’était pas encore arrivée. Je continuais donc mon chemin en alternant marche et course sur cette portion de 15 kms en m’attachant aux histoires des personnes que je croisais. Peu avant Sarzeau parmi les trailers avec qui je sympathisais, je retiendrai une femme. Elle paraissait fragile et tanguer sous cette tempête, assommée par des douleurs dorsales et des quadriceps. Elle m’indiqua qu’elle avait déjà fini l’an dernier la course de 87 kms très mal en point avec cette phrase prononcée « plus jamais ». L’année suivante elle trônait à mes côtés sur le 177 kms, l’esprit gambadeuse. Je la recroiserais de nombreuses fois, elle marchait, je courais mais elle ne s’arrêtait que très peu aux ravitaillements, contrairement à moi qui me regonflait de l’amour de mes proches, nos foulées se liaient et se déliaient. Un autre coureur fini par revenir à notre hauteur et perçu notre discussion lançant une plaisanterie sur la démarche de madame en nous racontant la fois où il avait oublié son slip et était parti courir un ultra… c’était très imagé et un peu coquin mais on a bien ri en arrivant à Sarzeau (km 119, 58 kms restant). Pour la première fois, je retrouvais Louise, quelle joie de la voir, je perçus tout de suite une légère pointe d’inquiétude et d’appréhension, elle avait eu part de ma tempête nocturne et la surchauffe moteur du dernier ravitaillement, pas idéal comme situation. J’ai ainsi eu droit à un check up complet, des étirements en règle, une alimentation calibrée et un rafraîchissement des fusibles. J’en profitais aussi pour une petite sieste qui ne devait durer qu’un quart d’heure, mais j’appris à mon réveil qu’elle s’était prolongée car me voyant dormir, le réveil avait été sciemment repoussé. La prudence prime sur la folie. Je quittais donc Sarzeau l’âme légère, Passé les 120 km, il en restait un peu plus de 50, c’était une barre psychologique importante. En parallèle j’appris que le 58 kms empruntait à présent notre parcours. Deux amis le couraient, je savais que c’était une source d’inspiration et de motivation supplémentaire. Je progressais bien et courais la majeure partie de cette section avant de rattraper et marcher un bon temps avec un personnage qui me marqua. Je ne saurais d’ailleurs jamais son nom, il sera pour moi le magicien, nom trouvé au détour des marais alors que je revenais à sa hauteur et qu’un groupe de touristes croisant nos chemins balançait on dirait le magicien dans le seigneur des anneaux, comment il s’appelle déjà…et que je répondais en les croisant « Gandalf »… On a longuement échangé, sur l’évolution du trail, la course à l’armement, la place du marketing et l’engouement pour la course à pied, je me nourrissais de ses anecdotes, ses conseils. On volait de la région lyonnaise d’où il était originaire à la Martinique, son rire était doux, sa voix posée, son âme apaisée. Il devait passer un grand nombre d’heures à l’extérieur au vue de ce teint ensoleillé, sa démarche était souple quoique malhabile en raison de quelques douleurs, je n’ai aucun souvenir de mes grands-pères mais je me mis à avoir une pensée pour eux… On reprit bientôt un autre traileur avec qui nous échangions, tour de France qui approchait, records des grandes figures du trail, leur accessibilité dans l’inaccessible de leur performance, nous étions en ballade et arrivions à Hezo (km 135, 42 kms restant). Je retrouvais tout le monde, ma mine était ravie, je savais qu’il me restait 3 étapes, 5, 14 et 20 kilomètres (ça ne fait pas 42 vous me direz, 3 kms auraient ils disparus ?), le graal approchait et le souvenir des tempêtes passées s’était éloigné, je me sentais bien, serein, apaisé et me dirigeais progressivement vers l’accomplissement de cette grande ballade.

