






« Si nul ne peut atteindre les premières lueurs du jour sans parcourir le chemin de la nuit, la nuit ne se révèle qu’à celui qui va à sa rencontre. Dans ce monde si imparfait, où l’on ne se croise plus que l’on ne se rencontre, l’amitié nait à l’instant où nous n’avons pas pris rendez-vous. C’est dans l’obscurité de la lune, à l’intersection d’une vie et de deux autres, que la magie des sentiers opère, donnant aux formes humaines leur aspect véritable pour que se tisse entre les êtres ce fil d’Ariane, espace de communion invisible unissant profondément les corps et retraçant une histoire kilométrique. Communiquer alors ébruite quelques silences, pour que se forment ces attelages ubuesques, qui toute la nuit durant, s’élanceront à la poursuite du jour, comme un ultime battement de paupière qui offrirait au petit matin, sur le marqueur d’une ligne d’arrivée, un espace de connivence et de respect… La nuit, toutes les frontales sont prises… »
Lire la suite: Xterra Tahiti Moorea 100 – La Nuit des Trails, Les clochards célestes ou l’art de la mise en commun
« Le tapis rouge glisse sous nos pas et dans une ultime pirouette, nous plaçons Ludo sous l’arche comme pour clôturer ce bal démasqué de 3 potes en guinguette. Le temps fige alors l’éphémère et couronne le sacre de l’abnégation, de l’amitié et de l’entraide, comme le point final d’une rencontre sans fin… et le point de départ à l’association de 3 malfaiteurs galopant… »

