« Sur les traces des ducs, je me suis d’abord abandonné, porté par la nature sauvage d’une Savoie indomptable, pour abandonner ensuite aux sirènes trop douces d’une paix embellie de traits salvateurs, avant de me sentir abandonné à la solitude matinale d’un de ces lendemains qui déchantent quand l’aventure n’est pas menée à son terme ».

Dans cette mécanique alpine, je perdrai la trace des ducs au Fort de la Platte. Allongé sur un sac de chantier et emmitouflé dans ma couverture de survie, la tête apposée contre les planches fatiguées d’une porte qui semble masquer ce qui ressemble en tout point à des toilettes de fortune. Le glas de cette aventure sonne bientôt dans un grincement de porte, un bruit de pas et les flatulences odorantes d’une aventurière qui s’abandonne avec force et fracas sur le rond de céramique avant de reprendre sa route non sans légèreté, délestée à présent de ce fardeau digestif. Quand la poésie des abandons se fait face, la pudeur n’est alors qu’un artifice qui donne sa mesure à une dignité que nous avons intentionnellement décidé de renier. En se refermant, la porte fait glisser ma tête au sol avant de me laisser à moi-même, ainsi allongé, en conversation avec ce corps à présent en paix. Malgré l’odeur âpre qui s’empare des lieux, le silence m’embrasse et dessine peu à peu les contours d’un sourire avant que je ne ferme les yeux sur l’ironie d’une situation qui bien qu’elle semble paraître en tout point pathétique me comble d’une joie sourde.
Suivi à la trace
Prélude
Après 3 ans de mise à l’épreuve et quelques kilomètres d’intérêt général, je reviens non sans crainte sur les lieux du crime. Si les paysages semblent s’être figés, identiques à mes souvenirs, l’acronyme a bel et bien changé. L’arrondi et la bonhommie des 3 C ont laissé place aux 3 lettres T, D et S (Trace des Ducs de Savoie) que nombre décrivent comme une bavante, une rugueuse, une sauvage, une montagnarde à la fois caractérielle et pittoresque traçant sa voie entre vallée d’Aoste, Haute Tarentaise et Beaufortain.
« Dans cette chasse aux bornes, contrairement à l’été 2014, je ne ramènerai pas la peau d’un ours qui cette fois-ci aura bel et bien mon scalp ».
Il est 3h30 du matin quand aux Houches je pénètre la navette qui nous conduira aux pieds du dragon. L’ambiance est au recueillement. Les gorges sont nouées, les vessies crispées, les mains sont moites, les yeux injectés de sang témoignent d’une nuit agitée passée sous l’emprise du stress, ça sent le baume du tigre, la transpiration et le camphre, ça pue surtout la peur. Deux mondes se font face, l’un semble apeuré, doutant des capacités des hommes à gravir les montagnes, l’autre, buste triomphant, affirme avec conviction que ses pas gagneront les sommets. Cinq heures sonnent quand nous sommes libérés dans les rues d’un Courmayeur endormi mais fourmillant pour une bonne heure et demie à tuer. Je suis le mouvement de foule et pousse bientôt la porte de ce qui ressemble à un palais des sports avec en son centre la patinoire de Courmayeur. Mon attention se porte sur un bout de carrelage encore laissé libre malgré la densité humaine, l’objectif, prendre ce qui ressemblera à un petit déjeuner. Je déteste ce temps de latence qui précède le départ, l’atmosphère y est pesante. On se toise, se jauge, se pronostique. Malgré la fraicheur ambiante, une chaleur s’empare de nos corps, un mélange d’excitation et d’appréhension auxquels se mêlent les relents d’une perte de repère qui peu à peu nous effraie, et puis, sans un mot on finit par trembler…
Courmayeur-Arrête du Mont-Favre
« He’s a pirate » raisonne bientôt et la ligne de départ cède sous le poids des espoirs suscités dans le cœur de milliers de pas. La marée humaine se déverse avec force dans les rues, inondation de testostérone et d’œstrogène venues des quatre coins du monde. La pente légèrement descendante confère de la vitesse à une foule qui gagne bientôt le premier sentier. Nous empruntons une piste de ski, qui, dévêtue de son manteau blanc hivernal révèle la nature verdoyante d’une veste estivale avec pour ligne de mire le Col Chécrouit 6 kilomètres plus loin. La vallée de Courmayeur est peu à peu baignée à la lueur des premiers rayons matinaux et au brouhaha des pas succède le silence délicieux d’un matin d’août. Sur la pente le cliquetis des bâtons bat le pas au rythme des respirations dans un mouvement oculaire vertical qui balaye des chaussures à la cime. Le chemin est large et permet aux âmes pressées de prendre la tangente tantôt à droite, tantôt à gauche s’échappant ainsi de cette ligne de vie humaine qui serpente le long du sentier avant de venir échouer au sommet pour redescendre inlassablement le long des versants. Après une apnée prolongée, nous gagnons bientôt la surface d’une mer de nuage aux allures de paradis. Le spectacle est irréel. Dans un jeu d’ombre et de lumière, les corps embrassent les reliefs.

