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Istria 100 – Au nom du père, des fils et du bel esprit ou l’art de la paternité

« Dans cette course aux sentiers où le temps perdu peut en faire gagner, le temps est souvent une fuite sans retour, se dilatant parfois, nous donnant ainsi l’illusion provisoire d’avoir le temps de vivre.

Au cœur de cette poursuite, s’il s’efface souvent, le temps n’est pas seulement une gomme éphémère mais un formidable moyen de mise en perspective. Moment suspendu où ce n’est plus la distance qui grappille le temps mais bel et bien le temps qui avale ces kilomètres qu’il nous reste à parcourir. Ce mouvement perpétuel entretient l’espoir de prendre son temps sans le perdre, faisant de la contemplation le passe-temps favori de ces corps en mouvement. Que ce soit par temps sec, pluvieux ou maussade, bien utilisé, le temps murit chaque chose. Ce n’est qu’après cette ultime floraison que le temps n’attend plus mais espère la naissance d’une belle histoire à vivre.

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On souhaite alors étirer le temps de l’amour et repousser cette ligne de temps qui s’égrène sur l’espérance d’une vie de n’avoir pas suffisamment pris le temps de ressentir. Si l’on passe parfois notre temps à essayer de le comprendre, il est beau de vivre à contretemps pour en faire bon usage puisque c’est en réenchantant le temps long que l’on peut espérer voir l’arrivée du printemps… »

À cette époque de l’année, le soleil trace ses premiers sillons sur la péninsule de l’Istrie, baignant d’une lumière douce ce paysage baltique. Du haut du village de Labin l’arche de départ semble regarder vers l’horizon. La foule qui m’entoure est polyglotte bien qu’un dialecte slave à l’accent méridional semble prendre l’ascendant. De ce côté de l’Europe, la communauté de coureurs de fond a la mine joyeuse, authentique, il s’y dégage une timidité non feinte qui ne s’épanche pas dans le maniement des mots, le comportement taiseux de celui qui observe avant de se lier à l’autre.

La balade qui s’annonce fleurte un temps avec la Baltique avant de s’élever et s’enfoncer sur la gauche dans les profondeurs de l’Istrie verte, de celle parée de vignes et autres champs d’oliviers qui coiffent cette terre de secret, qui si l’on s’y engouffre, cache en ses confins ce bien si précieux sans y dévoiler son jeu, l’as de truffe.

Labin-Moscenicka Draga

Les premières foulées nous précipitent rapidement du haut de la cité médiévale dans une descente en sous-bois sur un « single » un peu joueur qui étire pas à pas cette chaine humaine qui s’anime par à-coups. On se double à gauche, à droite, attendant son heure au-dessus des racines comme pour pendre une bonne vague et son rythme de croisière, aussi efficace qu’économe, aller vite pour ralentir, un vrai paradoxe…

Je m’extirpe d’un premier amas de corps, m’isolant ainsi entre deux wagons, courtisant cette si séduisante solitude que je veux prendre pour compagne pour affronter les premiers ébats de la nuit. Le rythme est souple et dynamique et nous amène bientôt sur les premiers plateaux, la mer en toile de fond. À droite sa couleur pastel tranche avec le vert et jaune de l’intérieur des terres qui s’étendent à perte de vue.

Bientôt celle-ci disparaitra, enveloppée par la pénombre qui nous fera renaître de l’autre côté des monts, au-dessus des merveilles.  

Le premier ravitaillement de Plomin Luka se révèle et je n’arrive pas à comprendre la configuration des lieux. Il me semblait évoluer à l’intérieur des terres mais un bras de mer nous enlace dans ce qui ressemble à un petit port d’attache. Après la traversée d’un pont et un virage à droite, les premiers encas nous sont présentés. Le vent balaie par rafale ce fond de vallée que la faible luminosité vient progressivement voiler. Dehors, des pêcheurs à la dégaine emmitouflée s’activent ici et là à la rencontre de quelques poissons, mais c’est bel et bien la fraicheur qui s’annonce qui semble vouloir nous hameçonner.

Mer intérieure

Rapidement nous abordons une belle section en montée qui nous fera gagner quelques 700 m de dénivellation positive. Notre chemin serpente tranquillement dans les hautes herbes et à mesure que l’on s’élève entre les blocs rocheux, les bruits d’un petit groupe de supporters, alimentés par le fracas de cloches au son plus volubile, glissent sur la pente et arrivent à nos oreilles. Nos dossards sont scrutés comme une marque d’appartenance qui exhibe notre port d’attache. Le drapeau français qu’arbore mon bassin arrache du brouhaha quelques « bravos » timides même si dans ces contrées reculées la langue de Molière ne semble pas des plus pratiquée. J’esquisse un sourire avant de recouvrer ma solitude.

À gauche en contrebas nous apercevons la centrale thermique de Plomin, sorte de flèche plantée dans le sol qui s’élève à quelques 340 mètres de hauteur, ce qui en fait la plus haute construction de Croatie. Si nous charbonnons dans cette première partie, celle-ci semble s’être endormie et aucun souffle ne s’échappe de sa longue cheminée longiligne, comme figée par le temps au centre de cette nature qui ne semble plus vouloir suffoquer. S’en suit un grand plateau que nous arpentons sur un long chemin granuleux.

La foule de coureurs est parsemée et nous évoluons par grappes qui tantôt se détachent et s’unissent au gré des reliefs et de nos qualités intrinsèques, les grimpeurs partants et les descendeurs revenants. Je rejoins quelques âmes silencieuses et assiste au coucher du soleil qui s’affaisse mélancolique sur la Baltique. Nous approchons la trentaine de kilomètres parcourus et sans m’en rendre compte, je suis happé par un sentiment de plénitude, comme si, j’étais ici et maintenant au bon endroit au bon moment.

Tout à sa place

Le temps a figé sa danse et dans cette pirouette je me sens apaisé, loin du tumulte et avançant à l’envie, comme transporté sur cette terre d’accueil que je découvre par foulées. J’ai l’impression que les bruits se sont tuent, nos pas devenus muets et nos oreilles sourdes comme pour mieux pénétrer cette intériorité. Un mot sans pareil à la fois polysémique et inaudible, un concept qui en surgit d’un autre comme s’il suffisait de bouger pour intérioriser. Le mouvement est bien souvent de bon conseil, permettant à celui qui ne reste pas en place de solutionner des problèmes jusqu’alors englués dans l’immobilisme de la sédentarité qui jalonne trop souvent notre vie. Cette avancée persane, véritable diagonale à travers l’Istrie comme une excuse pour stopper la marche en avant du quotidien… et si perdre son temps n’était pas contreproductif … Le temps semble se distendre et ma progression devient machinale, comme pour signifier que le contrôle moteur pouvait gagner en autonomie. L’atmosphère est paisible, sans fard, tout semble défiler comme la vielle bande d’un jacko-ciné.

Je vagabonde mes idées, perché sur ce promontoire des pensées et bercé par la baisse de luminosité ambiante. C’est peut-être de cette sensation que l’expression « quand l’esprit s’élève » trouve tout son sens, comme une gargouille du haut de sa tour…

La course à pied est sans pareille et nous révèle au sens des choses, de la plus insignifiante à celle que l’on considère comme une grande décision, et s’il fallait courir avant d’agir… Nous basculons dans la pénombre sans pour autant que l’esprit ne s’éteigne et le ruisseau de pensées continue sa marche diluvienne. La descente aide à emporter ce flot. Nous embrassons pour la première fois les plages de bord de mer en entrant dans le village de Moscenicka Draga. Peu de temps s’est écoulé depuis ce midi et ce déjeuner en famille dans la verrière du Konoba Pescaria. L’ambiance bruyante de deux vies en construction remplissait alors l’atmosphère, et des saveurs tout droit sorties de la mer nourricière l’estomac. Les papilles étaient sollicitées et le soleil brossait cette petite ville portuaire, ce qui conférait au tableau le cadre idyllique de la carte postale de vacances. Une mer cristalline, des galets sans âges et le va et vient de quelques bateaux de pêche poussaient à la contemplation. C’est une toute autre atmosphère qui s’ouvre sous nos pas. Il est l’heure de diner, le noir nous entoure et nous croisons ici et là quelques couples en balade. Le clapotis de la mer vient s’échouer au creux de nos oreilles et fini d’emporter ce moment suspendu.

