« Si le vent n’a pas de jambes, il court et dessine les crêtes de ces montagnes fraternelles qui s’élancent depuis Northbrun station. Soulevé comme la poussière qui s’élève frénétique depuis le sol de la ligne de départ, je m’étais imaginé dans le vent, naviguant sous une brise favorable qui me porterait au-delà de ces sommets timidement enneigés. Il ne me resterait qu’à orienter ma voile et me laisser glisser, utilisant le vent comme moteur de ce véhicule de corps qui n’aurait qu’à se faire léger et mobile avant d’être emporté.
Mais sans savoir ni d’où il vient ni où il va, j’ai peu à peu soufflé contre ce vent à en perdre le souffle. Essoufflé et ballotté comme une feuille morte, ma résilience mentale s’est retrouvée être une bougie trop exposée. Ce vent qui devait initialement me porter m’a saisi, plié puis malmené. Me retrouvant couché à agripper cette verdure sagement jaunie car trop souvent balayée, j’ai alors laissé s’envoler mes pensées en écoutant la voix du vent. Sans lui imposer la direction dans laquelle souffler, j’ai accepté sa gifle, naviguant comme la fumée qui le sent, mon corps s’est peu à peu relevé et enraciné, confrontant les vents du dedans et du dehors comme pour saisir l’insaisissable. S’il n’a pas d’odeur, le vent a emporté mes nuages intérieurs pour qu’à nouveau se dissipent les vicissitudes du quotidien. »

Avant course – Briefing, like a Virgin :
Un récit ne vit qu’à travers la voix d’un bel orateur, la Northbrun n’en fera pas exception et Terry dans le rôle de cet hurleur public qui annonce la couleur et donne le ton de ce qui va animer nos corps les prochaines 48 heures. Parmi les quelques figures de style qu’il a lui-même imaginées et mis en sentier, on retrouve la descente interminable depuis un point culminant vers lequel nous devrons remonter dans la foulée « down, down…down and down », l’arrivée au sommet du sommet car derrière ce dernier s’en cache un autre, puis un autre, et encore un autre… la boucle de la « déception » ou de la « désolation », c’est selon… qui consiste, alors que la ligne d’arrivée semble à portée de main et à vol d’oiseau, à faire demi-tour pour repartir en sens inverse avant de revenir par d’autres sentiers 10 kms plus tard…La water race, sorte de passage inqualifiable, au cours duquel le sol semble disparaître laissant nos pieds médusés et en lévitation… Pour ce passage c’est peut-être un problème de traduction de ma part, allez savoir…. Le slogan quant à lui ne laisse que peu de place au doute… « Where suffering is the price and everyone’s a winner »… Devant les rires nourris de l’assemblée face à cette jonglerie, Terry ne cesse de rétorquer que nous ne devrions pas rire et que la vérité du lendemain lui donnera sûrement raison, sur ce, see you tomorrow.

Première boucle, la pain cave en fête :
Le départ est donné à 6h00 du matin. Malgré la distance, mon horloge interne ne souffre en rien du décalage horaire. Nous sommes juste en avance sur notre temps, un bond dans le futur de 23h n’est pas chose banale. Et si nous étions capables d’anticiper l’avenir ? Techniquement et si notre référentiel est plus occidental, il y a de quoi s’interroger…
La ballade commence par une petite boucle de 5kms qui nous ramène sur la ligne de départ et ses supporters les plus matinaux. L’ambiance est comme tout début d’aventure ; Si la mine est bon enfant, le teint est prudent et flotte ici et là un parfum de cette anxiété caractéristique des ballades au long court, maquillée par cette interrogation profonde, arriverons-nous à boucler ces boucles afin d’obtenir la nôtre ?
Toutes les courses qui jalonnent cet évènement démarrent sur le fuseau de cette sixième heure avec en lice un 21kms, un marathon, un 50kms, un 100kms et un 160kms. Il est également possible de faire individuellement chacune des trois boucles qui tracent ces 160 kms, l’idée étant de boucler la distance en 3 ans au rythme d’une boucle par an. Malgré la diversité des distances, cela ne regroupe en tout et pour tout qu’une poignée de 150 âmes, ce qui en fait aujourd’hui un ovni dans le paysage des courses d’ultra-distance quand on regarde ce qui se passe avec cette phénoménologie en métropole.
