Marathon de Baltimore, « A contre-courant, L’équilibre de l’entrecôte »

Marathon Baaltimore

     A l’heure où notre quotidien s’égrène aux pas de la trotteuse voir de sa grande sœur, je n’avais pas envie de faire de cette ballade de 42.195 kms une énième course contre la montre. En fait, la course est un combat permanent où les états s’affrontent, oscillant entre moments de veille cérébrale, l’électroencéphalogramme est alors plat avant une réanimation subite suivie de sa petite surprise intérieure « ah oui je suis déjà arrivé ici » , et moments de réflexion ou l’on divague sur tout et rien, assis au comptoir de nos pensées, verbalisant avec un vieux camarade sur le zinc nos états d’esprits, notre journée, nos échecs, nos rêves inavoués en ayant pour alcoolisant l’adrénaline qui guide nos jambes et ce vent, ce sentiment de liberté qui glisse sur notre peau. Alors pourquoi ne pas rechercher à faire un temps sur marathon ?

     Peut-être est-ce par lâcheté, par manque d’ambition de ma part, manque de fierté, une peur que le verdict soit décevant, peur de découvrir la limite, peur de tuer le coureur que l’on se rêve d’être un peu comme on assassine une idole. Je n’ai pas la réponse. Peut-être plus simplement est-ce par envie de lâcher prise, sans contrainte, sortir de ce quotidien dicté par la course aux minutes pour finir une manip, en lancer deux, trois en parallèle avec la dextérité d’un métronome, afin que tout trouve sa place et que les résultats tombent. Le chercheur est chronovore et chronophage, le gambadeur se veut libre, dépouillé de toutes contraintes. Courir aux sensations, suffisamment vite pour être à l’heure pour une bonne entrecôte, récompense d’un ultime effort, mais suffisamment lentement pour avoir les idées claires, à l’affut de l’environnement, à l’affut de cette foule parfois éparse parfois compacte, de ces encouragements d’inconnus qui s’élèvent au-dessus de la piste aux pieds. Pour ne pas louper ces tranches de vie qui arrachent le sourire sur le visage de l’effort…

     Force est de constater que la technologie est de plus en plus présente dans notre pratique, attention loin de moi l’idée de faire un procès ou une ode aux montres et autres suiveurs GPS, chacun voit midi à sa porte. Certains sont des puristes d’un minimaliste poussé à l’extrême jusqu’à l’absence même de montre, d’autres dictent leurs foulées au son de bips permettant de connaitre l’allure, le temps au kilomètre, le rythme cardiaque, comme autant d’indicateurs du bon tempo à suivre pour atteindre l’objectif visé. J’ai fait le choix du célibat chronométrique. Mais désireux de ne pas vexer celle qui m’est la plus intime en ballade, jalouse et cruelle quand je me fais lent, encourageante lorsque la foulée est fluide et rapide, on a pris un moment pour en discuter. L’échange fut houleux, teinté d’une part d’incompréhension mais nous nous retrouverons, je n’en doute pas.

     Je m’élance alors et vais laisser plusieurs entités gouverner cette ballade. Le corps qui depuis plusieurs mois est habitué à un effort journalier et entre nous qui se connait mieux que lui-même. J’ai confiance en sa capacité à prendre un rythme de croisière délicat mais concerné, je me contenterai de guider mes yeux et ma conscience pour profiter de l’évènement tel que l’on contemple une belle œuvre. Comme à mon habitude j’arrive quand le glaive est battu, tout le monde est déjà dans les starting blocks, chacun sa place, le regard concentré, figé, conquérant, légèrement rougi par une nuit d’avant course que le stress a probablement agité. A pas de velours, je me positionne à l’arrière de la mêlée enveloppé au son des notes de l’hymne américain qui s’échappent d’un peloton de musiciens de la NAVY. Je ne me sens pas du tout américain, même complètement étranger, gêné de ne pas être bercé par cette même amour pour la patrie, leur patrie, mais chose étrange, des frissons entrent dans la danse et me parcourent à l’écoute de cette aca pelât, juste un respect silencieux. Mon regard s’attarde alors sur ces yeux fermés, ces mains portées au torse et posées sur le cœur. Ce spectacle me renverse, leur patriotisme est beau à voir, parfois incompréhensible mais toujours touchant. Il n’y a plus de différences, justes des pensées pour leurs frères et sœurs comme ils aiment à le dire. Lorsque la lumière revient et que les yeux se rouvrent, ils laissent entrevoir que les esprits sont partis en territoires lointains, cédant la place à une émotion à peine masquée par une humidité oculaire, on regarde alors son voisin et le prend dans ses bras, un peu maladroitement…

BOOM !!!