Moscenicka Draga-Buzet

Nous sommes à présent au pied de ce qui apparait comme le point d’achoppement de la balade, une butte de 1000m D+ à avaler d’une traite, entrecoupée de quelques relances. La finalité, nous pousser à nous rapprocher du ciel sur l’un des plus hauts sommets de l’Istrie qui est situé 1500 mètres plus haut. Le début de la montée est goudronné et les virages s’enchainent avant que nous pénétrions sur les sentiers. Ce passage glisse sur ma mémoire et il ne reste que des bribes qui semblent vouloir s’agripper aux souvenirs. La solitude s’engouffre dans ce silence et quelques halos de lumière dansent dans la pénombre. La suite du chemin se fait droit dans la pente, le rythme des pas s’harmonise avec celui, plus saccadé, de notre souffle. Je monte religieusement et double deux trois corps en perdition en appuis sur les bâtons pour quelques instants salvateurs de pause avant de repartir. Le pourcentage de la pente grimpe encore et celle-ci est jonchée de racines et pierrailles. L’amplitude des pas s’adapte aux invectives du relief et aux aspérités du sol, tantôt les mains se positionnent sur les cuisses, le buste arc bouté vers l’avant tout en puissance, tantôt les pas se font rasants comme pour alterner les contractions et soulager les groupes musculaires, une sorte d’alternance « mutatoire » pour éviter la démence des fibres sous le coup de trop de sollicitations.

Avant la balade, le profil et la temporalité prévisionnelle nous laissaient présager que les plus grosses ascensions se franchiraient de nuit. J’avoue avoir été un brin frustré lors de cette découverte car tout apparait en prenant de la hauteur. Je m’imaginais déjà passer à côté de ce spectacle qui incrusterait ici et là quelques images de choix.

Mon champ visuel est à présent obscurci et restreint à une vision tubulaire uniquement percée par la lumière blanche qui dégouline de ma frontale. De cette lumière blafarde et impétueuse surgit bientôt ce qui s’apparente aux ultimes encablures du sommet. Une sorte de sphère, caractéristique des stations météo d’altitude, est posée là. Le vent balaie l’horizon mais sa caresse douce ne nous fait pas chanceler. Je m’attendais à être ébranlé sous son ardeur mais finalement sa force contenue n’est pas une entrave à notre progression. Nous basculons à présent de l’autre côté afin de descendre progressivement vers les premières lueurs de l’aube qui nous apparaitront dans quelques heures.

Depuis quelques minutes je me sens glisser, partir dans une sorte d’indolence comme happé par un nuage cotonneux qui semble s’extraire des tréfonds de la pénombre pour m’envelopper peu à peu. Alimenté par des vents qui ne sont pas contraires, ce nuage a progressé avant de s’installer durablement en périphérie de mon corps. Je suis à présent gagné de cette sensation de torpeur qui accompagne un manque d’apport. Ces calories, consommées sur le bûcher de la contraction musculaire et de la progression se sont bientôt consumées pour ne laisser qu’un amas de cendre, preuve s’il devait encore y en avoir, que l’énergie commence à manquer. Cette douce sensation d’hypoglycémie s’infiltre et se généralise, mon regard est moins vif, mon attention distraite, ma gestuelle progresse au ralenti et ma motricité se fait moins fine. J’ai l’impression de m’affaisser peu à peu comme entravé par un sol dont les mains saisiraient mes godasses pour me retenir et m’empêcher d’avancer. Cette sensation de faim démarre des profondeurs de l’abdomen, ma démarche vacille, et mes doigts sont animés de tremblements. Je sens mon estomac se rétracter et crier son envie d’être combler d’un sentiment de satiété. 

Nous pénétrons à présent dans une sorte de petit hall avant d’échoir sur la gauche dans une pièce exiguë. L’ambiance y est silencieuse, nos yeux perdus et nos têtes encore surmontées de ces frontales qui, dans le contexte lumineux d’un ravitaillement, éblouissent celles et ceux qui croisent son faisceau. Nos mains devenues baladeuses explorent les différentes propositions gustatives qui s’étendent à perte de vue sur les tables et je m’emplis de ces apports qui s’accompagnent instantanément d’un regain d’énergie. Le voile se dissipe et je redeviens maitre de mon corps. Une soupe plus tard, du chocolat, des chips et des gaufrettes, le compte est bon et l’addition salée sucrée restera sur mon ardoise.

À l’intérieur d’une tasse, la noirceur du café fait écho à celle de la nuit et si elle est restée à l’extérieur, la pénombre s’écoule à présent dans ma cavité buccale et mon œsophage avant de gagner mon estomac. Sa température, brulante comme l’enfer éteint mes papilles, reste une âpreté et cette poudre de café qui collent au fond de la gorge. Il est fort comme un supplice et son amertume tranche avec la sensation de candeur que j’arbore depuis le début de la balade. La dernière goutte consommée, comme un marron en pleine poire, c’est un vrai gnon qui atteint mon foie et une beigne dans ma tête, je me sens ravivé d’un feu nouveau comme vivifié par cette chaleur qui s’enfonce en moi.

À la sortie de ce festin, le froid me saisit. Je retrouve un binôme de français que j’avais repéré au précédent ravitaillement, à cette époque pas si lointaine où ma volonté de solitude m’avait fait jouer l’associable. À présent au cœur de la nuit, ma solitude rassasiée, j’échange quelques mots avec Guillaume et Christophe dans un partage de vies. La nuit durant nous irons à la rencontre les uns des autres, tissant ces liens que le goût de l’effort vient conforter. De la Polynésie à l’Angleterre en passant par Paris et l’Allemagne, notre équipage vadrouille entre trois vies qui l’espace de quelques kilomètres se seront percutées, unies puis séparées, n’en restera que quelques souvenirs d’un bon moment échangé.

Au milieu de tout ça, le lever de soleil vient nous cueillir. L’organisation ne nous avait pas menti en rétorquant aux contemplateurs des sommets, frustrés par les passages de nuit, qu’ils seraient tout en haut pour profiter du spectacle d’un jour qui se donne, et nous ne sommes pas déçus.

L’Istrie se dévoile dans un jeu de lumière qui nous ébahi. Ses yeux malicieux plongent dans les nôtres, et sa candeur de la veille nous réapparait, cette fois ci habillée d’une rosée scientillante sous les rayons qui inondent ses courbes. Le temps s’annonce magnifique et l’innocence de la nature semble tressaillir comme un frisson qui parcoure sa peau sous les caresses de nos pas.

La simplicité du paysage s’accorde au son de l’orchestre des instruments à vent qu’anime une petite brise matinale. Le soleil monte et efface peu à peu l’insouciance d’un jour nouveau.

Une fois cet état de contemplation dissipé, nous abordons une descente technique et l’avance sur mes prévisions horaires qui jusqu’ici ne faisait que croitre, fond petit à petit. Depuis le début, cette course au temps ne m’apparait pas comme un but absolu mais comme un petit supplément qui viendrait valider une abnégation au quotidien. Si la recherche de la performance n’est pas quelque chose qui m’anime, assister à l’aboutissement d’un long travail d’adaptation, généré suite au stress physique et physiologique d’une longue préparation, titille ma (dé)formation scientifique. La capacité d’adaptation du corps, le juste calcul entre stress et récupération, l’équilibre précoce entre charge et intensité font du chemin qui précède la balade, matérialisé depuis quelques heures et encore pour quelques heures, une source d’apprentissage inépuisable. Se connaitre soi-même sans avoir même la moindre idée de ce qu’il est réellement possible de faire, où il est réellement possible d’emmener ce véhicule, sans même connaitre réellement le pilote, une équation à nombreuses inconnues, mais est-elle seulement soluble ?