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(Une pierre, deux coups et un œil derrière l’objectif)

     Le magicien repartit à peine arrivé en me demandant si je voulais repartir avec lui et notre compagnon. Je lui lançais que je prenais un peu de temps pour me ravitailler et que j’allais courir pour les rattraper. Ce fut ainsi le cas entre le Hezo et Nayolo, je revenais à leur hauteur avant de partager quelques centaines de mètres avec eux, le temps de voir les premiers concurrents du 58 kms nous doubler. Le premier avait déjà une avance confortable à un peu plus de 18 kms de course et nous a encouragé à son passage. Je trouvais la chose merveilleuse et déroutante, il s’agissait de grands athlètes, surement membres de team connu et en plein effort, ils prenaient le temps d’un petit mot vers les concurrents du grand raid, mots mêlés de respect et de soutien. Je ne suis qu’un coureur du dimanche, pas sur de mériter de tels encouragements. Ces encouragements se réitèreront un grand nombre de fois, teintés de cet immense respect qui remontait l’horloge des cœurs. Avec mon écriteau dans le dos j’ai eu le droit à des « aller mec t’es un ninja !!!! ». C’est con mais à l’origine, ce message était censé rallumer la flamme de la personne qui me suivait et qui en levant la tête sur le maillot retrouverait de l’énergie en lisant ces quelques mots et en se disant « ouai je suis un ninja, aller go !!! ». Le ninja ne devait pas être moi mais les autres. Je repris à courir abandonnant mes deux compagnons avant de gagner le ravitaillement de Noyalo (km 140, 37 kms restant). J’étais bien, heureux, et franchement ça commençait à sentir les écuries. Tout le monde était là et m’accueillait avec un immense sourire au vue de mon teint radieux. On prenait peu à peu conscience que ça allait le faire, que nous allions arriver à bout de cette aventure. Au ravitaillement en me retournant, je tombais nez à nez avec Albin, un ami de ma petite expérience de triathlète au stade Poitevin triathlon. Voilà deux ans que je ne l’avais pas vu et notre accolade sonna comme l’un des moments forts. J’ai toujours été admiratif de sa capacité à enchainer, moi véritable enclume en natation, et étais émerveillé devant sa performance à Embrunman il y a un an. M’est revenu en tête le souvenir d’une course il y a de cela 3 ans je crois, où je débarquais avec mon tout petit niveau, il faut bien se l’avouer, et qu’il courait déjà à un très bon niveau. Au passage de la partie pédestre d’une course, ça devait être à Saint Jean de Mont si mes souvenirs sont bons, alors que je l’encourageais, il me tapa la main avec une vigueur et une amitié qui me marqua. Ce jour-là j’ai compris que les encouragements donnaient au corps des ressources qui permettaient de déplacer les frontières. Dans le même temps, je savais que mon petit frère Val se renseignait par sms de ma progression, lui qui lança « faut vraiment pas s’aimer pour faire ça », paradoxalement j’avais une pensée émue et pour Nico aussi qui bientôt me rendra tonton. Je repartis donc rêveur, en courant, après un baiser échangé, direction Séné et le dernier point de ravitaillement avant le retour vers l’arche. J’étais attentif à mon environnement cherchant la nostalgie des sinagots de Séné (barques à fond plat à deux voiles), mais il semblât que depuis ces temps anciens les marins les avaient abandonnés aux plaisanciers.

     Sur les 14 kms de la portion, j’étais transporté, Louise et maman essayaient de m’apercevoir le plus possible sur le parcours et à chaque fois, je repartais bille en tête, j’étais tellement heureux de partager cela avec eux. Cette portion fut également marquée par mon dépassement par Anthony, autre triathlète du stade engagé sur le 58 kms, qui m’encouragea et pour lequel j’ai une grande affection. Ce trail était un véritable challenge après des années de contraintes pulmonaires qui l’avait privé d’évasions sportives. Il me fit part qu’il n’était pas au mieux mais j’admirais son abnégation, sa gentillesse et ne me faisais aucun soucis pour lui. C’était vraiment formidable ce qu’il était en train d’accomplir !!! Malheureusement, mon corpsse réinvita à la fête et je du ralentir la cadence et marcher. Mon estomac était à l’agonie et tout ce que j’ingérais finissait par me rester dessus et m’empêchait de courir. Je crois que mon ventre en avait assez d’être balloté par les secousses et disait stop. Le début de la troisième tempête pointait, j’étais à bout de force, je n’avais plus de jus et le moral avait pris une tyrolienne et descendait à grande vitesse. Le passage le plus difficile s’annonça et j’arrivai à Séné au 6ème dessous. Je n’étais pas au creux de la vague mais sous la vague.