     Un coup de pistolet me sort de mes rêveries contemplatrices, c’est partit, le départ est donné, la masse humaine se lance à l’assaut de ces kilomètres et déjà mon esprit prend son propre chemin. Je regarde autour de moi, je suis fasciné par l’hétérogénéité des individus. Certains sont affûtés les mollets saillants, le petit débardeur et le short court qui va bien, le regard loin à l’horizon, ils donnent l’impression de flotter sur la route et s’envolent vers l’arrivée tels des avions de chasse quittant le navire. D’autres discutent suite à un accord taciturne de commencer et finir ensemble dans une camaraderie qui se révélera dans les moments difficiles avec le défilement des kilomètres. Un homme me marque, il arbore un tee-shirt sur lequel est inscrit « homme, 52 ans, diabétique, en surpoids mais devant toi », le marathon c’est aussi ça, au-delà de l’effort, au-delà de la médaille de finisher, on a tous notre Everest, notre challenge. Je serai toujours autant admiratif de ces tranches de vie qui se côtoient, se percutent parfois, certains visent des temps, te tapent du quasi 20km/h de moyenne, d’autres une récompense à tous ces mois d’efforts pour boucler l’aventure, leur aventure. Et cela est, et reste vrai pour toutes les distances, pas seulement pour le marathon. Alors oui il y a un premier et un dernier, mais au final il n’y a que des vainqueurs car qu’est ce qui fait courir mon voisin ? Je vous accorde que ce discours est peut être un poil idéaliste, à l’eau de rose dirons certains, mais on ne sait par quoi sont passés tous nos compagnons d’aventure avant d’arborer ce dossard, ici et aujourd’hui.