Le village de Buzet marque un tournant puisque la barre des 100 kms sera franchie et le gros du dénivelé surmonté. C’est donc le cœur léger que j’aborde cette descente. Christophe et Guillaume reviennent peu à peu et je les entends discuter, les kilomètres se font plus longs et nous mettons un temps infini à déboucher enfin sur le ravitaillement. Les minutes semblent s’étendre comme si nous évoluions à contre sens sur un tapis roulant.

Buzet-Livade

Je me suis fait surprendre par le caractère de l’Istria, je l’imaginais plus lisse, un brin de relief en moins, plus sage dans ses pentes et plus ordonné sur ses sentiers mais finalement il me faudra atteindre son cœur pour y trouver la douceur qui permettra aux jambes de partir de plus belle.

Buzet marque aussi les retrouvailles avec la famille depuis que je les ai laissés la veille. Une nuit s’est écoulée, surement bien animée avant que ne s’éteignent la lumière et après les premières lueurs du jour. Ces chérubins demandent une attention de chaque instant et une fois n’est pas coutume une ultime sollicitation accapare Louise au moment où j’arrive. C’est donc en présence des parents que je recharge les réserves glucidiques. Une pause salvatrice dans cette salle de sport qui me permet de faire peau neuve. Ils sont aux petits soins, comme d’habitude et leur présence me réconforte. Il y a quelques jours nous étions encore si loin, à l’autre bout du globe, nous les avons kidnappés pour les retrouver dans ces contrées reculées, je suis tellement heureux de les avoir auprès de nous. Côté état des lieux, je suis fatigué mais pas accablé, le moral est bon, l’esprit est encore un peu endormi et les jambes endolories mais tout est en ordre. Louise nous rejoint bientôt avec nos deux boules d’énergie qui animent tout à coup l’espace. Mes bâtons deviennent des épées et nous sommes à présent catapultés dans un long métrage. Sonic court autour de nous poursuivi par Zelda, et pourtant mon esprit est suffisamment alerte pour savoir qu’il ne s’agit pas d’hallucinations… Les mains de Louise se sont posées sur les chefs musculaires de mes jambes, elle lit en moi comme personne et s’affaire à remettre sur pied cet amas biologique. La parole toujours juste, sans un mot je la contemple et ne cesse de raisonner cette petite voix qui me rappelle la chance que j’ai. Mon regard glisse à présent en direction de mes parents avec qui nous forgeons depuis quelques jours de nouveaux souvenirs heureux, ça faisait longtemps.

Je quitte Buzet l’esprit léger et les jambes soulagées en direction de Livade avec sur la route le village de Motovun, jonché en haut d’une petite colline, son regard embrassant toute la vallée de Mirna. Nous y avons fait étape quelques jours auparavant. Les boutiques sentent la cave et la poussière, au sol des pavés, à perte de pas, le village de Motovun se dresse en forteresse qui ne se laisse conquérir qu’à la force des jambes pour que défilent ses rues étroites.  Nous attaquons son flanc par les champs, sorte d’arrivée en catimini comme pour ne pas nous faire repérer par sa haute tour de garde, vient ensuite une portion de route goudronnée qui monte dans la pente avant les pavés et sous les pavés, la truffe…

De ces commerces aux allures de caves s’échappent les effluves de la table istrienne, mélange de vin et de truffe. Champignon informe à l’odeur caractéristique, mélange de ce que nos sens connaissent du fromage et de l’ail, ces effluves volatiles sont issus d’une symbiose et d’un travail bactérien minutieux, le tout dans ce corps fructifère.

Certains corps sont effondrés et jonchent les bancs à mesure des virages qui nous conduisent au sommet de la cité médiévale. Des marches apparaissent et viennent parfaire le travail de sape commencé plus bas. En silence j’écoute les souffles se faire écho et le cliquetis des bâtons qui tentent en vain de s’offrir un point de traction.

Le passé est ancré et se remémore parfois à notre conscience sans crier gare et des bribes de mémoire posent tout à coup une main familière sur votre épaule. La course à pied pousse à l’introspection mais pas à la mélancolie. De cette main, les souvenirs dessinent des reliefs, forts et marqués sous le poids d’un travail manuel. Une rudesse caractéristique de ceux qui sont en contact avec la nature, qui la portent, la transportent et la broient parfois. Maintes fois j’ai vu ses mains danser sur les écorces, s’y agrippant pour comprendre comment modeler cette nature pour quelle vive en harmonie avec cette bête si sauvage que nous sommes.

J’ai cru un instant l’apercevoir dans l’encadrement d’une porte, la silhouette encore large, sorte de golgoth aux pieds d’argile. Les cheveux dessinent des ronds indomptables, virant sous le poids des années à la couleur poivre et sel. Le regard est rieur et à l’affût, le visage est buriné par les éléments qui pendant des années ont essayé de le soumettre… en vain… tantôt balloté par les pluies diluviennes, le froid mordant ou le soleil brulant, il en reste des sillons qui témoignent du temps qui passe et des crevasses qui ont été franchies mais toutes convergent à la commissure de ses lèvres et dessinent discrètement une moue rieuse, reflet de cette personnalité attachante. Son sourire n’est jamais loin, timide au départ puis communicatif à la fin. Il est de celui qui aime l’autre, curieux de tout et de souvent n’importe quoi, le contact lui est facile et les barrières faites pour être franchies. Il disparait parfois pour se voir compter des histoires ou pour se trouver un café dans un monde où il ne connait pas les codes. Ici en Istrie il ne parle pas ce langage, mais qu’importe, comme si parler fort était une langue universelle… « ils ne sont pas sourds… ils ne comprennent juste pas le français » disait ma mère. Je l’avais trouvé éteint, silencieux, tracassé l’an dernier, je le retrouve plus cabot et enclin à aller de nouveau de l’avant. Lui colle à la peau toujours cette odeur de bête farouche qui sent la sciure et l’herbe coupée, mélange d’effluves de bouleau, de frêne et de chêne, de transpiration aussi, sorte de flagrance de celui qui passe son temps dehors. Je crois que je pourrais la reconnaitre parmi toutes.

Secrètement je sais qu’il s’en veut de vieillir, le corps abimé de trop avoir été sollicité. Les articulations ne sont plus que des os qui s’embrassent et s’enlacent…mais l’amour est parfois douloureux, il en ressort une douleur lancinante qui s’enflamme à chaque brimade. Si sa démarche est devenue claudicante, dans son ombre, toujours ce héros des cimes qui grimpait jadis sa propre cordée, zigzaguant entre les branches, gravissant ces troncs parfois tortueux, s’élançant au bout de cette corde de vie. Il a toujours eu cette gêne maladive face à ceux qu’il considérait comme des grands de ce monde, par la taille de leur diplôme et la longueur de leurs années d’études. Il doutait de lui toujours, se faisait petit sur le pas de la porte de ces immenses propriétés comme s’il n’était pas légitime de pénétrer ces lieux, lui l’artisan, cet homme du peuple face aux hommes du monde. Mais si seulement il savait. Son talent s’est toujours échappé à sa conscience. Qui peut se targuer de maitriser la nature ? la taille des diplômes ne fait pas la grandeur d’un homme pensais-je secrètement à l’époque. Je le regardais silencieux, attendri par ce spectacle et ce respect maladif.

Une confiance en lui qu’il retrouvait peu à peu seul et les pieds hors du sol, s’envolant vers plus de hauteur, comme pour grimper son arbre des possibles et alléger ce bois d’avoir trop vécu. Il a cette intelligence sociale, de celle qui accompagne ces êtres solaires et légers.

Au moment où le temps viendra le prendre quand il aura fait le sien, j’espère être là à marcher encore et toujours au bord de son chemin. Peu importe le dénivelé qu’il faudra affronter et la distance. Après tout, c’est peut-être après cela que l’on se met en marche le temps d’une vie. Pour être là, au bon moment, à la fin de la route, et murmurer au creux des yeux « ne t’inquiète pas, je suis là, tout ira bien » avec en toile de fond cette lumière qui faiblira. Et si tous les chemins empruntés sur les sentiers préparaient cette ultime course à l’amour… 

Il nous a montré un chemin parsemé de nombreux virages mais aussi jalonné de maints carrefours.  Sans manuel, ni mode d’emploi il a fait de son mieux, parfois maladroit, souvent silencieux. Je ne l’ai pas toujours compris, et avec un regard d’enfant le prisme est souvent limité. Il a fait son travail et est à présent libre de ce rôle d’une vie que celui d’être père. L’étant devenu, je comprends à présent le poids d’avoir à veiller sur des petits êtres. Mais comment être à la hauteur quand on se doit de le devenir ? La paternité est un jeu sans règle où il faut jongler entre amour, fermeté et bienveillance. Si nous ne donnons pas la vie, nous donnons ce qu’il faut d’amour, enfin je le pense.