Histoire sans fin :
Mais Qu’est-ce qui pousse vraiment les Hommes à l’association ? Est-ce la peur de l’oubli, celle de l’ennui, de la solitude, la volonté de (dé)multiplication des forces…et si cette association n’était finalement que le fruit d’un pur hasard, une rencontre fortuite de trois mecs, tout à la fois semblable et si différent…
Si l’on veut connaitre un Homme il faut écouter sa respiration. Dans ce contrat de liberté, et si finalement courir c’était vouloir du bien à l’autre ?
« Donnez-lui un point fixe et un levier et il soulèvera la terre…. ». Ludo c’est cette force tranquille, ce taiseux au grand cœur, le genre de mec qui parle peu mais bien. Son œil rieur pétille et s’allume à l’envie, le visage souvent traversé de ce sourire empreint de fatigue et de ce quelque chose d’apaisant et sincère. Ludo c’est cette force de la nature, animée par deux pompes cardiaques et alimentée par quatre voies respiratoires, à qui cette dernière aurait oublié une ultime pièce sur le grand tableau de bord qui relaye ce qui relève du conscient et de l’inconscient. Ludo ne possède pas ce petit fusible, de celui qui permet de conserver notre intégrité. Quand toutes les consignes de la commande clignotent au rouge et que les signaux d’alertes raisonnent, il a cette capacité à l’ignorance, cette capacité à aller au-delà de ce qui est normalement permis. Ludo sait franchir la limite physiologique pour s’engouffrer sur le chemin périlleux de ce qui nous échappe. Happé par le vide, il rayonne alors et renait d’outre-tombe, comme pour feinter la mort et l’épuisement, se relever, toujours, quel que soit l’adversité et les obstacles. Ludo trace ce sillon et vous embarque dans ses pas, porté par une bienveillance naturelle et non feinte, il vous absorbe et vous couvre de ce regard avec en filagramme la sensation qu’à présent rien ne peut plus arriver. Ludo sublime inconsciemment et ne porte pas seulement les espoirs mais ouvre de nouvelles voies du possible. Aujourd’hui il a rayonné plus que tous sur les chemins, véritable guide dans les quelques tempêtes traversées, il a maintenu le cap contre les éléments, de ces éléments qui font naitre le doute et le renoncement, il a pris pour lui les flots pour faire barrage et avancer, encore et toujours… Un Homme n’est jamais aussi grand que lorsqu’il se met à genou pour aider les autres, Ludo est de cela, sublime et rayonnant.
Pierre, c’est la sagesse de celui qui se connait lui-même. Il marque cette aventure de sa tranquillité et de sa gentillesse. L’œil attentif et bienveillant, sa force mentale et sa résilience ont repoussé les limites de ce qui semblait initialement acceptable. Avenant et souriant, ses jambes ont été forgées par de nombreuses heures de selle pour que tourne aujourd’hui la roue d’un accomplissement collectif qui trouve racine dans une passion démesurée de l’autre. Pierre c’est l’humilité d’un homme sensible et profondément animé par les siens. Pierre, c’est aussi une ode à la tempérance et au courage, le mot juste, la parole silencieuse et cet œil attentif de celui qui est intimement convaincu de la bonté humaine.
Pour ma part, je me classe dans la catégorie des coureurs du dimanche, de ces besogneux qui ne sont dotés d’aucun talent particulier, préférant l’ombre à la lumière, aimant noyer ma foulée dans obscurité d’un matin encore endormi. À l’heure où les corps sont encore bercés par la nuit, les jambes gagnent un espace de liberté qui devient leur royaume. La course comme parenthèse d’une réflexion plus vaste portée sur cette vie qui nous échappe comme un pied de nez au temps qui passe inexorablement.
Chronique d’une amitié qui s’enracine – Première boucle :
Au-dessus de nos têtes, une lune gargantuesque qui nous inonde d’une lumière que les quelques nuages ont des difficultés à contenir… À notre gauche une plage de sable blanc couverte de cocotier virevoltant… à notre droite, du côté montagne, se dessinent les formes généreuses d’une île sœur féminine et farouche… en face de nous, un terrain de jeu qui nous promet l’enfer…. Il faut parfois être un peu fou parmi les fous.
Il n’aura fallu que 500 mètres après que ne danse le feu pour écrire cette aventure et créer ce point de contact qui, s’il s’étirera parfois, ne se rompra jamais. Nous profitons de la route pour nous extirper de la foule et ainsi aborder sereinement les premières dénivellations. Avec entrain, nous devenons à présent ces clochards célestes à la poursuite d’un rêve un peu fou, celui de danser ensemble sous les étoiles. Le premier constat, malgré la douceur de la nuit annoncée, la température interne s’envole et nous laissons échapper ici et là ces gouttes de sueur qui viennent tapisser et noircir cette terre ocre qui s’envole sous nos pas. Si le bruit du vent est silencieux, sa caresse est vaine et il faudra attendre le promontoire avant d’entendre sa voix. Dans cette première section, l’idée qui nous anime est de mettre un peu de rythme en se pliant à l’exigence du terrain. Pas de surprise sur la technicité de la trace, nous sommes bien à Moorea, des montées sèches, des cordes, des cailloux désorganisés, des racines qui serpentent au sol, des portions engagées que ce soit en montée comme en descente, aucun répit ne nous sera accordé. Cette aventure va nous plier, mettre à mal nos sensations, vider nos ressources, nous faire vaciller, nous faire balbutier, on le sait et on le sent, progressivement le mal s’immisce, ainsi va l’envie de courir au paradis. Face à ce spectacle naturel, il faudra déployer une attention de tous les instants. La nuit ajoute à la difficulté et bien souvent nos pieds se posent en s’en remettant à la chance, ou au sacré, c’est selon. Les chevilles tournent parfois, de justesse nous parvenons à nous rattraper aux branches pour éviter la chute ou les éboulements. En ce début de nuit, bien malin celui qui pronostiquera qui de nous tous sortira de ce piège naturel et sera recraché par cette jungle dense et hostile qui n’attend que le temps pour se refermer et de nouveau engloutir cette trace qui sera dans quelques semaines devenue inaccessible.