Nous évoluons dans la pénombre deux heures durant. Les premiers kilomètres défilent au rythme de la découverte des paysages alentours et de l’élévation des corps. La première boucle consistant en 25kms de montée puis 25 kms de descente, l’équation est jusqu’ici très simple. Dans les premiers pourcentages, les grappes humaines s’effilochent progressivement et je me retrouve vite seul avec une ou deux personnes en visuel devant comme derrière. Cette solitude de circonstance me convient. Si j’apprécie son esprit synthétique, la langue de Shakespeare n’est pas au programme de mon travail saisonnier. Je souhaite rapidement rentrer dans ma bulle afin d’allier économie et efficacité sans verbiage intempestif. L’esprit de découverte et la curiosité « motorisent » mes pas qui se font machinaux et réguliers. Ce monde magnifique à l’ombre des alpes néo-zélandaises m’apparait comme un environnement rude marqué par des étés torrides et des hivers glacés. Le paysage est désertique et les prés environnants arides et secs. Les arbres semblent avoir été chassés au profit de cette mousse jaunie et résistante qui parsème ce désert de pierre et craque sous les pieds.

L’exposition aux éléments est maximale et ce paysage défraichit se retrouve bientôt baigné sous les rayons d’un lever du jour auquel aucun nuage n’offre de résistance.

Je me trouve à présent sur le plateau schisteux du centre de l’Otago et ce dernier continue à m’offrir un paysage rude et morne mais paradoxalement grandiose et renversant. Les teintes de jaune, de vert, de gris s’entremêlent dans une symphonie de couleurs qui exacerbe ma sensibilité.

Après une bascule au point culminant de cette première boucle, nous reprenons le chemin de la plaine dans une descente agréable. Les jambes sont légères et la foulée sûre de sa démarche, uniquement freinée ici et là par quelques franchissements de barrières et le remplissage des gourdes sur les points d’eau disposés le long du parcours. La chaleur monte au même rythme que je descends et arrive bientôt à ma rencontre. Je me sens bien et évolue avec facilité et fluidité laissant derrière mes pas une impression de contrôle.
C’est à ce moment précis et sans crier gare, à 5kms de la fin de cette première boucle, que le sol se dérobe et que les éléments m’échappent. Souvent, le véhicule est la première cible d’une éventuelle défaillance, ainsi, quand le physique lâche, il est coutume de dire que le mental prend le relais, mais quand c’est l’inverse qui se produit, quelle est la procédure d’urgence ? Car cette fois ci, c’est bel et bien le conducteur qui ne semble plus être en mesure de rejoindre sa destination. En pleine visite de ce que les Anglo-Saxons appellent la « pain cave », je n’arrive pas à y évoluer avec sérénité et m’y accommoder. Pourtant, c’est ce qui fait l’adage de l’ultra-trail, à savoir évoluer dans l’inconfort et en faire une force pour boucler ces distances gargantuesques.
Rupture mentale et psychologique, je ne trouve plus de sens à ces kilomètres qui me séparent encore de l’accomplissement visé initialement. Mes émotions tournent à l’orage et je n’ai tout simplement pas envie de souffrir…pas envie d’avoir froid dans la nuit qui se profile, pas envie d’avoir faim, de lutter contre les hypoglycémies, contre la douleur, pas envie de me couvrir, transpirer en montée pour me découvrir avant d’être glacé au sommet et tressaillir en descente, pas envie d’être balloté par le vent, de lutter contre le sommeil, d’être épuisé, d’être exposé aux éléments, …Je n’ai juste pas envie d’inconfort… je suis en recherche de sens dans ma démarche du jour, désorienté dans mes aspirations. Je me sens fainéant et gâteux, et c’est peut-être ce qui fait le plus mal à l’égo.