Religieusement nous parcourons cette nature avec légèreté, sans bruit, comme par peur de dissiper la magie, comme par peur de tout bousculer. Les sommets rocheux émergent des abysses et semblent dessiner les contours d’atolls posés sur une mer d’huile que rien ne saurait perturber. Sur le versant opposé, des langues glacières aux allures de torrents donnent l’impression d’alimenter les flots.

Cette nature majestueuse pousse à l’introspection, tout était là bien avant notre passage et le restera bien après, mais comment ne pas imaginer l’ampleur de ce glacier jadis. S’il semble que les reliefs sont en tout point intouchables, qu’en est-il de leurs ornements desquels les Hommes s’évertuent inlassablement à les délester par leurs activités. Une triste mélancolie me parcourt, après 10 kms et 1250 de dénivelé positif, l’arrête du Mont Favre me retient et m’agrippe. Elle offre à nos yeux encore endormis et hagards ce que le côté italien du massif du Mont Blanc a de plus délicieux avec en filigrane le glacier de la Brenva, l’aiguille Noire, l’aiguille Blanche de Peuterey et le pilier du Frêney. La douceur ambiante m’enveloppe et me pousse à la contemplation. Je n’ai ni froid, ni chaud, je ne pense à rien, enfin je crois…
Profitant d’une grande inspiration, la nature me pénètre et gagne dans une étreinte mes poumons avant de passer dans mon sang et venir oxygéner des muscles qui m’ont porté jusqu’à elle. Quelques coureurs s’échappent à leur tour de cette frénésie de pas et à la croisée des regards rien ne se dit quand tout est dit.

Arrête du Mont-Favre-Col Chavannes
Le flux de coureurs est incessant quand je décide de reprendre le train en marche en m’agrippant à l’un de ses wagons. Après une légère descente, on touche le Haut Val Vény avant de remonter un large vallon qui nous pousse bientôt sur les rives du lac Combal. En véritable miroir alpin, il révèle le ciel à la terre dans un jeu d’empilement symétrique que les pourtours rocheux s’amusent à moduler.

Col Chavannes-Alpetta
Arrivé en haut du col Chavannes, nous surplombons cet océan cotonneux qui nous offre de magnifiques points de vue. Je m’échappe légèrement du tracé pour quelques pas crapuleux. A cet instant, l’Aiguille Noire de Peuterey parait si proche et en même temps si loin que dans un mouvement je me surprends à pouvoir l’effleurer du bout des doigts. Le paysage est somptueux et dans cette course effrénée mes yeux sautent de sommet en sommet comme pour capturer chaque parcelle d’une beauté toujours plus outrancière.
« Je veux alors bien devenir Sisyphe et rouler encore et encore mon caillou en haut des sommets, travail certes inutile mais non vain car m’enfermant à jamais dans cet écrin alpin ».
Les pensées fusent et pour la première fois de la journée je questionne mes motivations. Sous les traits d’un Josh Brolin apeuré, je me sens inlassablement traqué par ce temps psychopathe et ces barrières horaires anthropomorphes campant le rôle d’un Javier Bardem méconnaissable pour un remake de « No country for Old Men ». Cette nécessité d’avancer m’oppresse et me pousse peu à peu à perdre la mesure de cette ligne d’arrivée que je désirais si passionnément franchir. Ce temps ambivalent, aussi précieux que nous pouvons le voir futile, fait trop souvent l’objet de notre désinvolture alors qu’il devrait s’enorgueillir d’être le fruit de toutes nos attentions. On court après en descente, marche dessus en montée, le laisse s’échapper une fois l’arche franchi avant de tenter désespérément de rembobiner la bande de cette aventure afin de le contempler, ne serait-ce qu’une fois encore… le plaisir ultime résidant alors dans la finalité et non dans le chemin emprunté, une hérésie. D’ailleurs il me rattrape au moment où la danse du grand 8 poursuit sa course infernale inéluctablement rivé aux rails des sentiers, il ne me reste qu’à m’élancer à mon tour dans la descente vers Alpetta, espérant secrètement ne pas être une victime de ce temps assassin. Cette voie large en pente douce m’incite à quelques pirouettes arithmétiques avec l’alternance de courts épisodes de marche rapide puis de course. Tout l’enjeu de l’exercice étant de ménager les jambes pour un début de soirée qui s’annonce animé sur la piste de danse du renommé col de Forclaz. Mais au vu des grappes de coureurs qui ne cessent de m’aspirer vers le bas, au diable mon déhanché en soirée… je laisse peu à peu mon bon sens prendre la tangente en venant m’accouder au bar pour montrer à mon tour à ces coureurs pressés, mais peut-être surtout à mon égo, que moi aussi je peux courir. La sacro-sainte devise « marcher en montée, courir sur le plat et en descente » raisonne alors comme un idéal sociétal auquel je me dois de m’astreindre sans prendre en considération d’éventuelles différences, qui ne sont peut-être en fait que le fruit d’inégalités. On ne parlerait plus alors de couleurs de peau, de sexe, de taxes, de cotisations, d’impôts… pour alimenter le débat sociétal mais de VO2 max, de rythme cardiaque de repos, de volume d’entrainement, de VMA… Surtout ne pas montrer aux autres ses éventuelles faiblesses. En vérité, je viens surtout de me montrer à moi-même mon manque de maturité, premier écueil d’une journée qui va sereinement tourner à l’orage. Renonçant au problème et délaissant ma calculatrice kilométrique, je me laisse entrainer dans les pas de ces inconnus auxquels je désire intimement ressembler. Suis-je capable d’aller jusqu’au bout ? Je n’en suis moi-même pas convaincu mais eux doivent le pouvoir … Mon esprit s’accroche à la silhouette frêle d’une coureuse péruvienne. Concentrée sur sa foulée, je l’observe malgré moi survoler la descente telle un métronome. Elle dégage une sorte de sérénité douce qui auréole un corps qui se déplace avec légèreté dans un échange envoûtant avec la nature. Malgré un visage figé sous le coup d’interrogations intérieures qui aimantent les expressions, des rides timides aux commissures de sa bouche laissent imaginer un sourire enjoué et une nature d’ordinaire joyeuse. Parmi les milliers de coureurs qui m’entourent, comment expliquer que mes yeux aient décidé d’enlacer cette foulée plus qu’une autre dans un échange qui malgré son impersonnalité anime pourtant mes pensées. A cet instant je ne le sais pas, mais elle sera la dernière concurrente à franchir la ligne d’arrivée, après s’être écroulée puis relevée quelques dizaines de mètres avant. Peut-être que les corps communiquent secrètement au nez et à la barbe de notre conscience, comme si le mien avait en un instant saisi la force et le courage de cette femme.
Alpetta-Col du petit Saint-Bernard