La première partie du tracé est la plus caractérielle avec trois belles bosses comme pour prévenir les indécis de la distance que le chemin va être long et que le choix devra être muri quand il se présentera. Entre les bosses, des portions plus roulantes le long de la baie de Cook et dans son embouchure, histoire de donner l’espoir illusoire que le temps peu s’accélérer un court instant.
Et de choix justement, voici le premier, au banian, filer en direction du Rotui et compléter 25kms ou tourner à gauche pour une boucle supplémentaire qui nous autorisera à nous poser une seconde question kilométrique dans quelques heures. Voici les contours de cette nouvelle formule concoctée par les organisateurs. Le genre de calcul arithmétique qui pose tout à plat et fait déjouer les stratégies si tant est qu’il y en aient.
Au moment de la prise de décision, intimement, nous sommes chacun animés par la volonté de compléter la distance ultime, comme la finalité d’un accomplissement personnel, d’une transformation. Mais à mesure que le corps et les sensations nous échappent, la tête tergiverse et les questions se multiplient. S’il ne fait aucun doute que Ludo a bloqué l’aiguille de son compteur kilométrique sur le 100 en jetant la clé, et que rien ne le fera dévier de sa trajectoire, Pierre comme moi commençons à réfléchir quant à la faisabilité de cette entreprise qui nous semble de plus en plus funeste. Si les sensations étaient parfaites jusqu’ici, le temps fait son œuvre et rogne peu à peu les pans d’un corps qui se délitent progressivement.
Sur la descente du Belvédère, Pierre ressent les premières douleurs au genou, on connait la suite, compenser pour soulager, mais compenser c’est aussi créer, quelque chose…ailleurs…
Nous verbalisons ces doutes dans une réflexion collective qui permet, si ce n’est d’avancer, tout du moins de désacraliser, comme si douter nous permettait de devenir sage et adapter une allure plus lente et protectrice par rapport à ce que nous avons appliqué jusqu’ici… Au fil des kilomètres, nous apprenons progressivement à gouverner nos corps pour que se taisent ces questions intérieures. Oublier où mène le chemin, endurer patiemment la nature, pour s’offrir l’occasion fugitive d’une réussite commune, voilà à présent notre mantra. À partir de cet instant, il nous est nécessaire de déconstruire les résistances, de nos corps, du terrain, du temps, pour aboutir à cette fin heureuse si désirée.
La section entre les refuges, si elle s’aplanie, est couteuse et peu hydratée. Les corps s’affaissent et les bouches s’assèchent. C’est dans la difficulté qu’apparaissent ces moments suspendus de complicité. Pierre distribue de l’eau et me maintien à flot. Pauline, future vainqueur du 50kms arrive à notre hauteur avec une facilité déconcertante et une bonhommie qui la caractérise. Son sourire rayonne et vient accompagner le halo lumineux de nos frontales qui fatiguent à son tour. Après avoir complété et gagné le marathon de la terre des hommes la semaine dernière, voilà que ce bout de femme nous ouvre la voie de sa légèreté et de son entrain, comme un pied de nez à ce patriarcal ambiant qui malheureusement bien souvent accompagne la discipline.
Si l’anthropométrie nous rend souvent inégaux dans la pratique sportive, il suffit d’allonger la distance pour qu’apparaisse ce pied d’égalité qui à présent peut avancer. Le sexe « faible » devient alors le sexe « fort » et balaye ces idées reçues et le machisme parfois transpirant des sentiers.
Il suffit de se pencher sur la performance féminine pour se rendre compte que gérer c’est gouverner et sur ce point, il n’y a pas photo, à bas la testostérone. Après quelques encouragements distillés à la volée, on voit Pauline progressivement s’éloigner. De mon côté, j’ai fait le voyage léger en ressource et peine à m’extirper de ce faux pas. Je décroche progressivement de l’embarcation qui peu à peu s’éloigne. On annonce 3 kms avant ce point d’eau dans le désert, je m’accroche à cette oasis mais ne parviens pas à maintenir l’allure. Je sais que je vis là un point de bascule, renoncer et poser les armes ou s’agripper coute que coute, car au fond de moi et sans trop en douter, ça reviendra, de toute façon ça revient toujours… Je choisis la seconde option et maintien mes deux amis en ligne de mire avant d’atteindre ce second refuge salvateur, synonyme de rénovation des sensations et de nouveau départ. Après une réhydratation et une alimentation en règle, notre convoi repart de plus bel pour la dernière section qui nous sépare de la plage et son ultime montée. Pierre et Ludo l’ont faite en reconnaissance il y a deux semaines et désacralise la difficulté. Elle a subi un petit lifting comparé à l’année dernière, si elle est moins pentue, elle est légèrement plus longue et se présente en deux temps. Ludo dirige notre équipage et la montée se fait à bon train avant de déboucher au Tropical Garden et son asphalte que nous vivons comme une libération, comme les premières contractions de l’accouchement de notre histoire commune. La moitié du chemin est validée, c’est le moment de faire un diagnostic plus précis que d’habitude.
L’atmosphère est calme et endormie. Sans se concerter nous gagnons indépendamment notre espace d’intimité, changement de chaussures pour l’un, de tricot pour l’autre, quelques fruits et du riz à la volée. Une double ambiance règne. Le tapis rouge à gauche marque la fin du 50kms et s’accompagne de la promesse d’une nuit calme et à présent apaisée, le tapis bleu à droite annonce un second tour de manège, comme la répétition de ce qui a été et de ce qui sera.