Je me voyais brimé en chasseur cueilleur capable de couvrir ces 160 kilomètres d’une traite comme pour harasser son repas du soir qui tomberait d’épuisement. Je me retrouve être cet Homo-sapiens qui ne veux qu’ouvrir le frigo pour saisir l’encas qui rassasiera sa petite fringale… Quel Héros de pacotille…Et pourtant tout cela est extrêmement paradoxal car physiquement tout va bien.
Dans une pirouette introspective comme pour me rattraper aux branches dans ma chute, je me dis qu’il faisait frais au lever mais ce n’était pas ce froid piquant auquel je m’attendais. Le soleil s’est progressivement élevé en inondant les flancs de la montagne, l’atmosphère était agréable et la température clémente, je me sentais bien, je suis sur les prédictions horaires que je m’étais fixées, alors quoi … ? Qu’est ce qui ne tourne pas rond… Je suis en bout de route mentalement. Je ne sais comment l’expliquer…après des semaines d’entraînement et de préparation, de programmation et d’étude des détails, je n’arrive pas à m’en vouloir… Intimement je ne suis pas surpris et je savais que ce point de rupture risquait de se présenter, mais pourquoi maintenant, pourquoi si tôt ? Alors qu’il reste encore plus de 100 kms à parcourir, plus de 100 bornes !!! Un monde… qui me semble tellement insurmontable. Depuis plusieurs jours pourtant, je fais semblant de ne pas les entendre, mais les signaux sont allumés dans la cabine de pilotage. Je suis dans un état de fatigue chronique et durant les deux semaines précédant cette ballade, je n’ai pas aménagé le temps de récupération nécessaire pour faire ce jus si délicieux quand l’amertume musculaire se présentera dans les jambes. J’ai une foi incommensurablement dans les capacités du corps à se sublimer dans l’effort et se relever, mais je suis déjà à terre et nous ne sommes même pas au tiers de la course, est-ce un manque d’humilité ? une absence de peur ?
J’arrive honteux au ravitaillement car je devrais être heureux, surmotivé et plein d’allant, au lieu de cela je suis déconfit et recroquevillé dans ces souliers déjà recouverts de poussière. Ce devait être mon moment. Je suis toujours tiraillé par cette démarche égoïste qu’est l’ultra-trail, autant dans sa préparation que dans sa réalisation. Une fois sur les sentiers, on vit l’instant à côté des autres qui n’ont qu’à attendre que l’on daigne remplir la distance visée… Une vision certes un peu simpliste mais est-elle seulement si fausse que cela ?…
Au ravitaillement, je retrouve la petite famille avec deux boules de vie qui détonnent lorsqu’ils rentrent en collision avec l’enveloppe inanimée que je leur expose. S’ils savaient ma faiblesse mentale du moment et ce qui se joue dans ma tête. Je pose ce corps inerte, gonflé à l’émotivité, sur une chaise de jardin et pose les armes. Le regard bas et les yeux embués, je n’ose croiser leur regard et attend que le vide finisse de m’envelopper. Je suis en hypoglycémie mais n’ai pas envie d’y rétorquer. Machinalement je change mes chaussettes et tente de masquer cette tempête intérieure. En face j’aperçois une jeune femme qui échange avec son compagnon tout sourire et frais physiquement. Je suis en décalage face à cette image idyllique et par inadvertance je me plonge dans son regard. Il ne faut que quelques secondes avant qu’elle ne lise le fardeau que je porte et j’aperçois la peur la parcourir. Est-ce une projection sur ce qui pourrait arriver à son compagnon ? J’observe cette tente à laquelle je n’ai pas le sentiment d’appartenir.