Comment accompagner un être qui aura la vision du monde sous l’angle de ceux qu’il considère comme ses modèles ? Quelle responsabilité…. Donner suffisamment pour préparer à ce qui attend, veiller sans étouffer, être présent sans trop l’être, guider cet attelage mais sans bribe, comprendre les codes d’un monde qui enferme dans une nécessité d’immédiateté, comme si l’ennuie et la patience avaient été chassés. Comment ralentir quand tout va si vite ? Et cette absence de maitrise et d’emprise… On essaie tant bien que mal de donner des directions mais l’embarcation voguera seule au gré des rencontres et de ses propres choix, accepter l’incertitude, les erreurs comme les réussites.

S’en suit la descente vers Livade, la traversée de la route principale puis une longue ligne droite encadrée par des plots qui marque le 130ème kilomètre et le dernier ravitaillement en présence de la famille. Les enfants m’accueillent en fanfare et quelques délices sucrés s’impatientent d’être mangés. Louise apporte de la nouveauté à une alimentation qui jusqu’ici était stéréotypée. Elle a toujours cette attention sans pareille, qui fait que sans elle rien n’a de saveur. Du coin de l’œil j’observe ma mère qui veille sur cette petite tribu en fusion et ce père tête en l’air, à sans elle…à voir Je m’arrête quelques instants pour soulager un corps qui s’est déjà bien dévoué, mais rien de grave, à cette distance je me sens plutôt bien. Il reste à présent un peu moins de 40 kms et les grosses difficultés semblent ancrées dans le passé.

À nos jours heureux

Livade-Umag

Au départ de Livade, le mouvement se ranime de soubresaut et les corps oscillent de nouveau sur des sentiers plus cléments. La vitesse ascensionnelle est à présent dans le positif et la marche s’efface pour un trot plus bucolique. Une dernière grosse bosse avant de nous élancer sur les flancs du dernier relief, beaucoup plus progressif qui permettra de finir par une longue descente comme un toboggan jusqu’à l’arrivée.

Les dix derniers kilomètres s’entament dans la nuit et ne sont qu’une succession de lacets et de longues lignes droites à travers champs. Au loin les lumières d’Umag nous apparaissent et semblent jouer une valse en deux temps, une marée scintillante venant tantôt lécher nos frontales et tantôt s’en éloigner comme c’est souvent le cas au moment de clôturer une longue aventure. Une sorte de figure imposée de fin de périple comme pour faire accroitre le désir de franchir une arche. Je reçois bientôt un message de Louise qui m’indique qu’ils sont installés à la Pizerria « Valantino », je pense immédiatement à mon petit frère. Je sens déjà l’odeur de pizza et cette sensation de chaleur au creux de ma main avant que je ne porte celle-ci à ma bouche… L’atmosphère est fraiche et humide mais cette pensée me transporte et active un peu plus ma marche en avant. Nous sommes entremêlés parmi une foule de coureurs plus conséquente avec l’addition des distances dont les départs ont été donnés tout le jour durant. De rencontrer du monde et suivre ce nouveau rythme permet de relancer. Je rentre une nouvelle fois en moi comme on jette ses dernières forces dans une bataille, la joie anime mes pas, je suis en passe de réussir ce voyage à travers l’Istrie et si le temps n’est pas à l’introspection, il n’empêche que me repasse en mémoire le fil de cette longue journée. Des moments plus difficiles à ceux heureux parmi lesquels celui-ci s’inscrit. Je ne pensais pas avoir la force d’atteindre les allures que j’applique à présent en pénétrant la ville d’Umag, comme si rien de ce qui n’avait été parcouru depuis toutes ces heures ne s’était ancré dans mes jambes. Je galope comme un gamin sur la plage et ressens cette émotion enfler au creux de mon abdomen, sorte de mélange de joie, de fatigue et d’excitation. Je me vois déjà m’effondrer, les joues chargées de ces chaudes larmes abreuvées par l’ivresse d’être allé au bout de quelque chose, de moi un peu…

Intérieurement je bouillonne, j’aimerais tellement enlacer mes parents, les remercier et leur dire combien je les aime, faire voler du bout des bras les enfants dans les airs en regardant leurs cheveux frétiller, en sentant leur cœur s’emballer galvanisé par l’adrénaline, embrasser Louise comme on s’embrasse pour la première fois… Mais je me connais, et je sais que le bonhomme n’est pas le maitre en matière d’effusion, empreint d’une timidité qui m’éloigne des débordements larmoyants comme pour mieux me prémunir d’exposer une quelconque émotivité. La pomme n’est pas tombée très loin de son pommier de père et les émotions ont tendance à être retenues même si les années ont fait apparaitre quelques brèches ici et là et que les « je t’aime » familiaux fleurissent au bout des langues. L’éloignement rapproche souvent les êtres… Tout à ma contenance, je profite du moment et trébuche sur les sourires et les yeux de ceux qui comptent, nourris par les applaudissements d’une foule d’inconnus, les mains de deux petits êtres dans les miennes.

Je sais que cette nuit, à l’heure des endormis, quelques larmes s’échoueront en silence au bord de mes lèvres en repensant à ces moments uniques comme un remerciement étouffé.

Ils n’en sauront rien mais cet amour débordera un temps avant qu’une nouvelle aube ne nous lance dans la suite de l’aventure d’une vie.

J’ai souvent en tête la phrase « mon père ce héros » quand je pense silencieusement au mien. Je ne sais si je serais ce même héros dans les yeux de mes fils, je n’en ai ni la prétention, ni l’ambition, mais peut-être que quelque part, ces balades sont aussi l’excuse pour leur donner le goût de l’effort, de l’abnégation, de l’aventure menée à son terme, cette volonté de ne rien lâcher et de s’en donner les moyens.

Les trois font le père

Puisque nos traces s’effaceront immanquablement sur le sol après un lendemain pluvieux et que rien ne restera, j’espère secrètement, non pas être ce héros, mais être quelque part, sur le chemin de leur vie, ce gambadeur qui leur aura susurré à l’oreille que c’est possible. En attendant, je continuerai à avoir les yeux humides, et attendris en les contemplant dans la pénombre, mes mains parcourant leur visage quand la nuit se réveille et les emporte, écoutant leur souffle long et profond en me disant qu’à la loterie de la vie j’ai gagné le gros lot. Jusqu’à ce jour pas si lointain où ils quitteront ce nid pour construire le leur, l’amour paternel et maternel surpassé par celui d’un autre être aimé, je m’effacerai alors en attendant le retour de l’amour saisonnier, au nom des fils…

Page de l’évènement : ISTRIA 100

Crédit photo : SPORTOGRAF / Louise.