L’amitié récompensée – Seconde boucle :
Après un bref état des lieux, les planètes semblent alignées et le trio se reforme pour gagner de nouveau la route où le mouvement emporte peu à peu nos pas. Cette nouvelle portion se fera plus lentement que durant le début de la nuit, nous prenons le temps de reprendre nos repères et gérons ce nouveau départ qui servira de fondation à la suite de notre aventure. Contrairement au premier passage, les lieux se sont vidés, fini les tambours, les encouragements, le silence nous enveloppe et seules nos respirations saccadées viennent perturber une nuit qui glisse progressivement vers la lumière.
Si rapidement, nos vêtements se chargent à nouveau de ce mélange salé, il semble que ce petit matin se fasse plus doux et nous couvre peu à peu d’une fraicheur relative qui gonfle nos cœurs. Dans cette deuxième première partie, nous savons secrètement que basculer après Vaiare nous rapproche de ce que nous sommes venus chercher, faire devenir ce qui n’est pas encore et atteindre cet horizon qui paraissait, au plus fort de la nuit, inaccessible.
Après deux montées silencieuses, nous débouchons de nouveau sur la route qui longe la baie de Cook sur notre gauche. Quelques voitures sont d’humeur matinale et nous toisent de leurs grands yeux illuminés, plein phare sur ces vagabonds. Nous naviguons entre les plots de chantier qui entourent notre voie et qui, pour la plupart se sont également couchés sous le poids de la nuit et de cette attente interminable que ne repassent ces corps à présent délabrés.
Dans la côte de Vaiare, nous montons silencieux, luttant isolément contre les fantômes de la nuit et de l’ennui. Nos jambes se font moins virevoltantes et ici et là, malgré l’impression d’avoir de la marge, nos pieds heurtent dans un bruit sourd les bouteilles en plastique placées par l’organisation comme autant de marqueur du chemin à poursuivre. Nos muscles raides dictent notre démarche.
Si nous avons progressivement compris la nature en lui résistant, c’est à présent elle qui nous regarde et nous imprègne. Le silence devient peu à peu cet élément dans lequel se façonne la finalité de ce pèlerinage. L’excitation de ce nouveau départ s’apaise et un état de fatigue s’installe, lancinant et sinistre.
Les douleurs de Pierre sont toujours présentes et se sont alliées maléfiques avec la naissance d’ampoules, le combo parfait pour mettre un moral à l’épreuve, mais le bougre a de la ressource et dans une démarche claudiquante avance pour tromper la douleur. Pierre fait preuve d’une résilience incroyable et si nous n’étions pas dans un état hébété par la fatigue nous trouverions le spectacle magnifique.