Les minutes passent et l’immobilité m’envahit. Je conviens avec ma conscience de livrer cet aveu de faiblesse à Louise. Sans un mot, je lève les yeux et elle comprend. Un regard suffit et son sourire attentionné et sa tendresse vont me remettre sur mes jambes. Dans ces moments-là, rien ne sert de s’époumoner ou de se lancer dans des diatribes philosophiques sur les raisons, le pourquoi, le comment, tout cela n’est que trop superficiel et les excuses tellement faciles. Dans ce malheur, tout relatif, il y a tellement plus grave, nous sommes d’accord… j’ai la chance d’avoir à mes côtés une personne qui compte. Ce genre de personne sans qui le chemin a moins de saveur, est moins coloré, moins odorant, moins surprenant. Ce genre de personne ouverte à l’aventure et à la découverte, à la fois compagnon de cordée, médecin personnel à ses heures perdues, psychologue voire psychiatre, sparring partner devant le combat qu’est parfois la parentalité, organisatrice d’évènement, cheffe étoilée, photographe, pilote, cascadeuse (mais doucement quand même), croquemort (et à cet instant précis sa morsure a réveillé mon corps sans vie), ingénieure en nucléaire devant ce débris radioactif affalé sur cette chaise, podologue, masseuse, cheffe de l’entreprise familiale, mais tellement plus… Et c’est peut-être en cela que je n’ai jamais douté, car quoi qu’il arrive je sais qu’au bord du gouffre sa main sera tendue pour me ramener, vigoureuse pour me gifler et me réveiller et dynamique pour me pousser à me sublimer. Rien ne sert de courir devant les belles fleurs, il faut parfois prendre le temps de leur rendre hommage… Comme un accidenté à qui l’on réapprend à marcher, elle m’a remis sur mes jambes, a consolé ma honte et m’a poussé dans le sens du vent. J’ai alors ouvert les vannes et laissé échapper, caché derrière les lunettes de soleil, toutes mes intempéries internes à l’abri des regards. Là assis sur un rocher, 100 mètres après le départ de la seconde boucle, je gis dans la flaque de l’incompréhension et de la sentimentalité.
Deuxième boucle, le soulèvement de l’esprit :
Le départ pour cette seconde boucle est chaotique. Je suis toujours à la recherche du sens à donner à ces milliers de pas et ne suis à présent qu’une âme en jachère qui grimpe sur cette pente, poussée par le regard bienveillant de Louise qui me voit progressivement m’éloigner. J’ai l’impression de traîner une caravane de pensées qu’on aurait lestée d’amotivation et que ce sol, devenu tentaculaire, saisit mes jambes à chacun de mes pas en me laissant comme englué dans cette errance qui redevient peu à peu solitaire. Je suis acculé aux portes du néant et rien ne semble pouvoir empêcher cette chute dont la finalité ne peut être que la dislocation. Tout semble se défaire en moi, et mes idées, emportées par ce tumulte intérieur, ne trouvent plus la place nécessaire pour se remettre en ordre de marche.

Finalement mon salut viendra du temps qui passe inexorablement. À partir du moment où elle dispose de temps, la pensée semble s’émanciper pour tracer son propre chemin. Devenue portative, elle quitte alors son véhicule et initie une remise à plat qui se révèle peu à peu aux yeux de l’épuisé psychologique. Dans cet effeuillage de ce qui peuple le quotidien réflexif, la mise à nu psychologique se poursuit sans autre forme de pudeur.
Finalement cette ascension va me permettre de m’élever pour mieux me relever. Je reprends peu à peu goût au mouvement, me désolidarisant de cet état de léthargie qui devient de plus en plus mobile. Cette remobilisation interne passe par une mue. Je fais peu à peu peau neuve et me fixe de rejoindre le sommet de TW avant la nuit afin de bien m’armer fasse à la fraîcheur qui s’annonce.
Je crois que ma formation, qui a fait jadis, la part belle à la rationalité et à l’approche scientifique, me permet aujourd’hui de remettre quelques pièces du puzzle à leur place. Je me mets à décortiquer cette boucle pour ne plus que mon esprit ne tourne en rond. Je fais des coupes « jonctionnelles » en jouant avec les métriques, celle de la distance, celle du dénivelé positif. Je fais des inter-sections qui remontent peu à peu mon niveau psychologique. Pour la rationalité, je poursuis ma marche en avant. Il faut à présent remettre l’esprit et les idées dans les bonnes cases. Je commence à penser qu’il me faut penser afin que naissent d’autres images mentales qui me sortiront de ces minutes qui ne s’écoulaient plus malgré la progression distancielle.