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(Voyage en territoire inconnu, dans le flou d’une troisième tempête)

     Je n’avais plus d’essence et il m’était impossible d’ingurgiter quoi que ce soit. J’étais faible, exténué, dans un état second, vertiges, tremblements, froid, aie, dur dur. J’étais tout à fait conscient mais complément tributaire de cette enveloppe qui ne voulait plus, c’est comme si je m’échappais de mon corps, et le contemplait en prenant conscience de l’ampleur des dégâts d’une alimentation mal gérée. Je m‘allongeais entre les marches de l’estrade, mes proches s’activant autours de moi avec dans la tête l’idée que cette fois ci c’était la bonne, la fin du chemin, se dire « 150 kms c’est déjà bien Clem ». Je voulais lutter, leur dire que ça allait bien, que j’étais encore avec eux mais rien ne sortait et mes lèvres restaient terriblement stoïques. J’étais bien, allongé, et voulait juste fermer les yeux. Paradoxalement, j’étais apaisé, je n’entendais plus les bruits des alentours, je voguais ailleurs, sur des nuages un peu cotonneux. Ma chérie s’affairait entre massage, caresse et attention. Je n’avais jamais pensé qu’une femme puisse être si attentionnée. Je m’en voulais de l’emmener sur ces chemins, jours et nuits durant, elle me voyait bien, souriant, et la minute d’après en pleine détresse, je savais le poids physiologique de ces visions. Elle était là, mon tuteur, ma béquille, je rentrais au creux de ses bras en petit oiseau, j’en ressortais en sachant voler.

     Elle me remit sur pied après plus d’une heure dans le vague mais je percevais son inquiétude. Comment pouvait-on s’infliger cela. Par mesure de sécurité, nous avons tous convenu que papa m’accompagnerait sur les 20 kms qui me restaient à parcourir. Je voulais et en même temps non car nous n’avions pas le droit d’être accompagné par soucis d’équité entre les coureurs. Je l’obligerai donc à rester derrière moi, je ne voulais pas qu’il dicte notre foulée, il s’agissait de sécurité en cas de défaillance, il ne fallait pas qu’il m’aide. Ces 20 kms, à vrai dire, c’était ennuyeux, on ne percevait rien des paysages, la nuit était d’une monotonie mortelle et le chemin jusqu’à Vannes rempli de virages interminables. On faisait l’accordéon. On entendait la voie du speaker de l’arrivée, le virage d’après on allait en sens inverse et s’en éloignait. Moralement je ne ressentais plus rien, physiquement non plus d’ailleurs. Je marcherai la totalité des 20 kms, mon corps répondait en automate, un pied devant l’autre, pas d’émotion particulière. Le long du port, on croyait voir des groupes de manchots, marchant se balançant de droite à gauche, évitant de poser le pied par terre pour soulager toutes ces douleurs qui tiraillent le corps. Ce spectacle était irréel. Louise prendra le relai à 2 kms de l’arrivée et nous passerons la ligne main dans la main dans la solitude et dans l’anonymat le plus total. La ligne d’arrivée était déserte à cette heure tardive de la nuit, je croisais un coureur qui me dit « allez savoure ces derniers mètres ». J’ai eu envie de savourer, j’ai eu terriblement envie, mais rien. J’ai rêvé tout au long du parcours d’une petite foule avec des applaudissements et là il y avait juste un couple qui applaudit à notre passage, sans nul doute une famille qui attendait un autre coureur. Je franchis la ligne sans ressentir quoi que ce soit et partit récupérer un polo finisher 177 kms. A ce moment j’aurais aimé exploser de joie, finir à genoux, serrer fort contre mon cœur cette femme et mes parents, maman, papa, les remercier à chaude larmes m’écroulant dans leurs bras mais rien n’est venu, je crois qu’eux aussi étaient déçus de l’ambiance d’un centre-ville vide. En même temps, on le savait intimement qu’à cette heure les rues seraient vides mais on espérait autre chose, dommage, le final du feu d’artifice n’était pas à la hauteur et il nous faudrait plusieurs jours pour réaliser ce que nous venions d’accomplir, j’avais aussi une pensée pour mes frères et Sylvain sur cette ligne.