Nous repartons du ravitaillement du premier refuge, Pierre fraichement interviewé par le parrain de l’évènement, vole à présent et embrase notre embarcation pour tirer la grande voile comme si nous étions au début de l’aventure. Le rythme est soutenu sur cette partie légèrement montante et nous repartons pour cette ultime décision, 75 ou 100kms ? Cette partie descendante ne nous laisse que peu de temps pour la réflexion et nous voici lancés sur la piste aux étoiles direction la section en aller/retour avant de nous engager une dernière fois dans le sentier des ancêtres et son ambiance solennelle. Nous sommes portés par un état d’euphorie, de celui qui guide les gens heureux. Délabrés, ahuris, odorants, ridicule mais tellement heureux, je crois que, si le tableau semble pathétique, il est aussi très beau.


Pour la première fois depuis le départ de la seconde boucle, nous croisons une âme galopante. Il s’agit de Thomas. Cette vision vient secouer notre état de symbiose idyllique comme un électrochoc qui vient perturber nos egos jusqu’alors endormis. Depuis le départ de la seconde boucle, l’idée de pouvoir vivre une arrivée ensemble et en fanfare nous a galvanisé. Le plan qui se dessinait prend soudain un coup de boutoir. Furtivement il est difficile de voir ce qui se passe dans la tête de Thomas. Deux options se présentent, soit il se dit qu’il est possible de faire une pierre trois coups et sera réanimé à la poursuite de ces trois braqueurs d’un soir et d’un petit matin, ou alors, devant cet attelage qui gambade sur ce faux plat, il sera entravé par ce sentiment de renonciation qui lui fera choisir le 75 kms. J’échangerai plus tard avec lui et la seconde option fut privilégiée comme l’occasion pour lui de briller une dernière fois dans son aventure Polynésienne que cette ballade marque d’un point final.

Ludo parait bien et comme dans la nuit dirige notre trio entre les cailloux et les marches du sentier des ancêtres, nous laissons une dernière fois le Marae à notre gauche avant d’entamer l’ultime montée qui nous verra déboucher au Belvédère.

Après une rampe descendante et un nouveau virage, nous replongeons sous les arbres. Pierre semble marqué le pas, toujours gêné par ses pieds qui le font souffrir. Nous descendons d’un bon pas après avoir passé le captage, puis réabordons le faux plat montant avant d’arriver au second refuge. Cette portion est toujours autant couteuse et difficile moralement. Comme lors de la première boucle, la section entre les deux refuges laisse des traces et aspire peu à peu nos forces.

C’est épuisés que nous arrivons pour un dernier repas gargantuesque. Comme depuis le début les bénévoles sont d’une gentillesse et d’une attention sans nom. Ces milles regards, ces milles sourires, ces mains tendues n’ont pas seulement rempli nos gourdes mais nous ont également permis de progresser nous portant de ravitaillement en ravitaillement et nous permettant l’espace d’un instant de nous remettre à rêver. Une pensée pour Nicolas qui a été d’une gentillesse sans borne, blessé et mué de coureur à bénévole, c’est dans cette face cachée qu’il nous a encouragé parmi ces travailleurs de l’ombre sans qui il n’y aurait pas de voyage.