Le temps se fait à présent plus rapide comme ravivé par des spasmes qui le remobilise, il se met à nouveau à courir les sentiers comme pour me dire de le suivre et non de le retenir.
À côté de cette nouvelle réalité que mon esprit est en train de façonner, j’entre dans la nuit en m’accrochant à un wagon de 3 chercheurs d’or comme si ma survie en ce territoire devenu hostile en dépendait. Le groupe est constitué de deux femmes qui sont inscrites à la complétude de cette seconde boucle et de James, un « centmiler », celui-là même qui avait frappé Louise de sa générosité à la transition de la première boucle en cherchant le sac égaré d’une autre camarade d’aventure. Je me place à l’arrière de ce convoi et suit machinalement le rythme dans la descente. S’il me parait d’abord lent, je m’y accommode dans les premiers mètres et finalement m’emploierai à demi-mot pour rester au contact des heures durant. La descente se fait ainsi. Je charge mon sac de ces pépites minérales qui me permettront de rayonner à nouveau quand le jour pointera. Ma solitude à présent peuplée par ces collègues de galère, je suis pris d’une frénésie d’exister, comme pour nouer un pacte entre l’instant présent et l’ailleurs matérialisé par ce passage sur la ligne d’arrivée.
Devenu de nouveau architecte sur les sentiers, je trace ces trajectoires éphémères que mes pas recouvrent comme pour ne plus toucher terre et faire l’expérience de ce monde qui m’entoure et dans lequel je m’inscris à nouveau. Comme si l’on récompensait cette opiniâtreté du non-sens.
Mon allure est farcesque et mon mouvement insignifiant depuis ma dérive psychologique mais la reproductibilité à l’infini du déséquilibre de ma démarche et son rétablissement m’ont permis de progresser le long de cette trace sans vie.
Mon esprit célèbre à présent le mouvement et une joie timide et malicieuse couvre mes pas. Je suis ce magma biologique, debout sur mes jambes à la découverte du monde.

Je suis alors déclaré coupable d’une renaissance involontaire, certes imprévisible mais préméditée que le temps a placé sur ma route.
Heureux ceux qui prennent leur temps. Je savais que l’épuisé physique était capable d’un second souffle, je sais à présent que le condamné psychologique a aussi droit à sa seconde chance. Cet amour du dedans naît dans la frivolité à se frayer un chemin malgré tout. Certes cela fait plusieurs heures que je ne cours plus au sens progressiste du terme mais marcher m’a permis de porter un regard nouveau, comme pour ne pas précipiter ma chute et prendre le temps d’examiner les ficelles internes qui font que l’embryon de mouvement maintenu jusqu’ici accouchera d’une non aberration métrique. Le règne de la liberté s’ouvre à présent et me permet de porter un tout autre regard sur le chemin parcouru de même que sur celui qui reste à compléter. Je suis à présent relié au monde et redessine avec émotion mes contours. La transition est en marche et sans même m’en rendre compte nous remontons progressivement vers le dernier point culminant de cette seconde boucle avant d’attaquer la dernière descente qui nous mènera au kilomètre 110. N’ayant pas étudié le parcours plus loin que la première boucle, comme un symbole, je pensais remonter à TW mais finalement ce ne sera pas le cas et nous abordons un ravitaillement de fortune balayé par un vent glacial comme pour nous signifier que ce n’est pas ici que nous trouverons du réconfort. Juste le temps de changer la batterie de ma frontale qui donnait des signes de faiblesse que nous nous projetons dans la descente à un bon pas. Plusieurs fois nous avons perdu la trace, mais quatre paires d’yeux valent mieux qu’une et dans cette recherche du fanion fluorescent que nos frontales rendaient incandescent nous rebroussons chemin à plusieurs reprises pour nous remettre sur la bonne