Xterra Tahiti Moorea 100 – La Nuit des Trails, Les clochards célestes ou l’art de la mise en commun

« Si nul ne peut atteindre les premières lueurs du jour sans parcourir le chemin de la nuit, la nuit ne se révèle qu’à celui qui va à sa rencontre. Dans ce monde si imparfait, où l’on ne se croise plus que l’on ne se rencontre, l’amitié nait à l’instant où nous n’avons pas pris rendez-vous. C’est dans l’obscurité de la lune, à l’intersection d’une vie et de deux autres, que la magie des sentiers opère, donnant aux formes humaines leur aspect véritable pour que se tisse entre les êtres ce fil d’Ariane, espace de communion invisible unissant profondément les corps et retraçant une histoire kilométrique. Communiquer alors ébruite quelques silences, pour que se forment ces attelages ubuesques, qui toute la nuit durant, s’élanceront à la poursuite du jour, comme un ultime battement de paupière qui offrirait au petit matin, sur le marqueur d’une ligne d’arrivée, un espace de connivence et de respect… La nuit, toutes les frontales sont prises… »

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Rencontre sans fin

« Le tapis rouge glisse sous nos pas et dans une ultime pirouette, nous plaçons Ludo sous l’arche comme pour clôturer ce bal démasqué de 3 potes en guinguette. Le temps fige alors l’éphémère et couronne le sacre de l’abnégation, de l’amitié et de l’entraide, comme le point final d’une rencontre sans fin… et le point de départ à l’association de 3 malfaiteurs galopant… »

Histoire sans fin :

Mais Qu’est-ce qui pousse vraiment les Hommes à l’association ? Est-ce la peur de l’oubli, celle de l’ennui, de la solitude, la volonté de (dé)multiplication des forces…et si cette association n’était finalement que le fruit d’un pur hasard, une rencontre fortuite de trois mecs, tout à la fois semblable et si différent…

Si l’on veut connaitre un Homme il faut écouter sa respiration. Dans ce contrat de liberté, et si finalement courir c’était vouloir du bien à l’autre ?

 « Donnez-lui un point fixe et un levier et il soulèvera la terre…. ». Ludo c’est cette force tranquille, ce taiseux au grand cœur, le genre de mec qui parle peu mais bien. Son œil rieur pétille et s’allume à l’envie, le visage souvent traversé de ce sourire empreint de fatigue et de ce quelque chose d’apaisant et sincère. Ludo c’est cette force de la nature, animée par deux pompes cardiaques et alimentée par quatre voies respiratoires, à qui cette dernière aurait oublié une ultime pièce sur le grand tableau de bord qui relaye ce qui relève du conscient et de l’inconscient. Ludo ne possède pas ce petit fusible, de celui qui permet de conserver notre intégrité. Quand toutes les consignes de la commande clignotent au rouge et que les signaux d’alertes raisonnent, il a cette capacité à l’ignorance, cette capacité à aller au-delà de ce qui est normalement permis. Ludo sait franchir la limite physiologique pour s’engouffrer sur le chemin périlleux de ce qui nous échappe. Happé par le vide, il rayonne alors et renait d’outre-tombe, comme pour feinter la mort et l’épuisement, se relever, toujours, quel que soit l’adversité et les obstacles. Ludo trace ce sillon et vous embarque dans ses pas, porté par une bienveillance naturelle et non feinte, il vous absorbe et vous couvre de ce regard avec en filagramme la sensation qu’à présent rien ne peut plus arriver. Ludo sublime inconsciemment et ne porte pas seulement les espoirs mais ouvre de nouvelles voies du possible. Aujourd’hui il a rayonné plus que tous sur les chemins, véritable guide dans les quelques tempêtes traversées, il a maintenu le cap contre les éléments, de ces éléments qui font naitre le doute et le renoncement, il a pris pour lui les flots pour faire barrage et avancer, encore et toujours… Un Homme n’est jamais aussi grand que lorsqu’il se met à genou pour aider les autres, Ludo est de cela, sublime et rayonnant.

Pierre, c’est la sagesse de celui qui se connait lui-même. Il marque cette aventure de sa tranquillité et de sa gentillesse. L’œil attentif et bienveillant, sa force mentale et sa résilience ont repoussé les limites de ce qui semblait initialement acceptable. Avenant et souriant, ses jambes ont été forgées par de nombreuses heures de selle pour que tourne aujourd’hui la roue d’un accomplissement collectif qui trouve racine dans une passion démesurée de l’autre. Pierre c’est l’humilité d’un homme sensible et profondément animé par les siens. Pierre, c’est aussi une ode à la tempérance et au courage, le mot juste, la parole silencieuse et cet œil attentif de celui qui est intimement convaincu de la bonté humaine.

Pour ma part, je me classe dans la catégorie des coureurs du dimanche, de ces besogneux qui ne sont dotés d’aucun talent particulier, préférant l’ombre à la lumière, aimant noyer ma foulée dans obscurité d’un matin encore endormi. À l’heure où les corps sont encore bercés par la nuit, les jambes gagnent un espace de liberté qui devient leur royaume. La course comme parenthèse d’une réflexion plus vaste portée sur cette vie qui nous échappe comme un pied de nez au temps qui passe inexorablement.

Chronique d’une amitié qui s’enracine – Première boucle :

Au-dessus de nos têtes, une lune gargantuesque qui nous inonde d’une lumière que les quelques nuages ont des difficultés à contenir… À notre gauche une plage de sable blanc couverte de cocotier virevoltant… à notre droite, du côté montagne, se dessinent les formes généreuses d’une île sœur féminine et farouche… en face de nous, un terrain de jeu qui nous promet l’enfer…. Il faut parfois être un peu fou parmi les fous.

Il n’aura fallu que 500 mètres après que ne danse le feu pour écrire cette aventure et créer ce point de contact qui, s’il s’étirera parfois, ne se rompra jamais. Nous profitons de la route pour nous extirper de la foule et ainsi aborder sereinement les premières dénivellations. Avec entrain, nous devenons à présent ces clochards célestes à la poursuite d’un rêve un peu fou, celui de danser ensemble sous les étoiles. Le premier constat, malgré la douceur de la nuit annoncée, la température interne s’envole et nous laissons échapper ici et là ces gouttes de sueur qui viennent tapisser et noircir cette terre ocre qui s’envole sous nos pas. Si le bruit du vent est silencieux, sa caresse est vaine et il faudra attendre le promontoire avant d’entendre sa voix. Dans cette première section, l’idée qui nous anime est de mettre un peu de rythme en se pliant à l’exigence du terrain. Pas de surprise sur la technicité de la trace, nous sommes bien à Moorea, des montées sèches, des cordes, des cailloux désorganisés, des racines qui serpentent au sol, des portions engagées que ce soit en montée comme en descente, aucun répit ne nous sera accordé. Cette aventure va nous plier, mettre à mal nos sensations, vider nos ressources, nous faire vaciller, nous faire balbutier, on le sait et on le sent, progressivement le mal s’immisce, ainsi va l’envie de courir au paradis. Face à ce spectacle naturel, il faudra déployer une attention de tous les instants. La nuit ajoute à la difficulté et bien souvent nos pieds se posent en s’en remettant à la chance, ou au sacré, c’est selon. Les chevilles tournent parfois, de justesse nous parvenons à nous rattraper aux branches pour éviter la chute ou les éboulements. En ce début de nuit, bien malin celui qui pronostiquera qui de nous tous sortira de ce piège naturel et sera recraché par cette jungle dense et hostile qui n’attend que le temps pour se refermer et de nouveau engloutir cette trace qui sera dans quelques semaines devenue inaccessible.

Vagabondage nocturne

La première partie du tracé est la plus caractérielle avec trois belles bosses comme pour prévenir les indécis de la distance que le chemin va être long et que le choix devra être muri quand il se présentera. Entre les bosses, des portions plus roulantes le long de la baie de Cook et dans son embouchure, histoire de donner l’espoir illusoire que le temps peu s’accélérer un court instant.

Et de choix justement, voici le premier, au banian, filer en direction du Rotui et compléter 25kms ou tourner à gauche pour une boucle supplémentaire qui nous autorisera à nous poser une seconde question kilométrique dans quelques heures. Voici les contours de cette nouvelle formule concoctée par les organisateurs. Le genre de calcul arithmétique qui pose tout à plat et fait déjouer les stratégies si tant est qu’il y en aient.

Au moment de la prise de décision, intimement, nous sommes chacun animés par la volonté de compléter la distance ultime, comme la finalité d’un accomplissement personnel, d’une transformation. Mais à mesure que le corps et les sensations nous échappent, la tête tergiverse et les questions se multiplient. S’il ne fait aucun doute que Ludo a bloqué l’aiguille de son compteur kilométrique sur le 100 en jetant la clé, et que rien ne le fera dévier de sa trajectoire, Pierre comme moi commençons à réfléchir quant à la faisabilité de cette entreprise qui nous semble de plus en plus funeste. Si les sensations étaient parfaites jusqu’ici, le temps fait son œuvre et rogne peu à peu les pans d’un corps qui se délitent progressivement.