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Patrick MONTEL ou l’art de mettre en lumière et en image ces anonymes des kilomètres. Sans prétention aucune, juste ouvrir une fenêtre de soi à l’autre comme pour tisser du lien et faire vivre l’intensité des émotions qui emmaillent les êtres, un pas de côté et en avant dans le journalisme sportif. Fini le panem et circenses, cette fois-ci c’est le peuple au pouvoir

À présent, seuls 10 kms nous séparent de cette ligne d’arrivée salvatrice. Dans cette ultime section, les forces me reviennent et réaniment un corps jusqu’alors en jachère. Si je ne ressens aucune douleur particulière, c’est un sentiment général de faiblesse physique qui me tenaille depuis de nombreuses heures. Paradoxalement, j’arrive à remettre un peu de rythme pour que se prolonge la formidable dynamique qui nous anime jusqu’alors. Nos pas sautent d’une zone d’ombre à une autre pour esquiver les rayons d’un soleil qui se fait coquin. Nous relançons, encore et encore comme on jette les ultimes forces dans une dernière ruade. Le domaine Kellum nous accueille et avec lui la dernière difficulté de ce voyage. Une fois sortis au tropical Garden, nous avons conscience que la finalité est proche.

Dans cette dernière montée, plus rien ne compte. J’ai le sentiment d’être à la frontière et décide de monter avec un bon rythme car l’explosion semble proche. M’offrir un petit matelas de quelques secondes me permettrait d’imploser en silence et récupérer suffisamment pour repartir avec le train de mes deux compagnons de fortune. Finalement ça tient et nous refaisons la jonction dans la descente avant la route. Ça y est, cette fois-ci nous avons la conviction que rien n’arrêtera notre route commune. Depuis le départ et les premiers orages, cette arrivée ensemble alimente nos pas et nos conversations et il ne pouvait pas en être autrement. Dans un pacte secret avec Pierre et au regard de tout le travail accompli, nous voulons que Ludo franchise cette ligne un pied devant, une juste récompense à nos yeux… Mais l’animal a trop d’humilité, et malgré notre stratagème silencieux, fait de la résistance et nous agrippe au moment de ce franchissement de ligne. La suite appartient à ce jour naissant d’une amitié confortée. Ce moment se dessine et nous restera comme l’accomplissement d’une découverte commune, celle de soi et du champ de nos possibles ensemble. Nous retrouvons nos familles respectives et partageons ce moment de joie collective dans une marée de sourire. Nos proches ont une fois de plus assuré en coulisse et les lauriers s’envolent de nos têtes pour couvrir les leurs, c’est bien une réussite collective et partagée.


Il nous faudra quelques minutes avant de retrouver pied. À côté de la grande histoire écrite par cette foule d’anonymes, des petites histoires se chevauchent et s’entremêlent, avec d’autres motivations, d’autres finalités, parfois heureuses ou malheureuses. Que dire de Mara… Quel plaisir de retrouver son grand cœur et un dossard de nouveau sur la poitrine. Des années d’absences et 75 kms pour revoir cette grande carcasse de nouveau dans la nature et les baskets aux pieds, peut être le début d’un nouveau chapitre…
Christian, mué en chasseur de trio du jour, quel exemple de longévité ! Christian, c’est le mec que tu connais sans le connaitre. Tu en as entendu parler ici et là des quelques légendes qui l’entourent, de ces histoires de coureur au long court dont les accomplissements font rêver les plus mordus. Quand je serai grand, je voudrais être comme lui.

Delbi, delbinator, le goat, c’est au choix… c’est le talentueux de la bande. Sculpté sur les pentes du Pérou et mijoté de nombreuses heures dans le four polynésien, c’est un mariage subtil de persévérance et de résiliation. Delbi est inclassable, c’est cet ovni paradoxal, sorte de chèvre marquisienne qui bondit quand la pente se durcit et dévale inconscient dans les cailloux comme pour prendre son envol. Delbi c’est la discrétion et l’humilité des champions du peuple, c’est le mec fort qui s’ignore. Le mec qui a essayé, parfois échoué puis appris et compris que ces chemins l’ont accepté et adopté pour ce qu’il est.