voie. À l’approche des 10 derniers kilomètres de cette boucle je suis rattrapé par le sommeil qui s’était jusqu’ici terré aux confins de ce corps en lutte en regardant d’un œil distrait le combat mené sur cette seconde boucle. Progressivement je lâchais une main pour ne tenir que de quelques doigts le train de mes compagnons. Mes derniers doigts glissant les uns après les autres, c’est seul à présent que j’évolue dans la pénombre. J’ai regagné le replat mais à cet instant le sommeil m’assaille et m’assomme. Ma lecture du terrain se retrouve très parcellaire et plusieurs fois je trébuche. Je sais que la seule flèche qu’il me reste à mon arc est de parler, mais à qui ? Mais de quoi ? Je commence à débattre à haute voix de ce que je ferais du reste du séjour, des choses urgentes à faire sur cette fin d’année universitaire, des futurs objectifs, de bonnes résolutions une fois le monde des vivants regagné… Mais un dialogue ne peut se nouer sans interlocuteur et mon flot de parole bientôt se tarit dans un silence qui me berce malgré moi. Je lance alors un appel à quelques milliers de kilomètres et des voix familières viennent me relancer avant que je ne sombre dans un état apathique, dormir serait si doux… Tiens voilà la fin de la seconde boucle, il me faut vite trouver un endroit où déposer ce corps lui offrant ainsi quelques minutes de répit pour mieux repartir.
Un regard circulaire dans la tente de ravitaillement me permet de juger du caractère spartiate des lieux, il faut pourtant que je me repose et que je me mette au chaud. Quelques minutes plus tard, alors affalé sur la même chaise que la veille, Louise chuchote à mon oreille. Cette ange gardien m’aurait-il retrouvé ? Comme dans un songe et sans penser, je regagne la voiture dans son ombre pour me laisser emporter dans 30 minutes de sieste durant lesquelles je débranche cette unité centrale qui s’endort blottie dans mon crâne. Au moment de sombrer, je suis conscient des enjeux car ce confort irrésistible risque de m’empêcher de remettre le nez dehors mais ce n’est pas lui que je suis venu chercher.
Je veux juste éloigner la fatigue pour mieux me remettre en chemin, j’en ai la certitude, je repartirai…et avec conviction.
Troisième boucle, renaissance et consécration :
Comme anticipé, le froid me saisit quand je quitte la voiture et sa douceur, mais rien d’insurmontable, comme si le sommeil m’avait armé d’une peau neuve. Et si la mue était terminée. Je me sens à présent pourvu d’une insensibilité interne qui m’ouvre sur une sensibilité externe nouvelle. J’ai ainsi la conviction intime que rien ne peut m’arriver et c’est l’esprit léger tout autant que libre que je me lance dans la dernière boucle.

De ce que je me souvienne des indications de Terry, il s’agit de la boucle la plus difficile, non pas la plus longue mais la plus caractérielle en termes de dénivellation. Dans ce qui m’était resté de lucidité, je m’étais fixé l’heure de 6h00 pour repartir sur la dernière boucle, ce qui me permettrait de vivre le lever du soleil et de profiter de la journée entière pour finir de transformer l’essai. Cette dernière boucle commence par une longue ascension que mes jambes grimpent d’un bon pas pour retrouver ce fameux col de TW. Le soleil levant se joue de nous et ne baigne pas le flanc de la montagne sur lequel nous progressons. Je guette les rayons avec l’espoir d’en être rapidement frappé car le vent souffle sur les hauteurs. Balloté ici et là, le froid s’immisce dans les moindres espaces laissés libres. En contrebas, toujours cette vue sublime sur le lac Dunstan qui ne nous aura pas quitté du regard. Le paysage est toujours aussi désertique et teinté d’une nudité douce. Les plaines sont jonchées de vaches et de moutons, uniquement dérangés par le bruit de nos souffles pourtant étouffés par celui du vent.