Sur la descente du Belvédère, Pierre ressent les premières douleurs au genou, on connait la suite, compenser pour soulager, mais compenser c’est aussi créer, quelque chose…ailleurs…

Nous verbalisons ces doutes dans une réflexion collective qui permet, si ce n’est d’avancer, tout du moins de désacraliser, comme si douter nous permettait de devenir sage et adapter une allure plus lente et protectrice par rapport à ce que nous avons appliqué jusqu’ici… Au fil des kilomètres, nous apprenons progressivement à gouverner nos corps pour que se taisent ces questions intérieures. Oublier où mène le chemin, endurer patiemment la nature, pour s’offrir l’occasion fugitive d’une réussite commune, voilà à présent notre mantra. À partir de cet instant, il nous est nécessaire de déconstruire les résistances, de nos corps, du terrain, du temps, pour aboutir à cette fin heureuse si désirée.

La section entre les refuges, si elle s’aplanie, est couteuse et peu hydratée. Les corps s’affaissent et les bouches s’assèchent. C’est dans la difficulté qu’apparaissent ces moments suspendus de complicité. Pierre distribue de l’eau et me maintien à flot. Pauline, future vainqueur du 50kms arrive à notre hauteur avec une facilité déconcertante et une bonhommie qui la caractérise. Son sourire rayonne et vient accompagner le halo lumineux de nos frontales qui fatiguent à son tour. Après avoir complété et gagné le marathon de la terre des hommes la semaine dernière, voilà que ce bout de femme nous ouvre la voie de sa légèreté et de son entrain, comme un pied de nez à ce patriarcal ambiant qui malheureusement bien souvent accompagne la discipline.

Si l’anthropométrie nous rend souvent inégaux dans la pratique sportive, il suffit d’allonger la distance pour qu’apparaisse ce pied d’égalité qui à présent peut avancer. Le sexe « faible » devient alors le sexe « fort » et balaye ces idées reçues et le machisme parfois transpirant des sentiers.

Il suffit de se pencher sur la performance féminine pour se rendre compte que gérer c’est gouverner et sur ce point, il n’y a pas photo, à bas la testostérone. Après quelques encouragements distillés à la volée, on voit Pauline progressivement s’éloigner. De mon côté, j’ai fait le voyage léger en ressource et peine à m’extirper de ce faux pas. Je décroche progressivement de l’embarcation qui peu à peu s’éloigne. On annonce 3 kms avant ce point d’eau dans le désert, je m’accroche à cette oasis mais ne parviens pas à maintenir l’allure. Je sais que je vis là un point de bascule, renoncer et poser les armes ou s’agripper coute que coute, car au fond de moi et sans trop en douter, ça reviendra, de toute façon ça revient toujours… Je choisis la seconde option et maintien mes deux amis en ligne de mire avant d’atteindre ce second refuge salvateur, synonyme de rénovation des sensations et de nouveau départ. Après une réhydratation et une alimentation en règle, notre convoi repart de plus bel pour la dernière section qui nous sépare de la plage et son ultime montée. Pierre et Ludo l’ont faite en reconnaissance il y a deux semaines et désacralise la difficulté. Elle a subi un petit lifting comparé à l’année dernière, si elle est moins pentue, elle est légèrement plus longue et se présente en deux temps. Ludo dirige notre équipage et la montée se fait à bon train avant de déboucher au Tropical Garden et son asphalte que nous vivons comme une libération, comme les premières contractions de l’accouchement de notre histoire commune. La moitié du chemin est validée, c’est le moment de faire un diagnostic plus précis que d’habitude.

L’atmosphère est calme et endormie. Sans se concerter nous gagnons indépendamment notre espace d’intimité, changement de chaussures pour l’un, de tricot pour l’autre, quelques fruits et du riz à la volée. Une double ambiance règne. Le tapis rouge à gauche marque la fin du 50kms et s’accompagne de la promesse d’une nuit calme et à présent apaisée, le tapis bleu à droite annonce un second tour de manège, comme la répétition de ce qui a été et de ce qui sera.

Second choix, s’arrêter à la lumière ou repartir dans l’obscurité ?

L’amitié récompensée – Seconde boucle :

Après un bref état des lieux, les planètes semblent alignées et le trio se reforme pour gagner de nouveau la route où le mouvement emporte peu à peu nos pas. Cette nouvelle portion se fera plus lentement que durant le début de la nuit, nous prenons le temps de reprendre nos repères et gérons ce nouveau départ qui servira de fondation à la suite de notre aventure. Contrairement au premier passage, les lieux se sont vidés, fini les tambours, les encouragements, le silence nous enveloppe et seules nos respirations saccadées viennent perturber une nuit qui glisse progressivement vers la lumière.

Si rapidement, nos vêtements se chargent à nouveau de ce mélange salé, il semble que ce petit matin se fasse plus doux et nous couvre peu à peu d’une fraicheur relative qui gonfle nos cœurs. Dans cette deuxième première partie, nous savons secrètement que basculer après Vaiare nous rapproche de ce que nous sommes venus chercher, faire devenir ce qui n’est pas encore et atteindre cet horizon qui paraissait, au plus fort de la nuit, inaccessible.

Après deux montées silencieuses, nous débouchons de nouveau sur la route qui longe la baie de Cook sur notre gauche. Quelques voitures sont d’humeur matinale et nous toisent de leurs grands yeux illuminés, plein phare sur ces vagabonds. Nous naviguons entre les plots de chantier qui entourent notre voie et qui, pour la plupart se sont également couchés sous le poids de la nuit et de cette attente interminable que ne repassent ces corps à présent délabrés.

Dans la côte de Vaiare, nous montons silencieux, luttant isolément contre les fantômes de la nuit et de l’ennui. Nos jambes se font moins virevoltantes et ici et là, malgré l’impression d’avoir de la marge, nos pieds heurtent dans un bruit sourd les bouteilles en plastique placées par l’organisation comme autant de marqueur du chemin à poursuivre. Nos muscles raides dictent notre démarche.

Si nous avons progressivement compris la nature en lui résistant, c’est à présent elle qui nous regarde et nous imprègne. Le silence devient peu à peu cet élément dans lequel se façonne la finalité de ce pèlerinage. L’excitation de ce nouveau départ s’apaise et un état de fatigue s’installe, lancinant et sinistre.

Les douleurs de Pierre sont toujours présentes et se sont alliées maléfiques avec la naissance d’ampoules, le combo parfait pour mettre un moral à l’épreuve, mais le bougre a de la ressource et dans une démarche claudiquante avance pour tromper la douleur. Pierre fait preuve d’une résilience incroyable et si nous n’étions pas dans un état hébété par la fatigue nous trouverions le spectacle magnifique.

Pique-nique en nature

Nous repartons du ravitaillement du premier refuge, Pierre fraichement interviewé par le parrain de l’évènement, vole à présent et embrase notre embarcation pour tirer la grande voile comme si nous étions au début de l’aventure. Le rythme est soutenu sur cette partie légèrement montante et nous repartons pour cette ultime décision, 75 ou 100kms ? Cette partie descendante ne nous laisse que peu de temps pour la réflexion et nous voici lancés sur la piste aux étoiles direction la section en aller/retour avant de nous engager une dernière fois dans le sentier des ancêtres et son ambiance solennelle. Nous sommes portés par un état d’euphorie, de celui qui guide les gens heureux. Délabrés, ahuris, odorants, ridicule mais tellement heureux, je crois que, si le tableau semble pathétique, il est aussi très beau.