     Les kilomètres s’égrènent, suite à un long faux plat montant qui ralentit considérablement l’allure et dissémine des groupes éparses ci et là, je suis subjugué par l’arrivée dans un parc et le spectacle auquel nous ont convié quelques arbres. Pas spécialement imposant mais arborant leurs tenues d’apparats, ils dansent pour l’automne. Ces derniers surplombent une grande verrière qui leur renvoie leur propre image dans un ballet délicat de couleurs, je n’aurais jamais imaginé autant de richesses et de variantes dans le spectre de l’orangé. C’est le moment choisi par mon corps pour me rappeler à l’ordre d’avoir troublé sa dynamique silencieuse, cette vue m’a littéralement coupé le souffle mais mes muscles ont besoin d’air, de l’air !!!!! Décidément cet espace boisé recèle de surprises. Il abrite également le zoo de Baltimore et en ce dimanche c’est jour de sortie. Posé sur le bord du chemin, innocemment, presque timidement, plaqué contre la jambe de celui que je devine être son soigneur, un petit manchot nous encourage intrigué. C’est marrant, aujourd’hui, lui est libre et regarde des Hommes s’amuser sur un parcours fermé, un beau pied de nez qui me donne le sourire. Je l’imagine rentrer ce soir et raconter autour de bons Harengs que décidément ces Hommes sont complètement siphonnés. Je ne sais si c’est moi ou mes divagations mais j’ai eu l’impression qu’il nous a fait un signe, ouai je dois divaguer à moins qu’il m’ai fait un clin d’œil en m’entendant penser =)…. On regagne peu à peu le port qui abrite le départ du semi-marathon. Celui-ci sera donné dans quelques minutes et prendra la fin de notre parcours, bien vu de la part des organisateurs. A cet endroit la foule est dense sur les bords de la route. Je ne sais pas pourquoi, quand une foule nous acclame et se veut bruyante les jambes perdent leur cerveau et sont éprises d’une envie frénétique d’augmenter leur fréquence, chose complètement idiote quand on sait qu’après plusieurs kilomètres, au moment où la foule disparaitra, il ne restera que nous, complètement assommé par ce surrégime brutal…Pour le coup, là, c’est de la fierté mal placée des guibolles. Mais bon cet état second est grisant, indolore, les jambes rebondissent, la foulée se fait légère et sure, le pied attaque et agrippe le bitume comme on agripperait une nappe, tirant d’un coup sec pour que les assiettes et autres couverts restent en place, l’oxygène ne nous manque alors plus. Ce bruit de foule est sans égal, je me surprends à le frôler, l’absorber, les enfants tendent leur mains dans l’attente d’un check, ma timidité s’envole alors et je me nourris de ce contact humain qui décuple la richesse de l’effort. La suite du parcours n’est que découverte, visite d’un grand lac, on sort du Baltimore que j’aime à appeler B’More, ce Baltimore bon chic bon genre avec ses petits quartiers colorés et pavés donnant sur la marina. On y croise ces couples frivoles, ces jeunes garçons agrippés aux regards de leur belle qui minaude une faroucherie timide, ces cadres au costumes impeccables perdus dans leurs pensées, mais aussi ces personnes plus avancées dans l’âge, posées sur un banc qui aiment à se remémorer la mutation de leur ville, un brin nostalgique mais pas fataliste. De l’autre côté on bascule dans le B’Less. Ce Baltimore à la limite de la rupture, muré dans son insécurité, ses questions sociétales, sa marginalisation et son incompréhension d’une vie qu’ils ne maîtrisent pas et dans laquelle ils sont piégés. Ce Baltimore qui fait mal à la conscience, au sein duquel on pénètre le cœur serré, le sentiment de culpabilité de se dire qu’au départ on ne part pas tous avec les mêmes chances. On s’en veut, on baisse les yeux mais on est réveillé. Les gens sont sortis de leurs maisons trop bancales, trop petites, trop délabrées, ils sont sortis !! Sortis pour communier, pour donner un verre d’eau, participer à cette fête qui égaie le quotidien. On se dit alors qu’on n’a pas le droit de baisser les yeux, on les relève et on prend ces sourires sincères, chauds. Un petit bonhomme me marque à un point d’eau. Je m’arrête saisir un verre, il saute partout en me criant « don’t stop, don’t stop Maaaannn» je le regarde en souriant, lui tend la main, il me balance un check qui me fait faire trois tours de mon boxer aller retour, rien que ça, j’ai alors l’image de la grande époque du Shaq qui claquait des dunks à en briser les paniers. On se quitte sur un sourire, on ne se recroisera surement jamais mais je garde ton image, c’est dans cette jeunesse que l’espoir réside. Les miles continuent leur route au rythme de mes rêveries. Quand on fait le choix de partir à contre-courant il faut être costaud, à la moindre inattention on se fait happer par sa force et se retrouve balancé dans le bon sens, on lâche alors prise, retour au point de départ. Je ne la voulais pas mais la pendule se rappelle à mon bon souvenir. A 300 m de l’arrivée, implacable, froide alors que j’aperçois l’arche, elle est là, sournoise, elle trône fièrement à hauteur des yeux, gigantesque, gargantuesque. Elle balance que la vie est insaisissable et que les minutes s’égrènent. 3 h 15 et une poignée de secondes, je m’en fous aujourd’hui je n’ai pas perdu une miette du spectacle et ça le temps ne me le volera pas. Et puis avec un calcul rapide, départ à 9 h, ce qui signifie 12 h 15, l’heure parfaite pour une entrecôte !!!! Yesssssssss

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2 réflexions sur « Marathon de Baltimore, « A contre-courant, L’équilibre de l’entrecôte » »

    1. Merci beaucoup Gaël, je suis réellement content de te lire, j’espère que tu vas bien, à en voir tes dernières performances et ton programme je n’en doute pas, à très vite, je pense qu’on va vite se croiser, pour mon plus grand plaisir 😉

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