Je retrouve le sommet de TW et les Marshalls qui nous accueillent avec un immense sourire et s’affairent pour nous donner du réconfort. TW, c’est un peu le stand de formule 1 des sentiers, ces mécaniciens des hauteurs saisissent nos gourdes pour les remplir en un tour de main avant de les replacer à leurs emplacements. Un bol de soupe chaude plus loin et on est déjà relancé sur cette piste sans étoile. J’entame à présent une boucle sur les hauteurs en plongeant sur le flanc gauche de la montagne pour remonter quelques temps plus tard en m’agrippant par son flanc droit via une traversée d’alpages.

Une fois de retour à TW, je retrouve James et son sourire sincère. Il m’apparait marqué et les traits sont plus tirés qu’ils ne l’étaient dans la nuit, usés par des dizaines de kilomètres ajoutés depuis. Je suis surpris de le retrouver après mon arrêt matinal qui s’est étendu plus que de raison et espère secrètement qu’il va venir s’accrocher à ma caravane à présent délestée de son mauvais flow. Il est dans une des remorques de l’organisation en train de se ravitailler. Je ne perds pas de temps ici car malgré la chaleur humaine des lieux, elle ne parvient pas à rencontrer ma peau qui ne cesse de trembler. Après une descente de 200 mètres et le franchissement d’une barrière, je tourne sur la gauche direction Leaning rock, 4 kms aller-retour annoncés par les Marshalls. Malgré le vent, je sens le souffle de James dans mes pas et une vague de bonheur me submerge, je ne sais pas pourquoi j’ai l’impression que c’est un type bien comme on dit et son aura rayonne autour, allégeant mon cœur. Nous apercevons au loin cette formation rocheuse si caractéristique qu’un géant semble avoir posée pour coiffer la montagne.

C’est la seconde fois que nous passons ici et comme la précédente, tout est balayé par le vent. Dans de telles conditions, le demi-tour se fait rapidement avant que nous rebroussions chemin pour retourner une ultime fois rencontrer TW et nous lancer dans la dernière grande descente direction la plaine et Cromwell et sa vallée aurifère. La descente est plutôt agréable et se fait à un rythme relativement dynamique. Sans m’en rendre compte James s’est peu à peu éloigné en arrière et je suis tiraillé de le laisser ainsi. Je me retourne et le vois sourire.
Nous deux comprenons que les hauts comme les bas ne se commandent pas, lui dans un bas, moi dans un haut, le pacte étant de se retrouver en bas.
La plaine sous mes pieds, j’aborde la dernière bosse qui fait partie des nouveautés cette année. Lors du briefing, Terry a évoqué ce passage en expliquant qu’il était fatigué que chaque année les coureurs se plaignent de zigzaguer de longs kilomètres avant de retrouver l’arrivée salvatrice. Il a donc décidé de tracer une ligne au droit nous faisant passer par les reliefs. Cette dernière bosse se passe bien, c’est là encore très agréable et nombreux sont les arbres fruitiers qui peuplent ces alpages. D’ailleurs, arrivé en haut de cette aspérité, un pickup nous attend avec quelques fruits de saison, une pêche en poche je reprends mon chemin en me recouvrant car je pensais qu’en redescendant le vent faiblirait, mais il n’en est rien et il souffle de plus belle même à cette faible altitude. Je retrouve à présent le chemin le long de la route qui conduit de Cromwell à Northburn station. Déjà emprunté au petit matin, j’ai les repères suffisants pour savoir que la distance à couvrir est ridicule par rapport à toute celle déjà parcourue. Sur cette dernière portion, mon ego est aux manettes avec la volonté d’en terminer sous la barre symbolique des 36h. Je relance peu à peu et les derniers kilomètres défilent. Je longe des parcelles d’arbres fruitiers et la poussière dessine des tourbillons sous mes pieds. Le soleil est encore haut et inonde le lac sur ma gauche dont la surface est agitée par des clapotis incessants. Le dernier kilomètre est à présent annoncé et une excitation s’empare de mes jambes, je me sens apaisé, comme flottant à mon tour sous ce vent. La ligne d’arrivée apparaît et avec elle les enfants et Louise qui m’encouragent comme pour boucler une dernière fois ces boucles. La ligne franchie, tout se bouscule dans une explosion de sentiments. La fatigue est présente et quelques douleurs musculaires me rappellent la distance avalée, mais une sorte de béatitude règne. La joie d’avoir accompli ce que j’étais venu découvrir sur le sol néo-zélandais, une expérience intérieure intense, non maîtrisable mais finalement maîtrisée. La mue est terminée, je suis redevenu cet être sensible au monde et peux à présent le regagner.