Pour la première fois depuis le départ de la seconde boucle, nous croisons une âme galopante. Il s’agit de Thomas. Cette vision vient secouer notre état de symbiose idyllique comme un électrochoc qui vient perturber nos egos jusqu’alors endormis. Depuis le départ de la seconde boucle, l’idée de pouvoir vivre une arrivée ensemble et en fanfare nous a galvanisé. Le plan qui se dessinait prend soudain un coup de boutoir. Furtivement il est difficile de voir ce qui se passe dans la tête de Thomas. Deux options se présentent, soit il se dit qu’il est possible de faire une pierre trois coups et sera réanimé à la poursuite de ces trois braqueurs d’un soir et d’un petit matin, ou alors, devant cet attelage qui gambade sur ce faux plat, il sera entravé par ce sentiment de renonciation qui lui fera choisir le 75 kms. J’échangerai plus tard avec lui et la seconde option fut privilégiée comme l’occasion pour lui de briller une dernière fois dans son aventure Polynésienne que cette ballade marque d’un point final.

Trois braqueurs en fuite

Ludo parait bien et comme dans la nuit dirige notre trio entre les cailloux et les marches du sentier des ancêtres, nous laissons une dernière fois le Marae à notre gauche avant d’entamer l’ultime montée qui nous verra déboucher au Belvédère.

Sous le regard des ancêtres

Après une rampe descendante et un nouveau virage, nous replongeons sous les arbres. Pierre semble marqué le pas, toujours gêné par ses pieds qui le font souffrir. Nous descendons d’un bon pas après avoir passé le captage, puis réabordons le faux plat montant avant d’arriver au second refuge. Cette portion est toujours autant couteuse et difficile moralement. Comme lors de la première boucle, la section entre les deux refuges laisse des traces et aspire peu à peu nos forces.

Jamais sans les potes

C’est épuisés que nous arrivons pour un dernier repas gargantuesque. Comme depuis le début les bénévoles sont d’une gentillesse et d’une attention sans nom. Ces milles regards, ces milles sourires, ces mains tendues n’ont pas seulement rempli nos gourdes mais nous ont également permis de progresser nous portant de ravitaillement en ravitaillement et nous permettant l’espace d’un instant de nous remettre à rêver. Une pensée pour Nicolas qui a été d’une gentillesse sans borne, blessé et mué de coureur à bénévole, c’est dans cette face cachée qu’il nous a encouragé parmi ces travailleurs de l’ombre sans qui il n’y aurait pas de voyage.

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Patrick MONTEL ou l’art de mettre en lumière et en image ces anonymes des kilomètres. Sans prétention aucune, juste ouvrir une fenêtre de soi à l’autre comme pour tisser du lien et faire vivre l’intensité des émotions qui emmaillent les êtres, un pas de côté et en avant dans le journalisme sportif. Fini le panem et circenses, cette fois-ci c’est le peuple au pouvoir

Soutenir pour repartir

À présent, seuls 10 kms nous séparent de cette ligne d’arrivée salvatrice. Dans cette ultime section, les forces me reviennent et réaniment un corps jusqu’alors en jachère. Si je ne ressens aucune douleur particulière, c’est un sentiment général de faiblesse physique qui me tenaille depuis de nombreuses heures. Paradoxalement, j’arrive à remettre un peu de rythme pour que se prolonge la formidable dynamique qui nous anime jusqu’alors. Nos pas sautent d’une zone d’ombre à une autre pour esquiver les rayons d’un soleil qui se fait coquin. Nous relançons, encore et encore comme on jette les ultimes forces dans une dernière ruade. Le domaine Kellum nous accueille et avec lui la dernière difficulté de ce voyage.  Une fois sortis au tropical Garden, nous avons conscience que la finalité est proche.

Dernière bambée

Dans cette dernière montée, plus rien ne compte. J’ai le sentiment d’être à la frontière et décide de monter avec un bon rythme car l’explosion semble proche. M’offrir un petit matelas de quelques secondes me permettrait d’imploser en silence et récupérer suffisamment pour repartir avec le train de mes deux compagnons de fortune. Finalement ça tient et nous refaisons la jonction dans la descente avant la route. Ça y est, cette fois-ci nous avons la conviction que rien n’arrêtera notre route commune. Depuis le départ et les premiers orages, cette arrivée ensemble alimente nos pas et nos conversations et il ne pouvait pas en être autrement. Dans un pacte secret avec Pierre et au regard de tout le travail accompli, nous voulons que Ludo franchise cette ligne un pied devant, une juste récompense à nos yeux… Mais l’animal a trop d’humilité, et malgré notre stratagème silencieux, fait de la résistance et nous agrippe au moment de ce franchissement de ligne. La suite appartient à ce jour naissant d’une amitié confortée. Ce moment se dessine et nous restera comme l’accomplissement d’une découverte commune, celle de soi et du champ de nos possibles ensemble. Nous retrouvons nos familles respectives et partageons ce moment de joie collective dans une marée de sourire. Nos proches ont une fois de plus assuré en coulisse et les lauriers s’envolent de nos têtes pour couvrir les leurs, c’est bien une réussite collective et partagée.

Il nous faudra quelques minutes avant de retrouver pied. À côté de la grande histoire écrite par cette foule d’anonymes, des petites histoires se chevauchent et s’entremêlent, avec d’autres motivations, d’autres finalités, parfois heureuses ou malheureuses. Que dire de Mara… Quel plaisir de retrouver son grand cœur et un dossard de nouveau sur la poitrine. Des années d’absences et 75 kms pour revoir cette grande carcasse de nouveau dans la nature et les baskets aux pieds, peut être le début d’un nouveau chapitre…

Christian, mué en chasseur de trio du jour, quel exemple de longévité ! Christian, c’est le mec que tu connais sans le connaitre. Tu en as entendu parler ici et là des quelques légendes qui l’entourent, de ces histoires de coureur au long court dont les accomplissements font rêver les plus mordus. Quand je serai grand, je voudrais être comme lui.

Pour que ce prolonge le temps

Delbi, delbinator, le goat, c’est au choix… c’est le talentueux de la bande. Sculpté sur les pentes du Pérou et mijoté de nombreuses heures dans le four polynésien, c’est un mariage subtil de persévérance et de résiliation. Delbi est inclassable, c’est cet ovni paradoxal, sorte de chèvre marquisienne qui bondit quand la pente se durcit et dévale inconscient dans les cailloux comme pour prendre son envol. Delbi c’est la discrétion et l’humilité des champions du peuple, c’est le mec fort qui s’ignore. Le mec qui a essayé, parfois échoué puis appris et compris que ces chemins l’ont accepté et adopté pour ce qu’il est.

Inclassable

Monsieur Lubin, c’est l’approche scientifique poussée dans ses derniers retranchements. Raisonné, raisonnable, altruiste et curieux, il maitrise l’alternance des sollicitations physiologiques et biomécaniques. Mariant à merveille les principes de charge, de volume, d’intensité et de récupération, Thomas se forge depuis plusieurs années un corps performant animé par une gentillesse et une soif d’apprentissage. Malgré son statut, Thomas a toujours un regard à côté et derrière pour ces besogneux des sentiers, un encouragement, une admiration. Jamais intrusif, toujours attentif et bienveillant, Thomas nous grandit par ses échanges. Un mec bien de plus sur la liste. On a encore de la place dans notre trinôme mais ce pur-sang est bien trop rapide pour notre attelage.

Mécanicien des corps au grand coeur – Rafistolage

Guillaume c’est le sociologue des sentiers. Si on m’avait dit il y a quelques années qu’il passerait d’un milieu instable à un autre pour interroger les capacités à endurer Si on m’avait dit qu’il pourrait se figer dans un déplacement dynamique sur un vélo immobilisé. Je l’ai vu découvrir les sentiers dans une démarche constante d’apprentissage que ce soit de son corps ou du champ des possibles. Guillaume parle d’actions motrices, de déconstruction de la pensée, de rencontre, du vivre ensemble, d’une approche sensible au monde, je me demande songeur si durant ces 50kms il a interrogé son rapport au temps, à l’espace, aux autres, aux choses ou au sacré, seuls les sentiers peuvent en témoigner.

Et puis il y a d’autres associations. Il y a de ces attelages qui se complètent, d’autres qui sont complémentaires, tirant des qualités de l’autre celles qui nous manquent. Valérie et Laura en sont un parfait exemple. Comment ne pas être admiratif devant la performance de ces guerrières des sentiers. Toutes deux marquées par une vie trop souvent injuste et dure envers les gens bien, elles ont décidé d’avancer sur le chemin d’une vie plus heureuse et marquent cette édition de leur empreinte dans une performance Majuscule. Laura et Valérie sont aimantes et aimées de cette nature qui construit les femmes et les hommes en leur offrant une aventure hors norme. Beaucoup nous prédisaient l’enfer, elles ont éteint le feu et aplani les reliefs pour faire triompher la voix des femmes dans un milieu trop masculin.