     Je comprends à présent pourquoi l’expérience qui fait grisonner les cheveux, fait gambader les jambes. Ce genre d’aventure est une aventure intérieure, un poil égoïste mais tellement partagée. Finalement tout ce qu’il y a de plus beau et laid en nous fini par ressurgir et être décupler. Nos faiblesses se réveillent et se dressent, nos forces doivent se faire violence pour en triompher. Alors oui j’ai eu envie d’abandonner, pleurer, crier, rire, dormir, m’assoir, courir, recourir, boire, marcher, remarcher, manger, mais j’ai aussi ri, admiré, souris, encouragé, aimé, terriblement aimé. J’en ai pris plein les yeux et plein le cœur, une expérience unique.

     Parce que c’était une première, je tiens à marquer le coup. Merci à ces deux êtres qui animent mes foulées et sans qui je ne serais pas grand-chose sinon rien. Maman, Papa vous êtes formidables et je vous aime tant. Merci chérie de me couvrir de ton amour et me tirer via ce fil invisible qui réuni les gens heureux. Merci mon petit Val, je suis sortis de ma zone de confort. Merci Nico pour ta tolérance et ton soutien entre deux sondages, Chris tu es une ninja !! Merci Sylvain pour tous ces sms et cette passion qui chatouille les pieds et les émotions, Célina (clin d’œil émoticône). Merci au deux foufous Albin et Anthony et vos encouragements qui m’ont piqué les fesses pour me faire avancer. Merci Sandra, Pierric, Denis pour toutes ces attentions et tous ceux qui m’ont suivi de près ou de loin au court de cette aventure. Merci à tous ces bénévoles qui ont rendu ça possible et ont veillé aux grains et à ce Monsieur qui un jour, se baladant, s’est dit « tient pourquoi pas le tour du Golfe », fada va !

BONUS: J’apprends donc je suis

Bilan
(Intramuros)

     Parce que c’était mon premier véritable ultra-gambadage et que l’apprentissage est constant, j’ai voulu m’arrêter quelques instants afin de construire ce petit diagramme qui relate de mon état de forme avec l’avancement de la course. Cela me permettra de comprendre ce que je peux améliorer pour vivre au mieux mes ballades futures.

     Celui-ci reste très simpliste, j’ai complètement laissé de côté l’aspect psychologique avec entre autres la présence des proches, course en groupe, présence de la foule sur certaines portions du parcours, encouragements via sms etc… et me suis uniquement attaché à des paramètres physiologiques tel que les cycles jour/nuit et l’impact de la température ou encore la prise alimentaire et l’hydratation. Dans mon cas, il ressort que mes baisses de moral et ma fatigue en condition nocturne ont un véritable impact sur ma prise alimentaire qui se raréfie ainsi que sur mon état de forme globale. A y regarder de plus près, j’ai subi à chaque phase nocturne deux coups de moins bien. En condition de course j’ai vraiment cette impression de complètement passer à côté de la nuit. Etant un contemplatif de nature, une fois le soleil couché, je rentre en veille et devient fantomatique avec l’obscurité. Ajouté à cela l’erreur du débutant de ne pas tenir à jour une prise alimentaire constante, il n’en faut pas plus pour connaitre de coups de moins bien aux 45ème et 155ème kms. Enfin mon autre grosse baisse de régime intervient alors que j’ai épuisé mes réserves en eau au moment le plus chaud de la journée. Ça ne pardonne pas et j’ai subi une grosse déshydratation qui m’a complètement mis à plat.