Boules de vies et leur trône
Le lendemain a lieu une cérémonie de remise des boucles de ceinture de finisseurs caractéristiques de la complétude d’un 100 miles. Chose atypique et que je n’ai encore rencontré nulle part ailleurs, des « lots » sont disposés sur une grande table et tour à tour nous sommes appelés à venir choisir ce qui nous souhaitons rapporter dans nos valises. Ici le classement n’est pas affiché ni mis en avant, pas de place attitrée, pas d’esprit de compétition, juste un accomplissement personnel qui s’ancre dans un collectif.
Ne le cachons pas c’est aussi un peu la cour des miracles et nombreux sont les boiteux d’un lendemain de cuite kilométrique.
Pourtant le trophée récompensant la personne ayant le plus souffert et modélisé par une énorme boîte en bois surmontée d’une chaussure ne trouvera pas preneur cette année. L’organisation considérant qu’aucun de nous ne s’est suffisamment retrouvé à terre pour y prétendre. Ce n’est pas cette année qu’il va se renommer du nom de l’un d’entre nous.
Dans cette photo de famille recomposée, j’ai autour de moi une somme d’individualité ordinaire dans la fabrique de l’extraordinaire, au sens de l’ouverture d’une porte de sortie sur le quotidien. Glorieux ces anonymes qui se rencontrent sans se rencontrer mais qui auront sûrement des histoires similaires à partager. Des histoires de vie certes, mais surtout d’envie, celle de se sentir, l’espace d’aventures au long court, intimement vivant. Je ne pense pas que ce genre d’expérience nous change vraiment, je pense qu’elle nous aide à mieux accepter notre condition et affine la lecture du monde qui nous entoure, du moins celle que l’on s’en fait.

La course est sans pourquoi. Il ne faut pas toujours essayer de comprendre la génère des mouvements humains. Ce n’est ni pour ma survie que je bouge, ma vie n’en dépend pas vraiment, je ne suis pas drogué aux kilomètres ni même bipolaire des sentiers, je pense juste que c’est l’occasion d’une remise à plat comme pour retrouver sa place dans le monde et s’y relier. Rien n’aura changé à mon retour et pourtant, je reste convaincu que cette distance externe couvre un chemin interne bien plus constructif dans cette forge aux relations humaines et au regard que l’on porte sur l’autre.
Au cours de ce périple, jamais l’envie d’abandonner ne m’a traversé, il est peut-être là l’enseignement du jour. Affronter cette distance impose l’humilité et dans cette course à l’expérience, j’ai le sentiment d’en amasser peu à peu. Je suis toujours admiratif de ces métronomes de « vieux » briscard qui m’apparaissent d’une régularité sans aucune mesure. Ces pluri-finisseurs n’en sont pas à leur coup d’essai et ont acquis une lecture du terrain et des sensations qui imposent le respect. Je suis encore terriblement loin de cette connaissance mais cette expérience est une nouvelle fois riche en enseignement.
Et si dans cette expérience au monde, l’apprentissage en était la clef ? Apprendre sur soi comme pour repousser des kilomètres d’ignorance face aux grandes questions du « qui suis-je vraiment ? Quelle est ma place dans ce monde ?»
J’apprends donc je cours… Mais comment se faire à la fois élève et maître sans basculer dans ce néant ?
Site internet de l’évènement : Northburn 100 Ultra
Crédit photo « Boucles de ceintures » et « Départ nocturne » en photos de présentation : TheAfterWorkPhotographer