Femmes libres

Une fois de plus l’équipe du VSOP XO nous a concocté non pas une aventure sportive mais une aventure humaine faite de défis lancés à soi et aux autres. Rien ne remplacera ces moments et ces artisans d’émotions. Même si celle-ci est éphémère, elle se transformera en souvenirs heureux qui resteront jusqu’à la fin de notre grand voyage. Une fois la nuit passée, les marchands de rêves deviennent des marchands d’émotions, et depuis tant d’années, quelques pages se sont accumulées, alors merci.

La complicité nivelle les différences. Si nous avons parcouru deux boucles, force est de constater que l’on ne court jamais deux fois le même sentier.

Je reste intimement convaincu, que nous n’aurions jamais couvert la distance de manière isolée ou tout du moins pas avec la même progression. Ensemble, nous avons appris à partager et habiter cet espace naturel oscillant entre verdure luxuriante et reliefs abruptes. Trompant le doute, la fatigue, la résignation, nous avons progressivement pris la mesure des clés de lecture de la nature. Nous avons défini et fixé ce qui était essentiel avec pour fil conducteur la relation et les échanges qu’elle implique.

Commencer, en décidant de vouloir ce qui arrive, c’est déjà parcourir la moitié de ce que nous nous sommes fixés. Cette mise en commun amicale animée par la violence de nos passions a amputé nos propres vies de ce qui était superflu.

L’Homme est un être sociable, sensible et doué d’une grande capacité d’adaptation et dans cette réflexion sur l’immuable, les rencontres dessinent des chemins, comme une sorte de pèlerinage où l’on découvre à mesure que l’on avance les plaisanteries d’une ironie supérieure placées sur notre chemin.

Page de l’évènement : XTERRA Tahiti Moorea

Crédit photo : Lionailes – Drone / Video / PhotoDoris D. Photographe – Tahiti.

Northburn 100, Quand le souffle du vent peuple la solitude ou l’art de la pensée éphémère

« Si le vent n’a pas de jambes, il court et dessine les crêtes de ces montagnes fraternelles qui s’élancent depuis Northbrun station. Soulevé comme la poussière qui s’élève frénétique depuis le sol de la ligne de départ, je m’étais imaginé dans le vent, naviguant sous une brise favorable qui me porterait au-delà de ces sommets timidement enneigés. Il ne me resterait qu’à orienter ma voile et me laisser glisser, utilisant le vent comme moteur de ce véhicule de corps qui n’aurait qu’à se faire léger et mobile avant d’être emporté.

Mais sans savoir ni d’où il vient ni où il va, j’ai peu à peu soufflé contre ce vent à en perdre le souffle. Essoufflé et ballotté comme une feuille morte, ma résilience mentale s’est retrouvée être une bougie trop exposée. Ce vent qui devait initialement me porter m’a saisi, plié puis malmené. Me retrouvant couché à agripper cette verdure sagement jaunie car trop souvent balayée, j’ai alors laissé s’envoler mes pensées en écoutant la voix du vent. Sans lui imposer la direction dans laquelle souffler, j’ai accepté sa gifle, naviguant comme la fumée qui le sent, mon corps s’est peu à peu relevé et enraciné, confrontant les vents du dedans et du dehors comme pour saisir l’insaisissable. S’il n’a pas d’odeur, le vent a emporté mes nuages intérieurs pour qu’à nouveau se dissipent les vicissitudes du quotidien. »

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Grand Raid de la Réunion,« La lenteur en mouvement ou l’éloge de la folie »

« Comment entreprendre quelque chose qui est peut-être au-dessus de nos forces ? où positionnons-nous la limite de ce qui nous est possible de réaliser, de parcourir, d’endurer, de ressentir ? ou comment marcher ce chemin qui nous glisse peu à peu dans la folie. Sommes-nous de simple fou ou cette entreprise nous est-elle juste insensée ? ».

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Traces des Ducs de Savoie, « Dans les entrailles de la solitude ou l’art de l’abandon »

« Sur les traces des ducs, je me suis d’abord abandonné, porté par la nature sauvage d’une Savoie indomptable, pour abandonner ensuite aux sirènes trop douces d’une paix embellie de traits salvateurs, avant de me sentir abandonné à la solitude matinale d’un de ces lendemains qui déchantent quand l’aventure n’est pas menée à son terme ».

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Mangareva Pearl Trail 31 kms, 1 000 D+, « E Tupu te temeio ou l’art de la greffe »

« Si rien n’était écrit, il n’en restera que cette évidence. L’évidence d’une rencontre, l’évidence d’une alchimie, d’une greffe presque inévitable entre une idée un peu folle née aux confins de Tubuai et enlacée autour des rondeurs d’un nucleus, et un greffon passionné élevé dans l’amour d’un peuple tourné vers l’océan et qui peu à peu lève la tête vers ces terres hautes du Mokoto. Faire courir les Hommes sur les seins nourriciers d’une terre de caractère, voilà ce qu’Alexis a introduit au plus profond de la nacre mangarévienne. Des mois durant, gravitant, la nacre fit perdre la tête à ce nucleus oublié, dissipé bientôt sous le jour d’un bijou devenu perle et qui révèlera son éclat aux yeux ébahis de missionnaires d’un nouveau genre débarquant baskets aux pieds. Ce Mangareva Pearl Trail est unique, inclassable, sans doute même inexplicable… ». Lire la suite Mangareva Pearl Trail 31 kms, 1 000 D+, « E Tupu te temeio ou l’art de la greffe »

Ultra challenge des Escaliers des Dunes, 42.5 kms, 6 000 D+, « Quand l’ascenseur est bloqué, il reste les escaliers ou l’art de s’envoyer en l’air »

« Poitiers, douce amante… maintes fois, solitaire je me suis lancé à l’assaut de ton cœur, martelant de mes pas, à l’instar d’un Charles jadis, les contours de ta Grand’Rue comme on trace une ligne de vie de notre dame la grande au quartier Sainte Croix. Gallopant-romanesque le tracé du Decamanus pour échouer au creux des lèvres d’un Clain engrossé qu’il était sous les coups de boutoirs d’un hiver pluvieux. Ma bataille de Poitiers a embrassé les marches, celles des Dunes dans un tête à tête qui n’a d’héroïque que sa déraison. Déraison volontaire mais solidaire au sein d’une armée de Francs valeureux et heureux de partager l’espace d’un soir une histoire sans lendemain ». Lire la suite Ultra challenge des Escaliers des Dunes, 42.5 kms, 6 000 D+, « Quand l’ascenseur est bloqué, il reste les escaliers ou l’art de s’envoyer en l’air »

La mécanique des cœurs, 24h de Saint-Maixent-l’Ecole « Bernard Gaudin ».

     A force d’écrire des comptes rendus dans lesquels je mettais en mots mes aventures ce qui, je vous l’accorde, pouvait s’apparenter parfois à une sorte de verbiage unidirectionnel, j’avais peur de rentrer dans une routine et finir par me raconter plus que de partager. J’en finissais par questionner la démarche qui m’apparaissait avec le recul un brin égoïste voir égocentrique et « apudique ». Déshabillant mes sentiments, exposant mes émotions, révélant mes faiblesses autant que mes vices à travers un monologue qui emmenait le lecteur sur le terrain d’une pensée unique comme on pénètre dans une attraction à sensation dont on serait spectateur, un retour aux sources était nécessaire pour envoyer ces lignes vers des terres plus sauvages. Une façon pour moi de raconter les autres, en simple figurant, comme pour figer les images et animer les corps en leur donnant du cœur. Et quoi de mieux que de s’attaquer au sacro-saint 24h d’endurance. Lire la suite La mécanique des cœurs, 24h de Saint-Maixent-l’Ecole « Bernard Gaudin ».