     Parmi ce que j’aurais pu mettre en place en amont et pendant la course afin d’éviter de tels impacts, je retiendrai pour la prochaine fois :

-Bien siester la veille et le jour de course plutôt que d’aller faire le touriste et les soldes au centre-ville de Vannes…(ça aurait eu un impact non négligeable sur ma fatigue de la première nuit).

– Comme beaucoup le suggère même si cela peut paraitre radical, ne pas hésiter à se mettre une alarme toutes les 10-20 min pour une gorgée d’eau et toutes les 30 min voir 1h (tout dépend de nos habitudes alimentaires et des besoins énergétiques de chacun) pour une prise alimentaire. Même si cette solution parait contraignante au début, au fur et à mesure des courses ces prises seront conditionnées et se feront naturellement sans nécessité une alarme.

     – Courir en groupe de nuit et ne pas hésiter à discuter et échanger plutôt que de rester silencieux à lutter contre ses démons.

     – Multiplier les sorties nocturnes pour anticiper les pertes de repères.

     – Regarder la météo afin de prévenir les surchauffes et être attentif à ses réserves (ne pas se laisser aller à l’euphorie).

     – Même si c’est de mieux en mieux, j’ai encore des progrès à faire sur les choix des produits alimentaires et l’hydratation qui à la longue finissent par me lasser. A y regarder de près, j’avais énormément de produits sucrés et peu salés, mais à midi ou 20h mon corps est demandeur de vrai encats salés et fait un peu la tête à la présentation d’une compote.

     Au rayon des bonnes nouvelles, je ressorts de cette ballade avec de très minimes courbatures au vue de la distance alors que je n’ai suivi aucun programme de préparation spécifique. De même qu’aucune blessure et autre échauffement ne sont à noter. Je ne ressens pas non plus de lassitude, cette sorte de trou noir et ce léger dégout qui peut intervenir une fois un grand objectif réalisé. Je suis également satisfait des choix d’équipements, que ce soit chaussure, contenant ou encore textiles.

     Enfin pour en finir avec les chiffres, sur les 31h58min de course, mon temps de mouvement a été de 26h33, ce qui représente 5h25 de pause aux différents ravitaillements. Ne courant pas après l’horloge, je vais laisser ces chiffres en suspens. Ils témoignent néanmoins d’une erreur de gestion en mouvement qui m’oblige à des arrêts chronophages aux ravitaillements afin de me remettre sur pied. Chose paradoxale car mise à part ma pénurie d’eau je possède tout dans mon sac pour gérer mes ravitaillements en course.

     Ce n’est plus une brève histoire du temps mais une longue histoire d’apprentissage, j’apprends donc je suis…

Quelques chiffres
(Les quelques chiffres d’une belle ballade)

4 réflexions sur « Grand Raid du Golfe du Morbihan Ultra Marin 177 kms, « Voyage en territoire inconnu » »

  1. \○/ no comment l’ami. Toujours un réel plaisir de te lire. Cette prose qui te caractérise si bien, ce brin de poésie qui contrastent avec la difficulté et les efforts fournis pr arriver au bout ! Tu as dû puiser au plus profond de toi et des motivations qui te sont chères 😀. Tu es une belle personne, passionnée et passionnante ! A très vite j’espère. Bises

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  2. Vraiment impressionné Clem. J’admire ton courage. Tu écris souvent que tu es un petit coureur parmi des grands. Tu as tout du grand, peu importe le temps. Et comme ton arrivée n’a pas été aussi belle qu’espérée, je me permets un petit…. clap……….clap………..clap……….clap……clap…..clap…clap..clap.clapclapclapclapclap.

    Bravo champion.

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  3. Bravo Clément , c’est vrai tu as des parents formidables et qui sont très fiers de leur 3 beaux garçons ! Super parcours j’ai adoré te lire , moi qui suis incapable de courir a cause de mon arthrose ! Merci.

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