AURÉLIEN SANCHEZ

Chapitre N°1 – Morceau choisi

Une trace nait parfois de la poursuite d’une envie de celui qu’on a été et qu’on restera, imprégné de ce territoire qui nous a vu grandir comme un jeu de piste au visage galopant de cet enfant qui s’en va, animé d’une envie de découvrir ces espaces face aux souvenirs qui s’estompent. Un concours de circonstance peut venir vous cueillir, une demande de reconnaissance de ce patrimoine comme une excuse pour traverser ces villages maintes fois effleurés pendant l’enfance mais jamais réellement visités. Cet enfant, devenu adulte, s’est fait le cuir sur les sentiers et dans l’effort, armé qu’il est à présent pour devenir roi en son royaume et conquérir des kilomètres durant les huit forteresses royales du Languedoc. Un homme seul face à l’immensité d’un territoire et à une météo qui tourne au jaune orangé, gravissant les pentes et une végétation parfois dense.

Cette conquête s’est voulue minimaliste, sans montre ni GPS, épurée qu’elle était, n’acceptant que pour seuls artifices ces huit cartes topographiques de la région. Si ces cartes lui ont appris tout ce qu’il fallait savoir sur la dénivellation, les distances, les points d’intérêt, et qu’elles représentent une mise en perspective idéale des lieux à visiter, elles ne lui ont pas même livré comment relier ces points fortifiés.

Dans ce jeu de cartes, mieux valait avoir les bonnes cartes en main, car pour que le château de cartes s’écroule et que les forteresses tombent, il ne suffisait que d’en retirer une. Bien loin de la carte postale ou de celle de visite, il lui fallait rebattre les cartes tout en évitant que ses pas ne s’écartent de cette ligne maintenant tracée, délivrant à celui qui sait les lire, les règles d’un jeu de cartes dont le cœur est l’atout.

Aurélien m’a donné une de ses cartes … 

Chapitre 2 – Mise en carte

Me retrouvant à présent avec une bonne carte en main, comment est-il possible d’en donner naissance à une autre, d’une tout autre nature, celle du souvenir… ou comment suivre Aurélien à la trace ?

Mon doigt s’est alors baladé au gré d’une carte sur cette ligne tracée au crayon, ligne tantôt droite puis courbe, ouverte ou fermée, brisée, escarpée, en pointillée ou de crête comme une ligne de vie ou plutôt d’envie qui nous entraine dans une chevauchée sans cheval à la fois romanesque et intrépide, celle d’un homme simple et épuré de tout artifice qui a pactisé avec son territoire, sauvage et farouche et qui ne se laissera pas dompter sans brimade.

 La carte a fait du chemin, les chiffres griffonnés sont parfois marqués par le mouvement, l’encre moins intense par endroit témoigne du frottement de milliers de pas, un retour à l’essentiel comme on déniche une source, comme on repère un point d’eau en amont, autant de points remarquables qui se devait d’être remarqués au passage de celui qui veut partir en conquête.

Évoluant en grande partie sous la pluie, laissé à la merci des éléments et de ce froid piquant quant exposé sur les crêtes, Aurélien s’est présenté en conquérant du possible, alternant entre euphorie, crainte, espoir, désarroi et joie intérieure comme si fait d’un autre bois… De cette essence boisée agile dans le technique, solide dans la pente, malléable face aux aléas, les armes à la main et aux pieds et le regard porté à l’horizon, à la recherche de cette identité qui perdure, comme on prolonge un rêve… comme la tempête avant le calme… celui de la promotion d’un territoire à présent à découvert. 

Chapitre 3 – Épilogue

Sous sa ligne guerrière, j’ai essayé de faire en sorte que cette carte conserve l’identité de ce territoire, non pas dans un affrontement ni une dualité entre l’homme et la nature mais plutôt entre l’homme et sa nature en promouvant le mouvement comme si parfois sortir hors de chez soi nous faisait découvrir plus que redécouvrir.

À la base de ce défi, 240 kms et près de 8 000 m. de dénivélés positifs pour relier les 8 forteresses royales du Languedoc (Montségur, Lastours, Puilaurens, Peyrepertuse, Quéribus, Aguilar, Termes, Carcassonne) et ainsi appuyer la candidature de la région pour le classement de ce territoire au patrimoine mondial de l’UNESCO.

À la fois intimiste et à la croisée d’une reconnaissance qui sera mondiale, Aurélien a pensé ce défi pour le dépouiller de tout artifice. Ni montre, ni GPS, une orientation et une évolution à la carte et la boussole, une autonomie quasi-complète avec un unique ravitaillement, une course contre les éléments, un défi à la mesure d’un homme humble guidé par cette envie d’ajouter quelques pierres à ces édifices toujours debout.

J’ai eu la chance d’échanger avec Aurélien auparavant, une fois n’est pas coutume, je retrouve la simplicité et la générosité d’un passionné qui place le partage et la transmission au cœur de sa pratique, non pour laisser une trace mais pour tracer une route ou plutôt un sentier qui lui appartient mais qu’il partage au gré de ses aventures, comme on trace un sillon pour y semer quelques graines avec l’espoir secret d’y croiser quelques belles pousses à notre retour.On ne sait l’impact de nos actes mais l’action d’Aurélien laissera une trace, reliant ces pierres millénaires qui le seront encore après notre passage, un conquérant silencieux qui passe sans trépas comme pour ressusciter cet esprit de conquête ou plutôt de reconquête, celle d’un corps en mouvement à la rencontre de sa nature, chapeau l’artisite.