Monsieur Lubin, c’est l’approche scientifique poussée dans ses derniers retranchements. Raisonné, raisonnable, altruiste et curieux, il maitrise l’alternance des sollicitations physiologiques et biomécaniques. Mariant à merveille les principes de charge, de volume, d’intensité et de récupération, Thomas se forge depuis plusieurs années un corps performant animé par une gentillesse et une soif d’apprentissage. Malgré son statut, Thomas a toujours un regard à côté et derrière pour ces besogneux des sentiers, un encouragement, une admiration. Jamais intrusif, toujours attentif et bienveillant, Thomas nous grandit par ses échanges. Un mec bien de plus sur la liste. On a encore de la place dans notre trinôme mais ce pur-sang est bien trop rapide pour notre attelage.

Guillaume c’est le sociologue des sentiers. Si on m’avait dit il y a quelques années qu’il passerait d’un milieu instable à un autre pour interroger les capacités à endurer Si on m’avait dit qu’il pourrait se figer dans un déplacement dynamique sur un vélo immobilisé. Je l’ai vu découvrir les sentiers dans une démarche constante d’apprentissage que ce soit de son corps ou du champ des possibles. Guillaume parle d’actions motrices, de déconstruction de la pensée, de rencontre, du vivre ensemble, d’une approche sensible au monde, je me demande songeur si durant ces 50kms il a interrogé son rapport au temps, à l’espace, aux autres, aux choses ou au sacré, seuls les sentiers peuvent en témoigner.
Et puis il y a d’autres associations. Il y a de ces attelages qui se complètent, d’autres qui sont complémentaires, tirant des qualités de l’autre celles qui nous manquent. Valérie et Laura en sont un parfait exemple. Comment ne pas être admiratif devant la performance de ces guerrières des sentiers. Toutes deux marquées par une vie trop souvent injuste et dure envers les gens bien, elles ont décidé d’avancer sur le chemin d’une vie plus heureuse et marquent cette édition de leur empreinte dans une performance Majuscule. Laura et Valérie sont aimantes et aimées de cette nature qui construit les femmes et les hommes en leur offrant une aventure hors norme. Beaucoup nous prédisaient l’enfer, elles ont éteint le feu et aplani les reliefs pour faire triompher la voix des femmes dans un milieu trop masculin.

Une fois de plus l’équipe du VSOP XO nous a concocté non pas une aventure sportive mais une aventure humaine faite de défis lancés à soi et aux autres. Rien ne remplacera ces moments et ces artisans d’émotions. Même si celle-ci est éphémère, elle se transformera en souvenirs heureux qui resteront jusqu’à la fin de notre grand voyage. Une fois la nuit passée, les marchands de rêves deviennent des marchands d’émotions, et depuis tant d’années, quelques pages se sont accumulées, alors merci.
La complicité nivelle les différences. Si nous avons parcouru deux boucles, force est de constater que l’on ne court jamais deux fois le même sentier.
Je reste intimement convaincu, que nous n’aurions jamais couvert la distance de manière isolée ou tout du moins pas avec la même progression. Ensemble, nous avons appris à partager et habiter cet espace naturel oscillant entre verdure luxuriante et reliefs abruptes. Trompant le doute, la fatigue, la résignation, nous avons progressivement pris la mesure des clés de lecture de la nature. Nous avons défini et fixé ce qui était essentiel avec pour fil conducteur la relation et les échanges qu’elle implique.
Commencer, en décidant de vouloir ce qui arrive, c’est déjà parcourir la moitié de ce que nous nous sommes fixés. Cette mise en commun amicale animée par la violence de nos passions a amputé nos propres vies de ce qui était superflu.
L’Homme est un être sociable, sensible et doué d’une grande capacité d’adaptation et dans cette réflexion sur l’immuable, les rencontres dessinent des chemins, comme une sorte de pèlerinage où l’on découvre à mesure que l’on avance les plaisanteries d’une ironie supérieure placées sur notre chemin.
Page de l’évènement : XTERRA Tahiti Moorea
Crédit photo : Lionailes – Drone / Video / Photo – Doris D. Photographe – Tahiti.