Chapitre N°1 – Morceau choisi
L’allure est fatiguée, la mousse affaissée de celle qui n’a pas ménagé sa peine et a mené une vie active. Aux commissures de ses crampons, encore quelques morceaux de nature jaunie qui semble avoir embarqué vers un ailleurs plus vert. L’usure est un peu inégale à l’avant pied et en diagonale vers le talon. Sur la droite de son crâne, une balafre grossièrement cicatrisée témoigne, au-delà d’une confrontation qui aurait mal tourné, une éventuelle contrainte répétée qui aurait fini par ouvrir une brèche avant qu’elle ne devienne gouffre. Le pare pierre a joué son rôle et ici et là quelques impacts témoignent d’une nature qui s’est avérée plus féroce qu’annoncée. L’espérance de vie a été dépassée et l’aventure aurait pu se prolonger à en lire l’allure encore solide de sa démarche. Mais le temps a fait son œuvre et relégué cette forcenée de la trace vers une retraite qui doit lui paraître ennuyeuse, une nécessité néanmoins au regard du train de vie qu’elle a mené.
Comme un symbole, j’ai reçu une godasse…. Une godasse qui a vagabondé sur une trace, celle du GR5, un sentier gargantuesque aux mensurations généreuses, 2 200 kilomètres et 62 000 mètres de dénivelé s’élançant de la mer du Nord pour plonger vers la Méditerranée en passant par les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et la France via les Alpes. A travers elle, des aventures aux centimètres carrés de gomme parfois laissés en cours de route. Elle a répondu présent et mené son pilote vers une quête insensée durant 29 jours 22 heures et 39 minutes, insensée, mais pas inaccessible puisqu’ils se sont élancés. Élancés à la rencontre de soi et de cette nature qui se fera farouche, ballotés par la météo et les aléas d’une trace qui ne donnera que peu de répit. Ce binôme incongru face à l’immensité d’un chemin, un pas après l’autre, le tout en symbiose, d’un corps sur ses pieds. Mais comment protéger les pieds des assauts de la nature ? En première ligne, elles se sont faites solides souvent, légères également face à la fatigue grandissante d’un chemin qui traine en longueur, souples en descente, dynamiques en montée, réconfortantes aux confins de la nuit, de bon conseil au détour d’un départ de trace, solides dans le dévers mais suffisamment malléables pour s’adapter aux relances.
Comment ne faire qu’un à l’interface du pied et de la terre ? ou l’art de faire corps sur la nature. Un lien comme un soutien, l’homme et la matière pour que naisse cette première trace.Mickaël est de ceux qui s’élancent, mélange d’audace et de folie contrôlée, une idée devenue quête. Des références, il en a sur les sentiers. Un « résolveur » d’équations sur la Chartreuse Terminorum, des ultras mythiques et à présent une trace, celle d’un homme passionné et passionnant. Une marque mythique laissée sur la planète FKT pour qu’un jour peut-être un autre que lui vienne ravir cette référence pour en poser une nouvelle. Le temps qu’encore un autre s’élance de nouveau… Une histoire sans fin capturée au détour de sa semelle.

Chapitre 2 – Mise en carte
Pour que naisse l’instant encore faut-il le capturer et le figer pour un temps encore indéfini à la lumière de nos souvenirs. Quelle tâche difficile que ce processus de création et puisque notre mémoire est en grande partie photographique, le choix des images prend alors tout son sens. Dans ce processus de rappel mnésique comment immobiliser une aventure qui se devait d’avancer, fixer le temps en quatre temps pour résister à l’épreuve du temps, comme un paradoxe…
Le premier temps crépite et s’abat, tantôt en une pluie fine, d’autres fois diluvienne. Elle s’immisce aux interstices, s’infiltre à travers les pores et assène, sourde, des assauts continus à celui qui se doit de ne pas s’arrêter, car s’abriter c’est renoncer à avancer.

Le second temps est celui du contact, à l’interface entre la terre et l’homme, fait de tissus et de gommes. Un morceau qui sent l’homme et le sentier et qui a enduré ce qui a eu l’audace de se dresser au travers de la trace. Un trait d’union entre l’immobilisme et l’action, qui a dû accélérer, trébucher, ralentir, glisser, taper, s’affaisser mais surtout avancer… irrémédiablement… mais aussi danser sur ces lignes de dénivellations qui ornent son manteau.

Le troisième temps laisse des traces, de celles qui sont rouges et blanches, pour que la trace trouve son sens. Un moment capturé dans une poésie, comme on effleure avec pudeur et respect pour la première fois ce rêve qui semble à portée de doigts.

Le quatrième et dernier temps fixe l’immensité, de chair et de roches, un petit homme naviguant sur des mers terrestres, sans embarcation ni port d’attache. Progressant au premier plan et en équilibre sur une mer d’huile, il orientera ses pas pour affronter les vagues rocheuses et déferlantes des Alpes et ainsi franchir le cap de bonne « conquérance ».

Et en filigrane des chiffres… démesurés… 29 jours 22 heures 39 minutes ; 2 163,55 km ; 61 819 mètres de dénivelé ; 5 comme le GR ; 4 comme le nombre de pays traversés ; « sea to sea » devenu « see to see » le temps d’un hommage pour que reste une trace de la trace d’un projet fait d’encre sur une carte.

Chapitre 3 – Épilogue
En retraçant l’historique de nos échanges, ma première missive en direction de Mickaël date du 04 août 2023. Timidement, sûrement maladroitement, une première prise de contact pour exposer une idée… un peu saugrenue… motivée par l’envie de garder une trace de ces aventures de plusieurs soirs qu’écrivent ces ouvreurs de voies des possibles comme on dessine les contours d’une discipline en perpétuel mouvement. Au rythme des corps qui tracent de nouvelles frontières, guidés par des quêtes individuelles ou collectives, ou comment figer le mouvement, au moment où jouer dehors se transforme en une aventure.Ce projet de carte ne repose sur rien et ne va sûrement nulle part si ce n’est qu’il est animé par la passion de conserver un héritage quelque part de ces instants de vie guidés par l’envie irrépressible d’ancrer ses pieds aux sentiers. Pourtant, deux jours plus tard, une première réponse ravive une flamme faiblarde aux allures moribondes. Entre doute sur les réponses des personnes contactées par ce qui pourrait être interprété comme du fétichisme des sentiers, faisabilité tant sur le plan technique qu’au niveau de l’expertise et du rendu potentiel, la finalité n’était alors qu’un doux rêve. Mickaël fut l’un des premiers à me faire confiance, à me transmettre un morceau de son histoire afin que je puisse transformer la matière. Je ne sais si, plus de deux ans plus tard le rendu répond à une quelconque attente puisqu’il n’y en avait aucune, une chose est sûre, ce premier morceau apparait comme un premier trait d’union entre les histoires et leurs compteurs, des marques pages dans ces romans d’aventure.