La procession se poursuit et nous laissons derrière nous un large sentier pour prendre une mono-trace en sous-bois qui nous dépose bientôt sur les alpages du Vallon de la Doire de Verney dont les reliefs forment l’écrin du lac éponyme. Là encore l’eau se joue du ciel et les nuages dansent à la surface du lac. En levant les yeux on aperçoit cette ligne humaine ininterrompue qui s’élève magistralement en serpentant le raidillon final du sommet du col du petit Saint-Bernard. Court mais intense, le relief m’agresse les cuisses qui semblent néanmoins gagnées peu à peu par l’euphorie d’une foule présente en masse le long des derniers lacets. La pente nous arrache des sourires crispés sous l’intensité de l’effort, qui s’ajoutent au spectacle qui se joue. Ici personne ne triche et dans cette mise à nu, l’échange est intimement fraternel.
Les contacts se multiplient, les encouragements émergent de toute part et les regards s’agrippent et nous hissent avant de nous faire basculer dans la Savoie française, laissant derrière nous cette Italie romanesque.

Col du petit Saint-Bernard-Bourg Saint-Maurice
Le versant français commence par une longue descente de 14 kilomètres jusqu’à Bourg Saint-Maurice en empruntant l’ancienne voie Romaine qui permit, dès l’an 2 de notre ère, de relier Rome à Lyon à travers les Alpes. Cette portion roulante est baignée par un soleil timide mais qui devient de plus en plus écrasant à mesure que l’on s’éloigne des sommets pour gagner le fond des vallées. Les paysages changent et la verdure s’étoffe sous un jour nouveau. J’évolue seul mais serein, ma curiosité retenue par deux ou trois habitations qui semblent animées en ce début d’après-midi. Après un passage par Saint-Germain vibrant aux sonorités de l’écoulement de son moulin à eau, je gagne Suez que je n’avais pas identifié sur mon itinéraire. Imaginant être à l’entrée de Bourg-Saint-Maurice, je passe négligemment devant le petit ravitaillement en pensant n’être plus qu’à une centaine de mètres de celui beaucoup plus conséquent de Bourg Saint-Maurice. Les virages se succèdent et je sors bientôt du petit village désormais à la merci d’un soleil qui se fait plus entreprenant. Mes réserves en eau sont inexistantes et la soif de plus en plus oppressante. A découvert, je sens que je suis en train de perdre les poils d’une toison qui jusqu’alors m’enveloppait dans une certaine béatitude. Le long passage à proximité de la centrale électrique égratigne peu à peu mon moral. Pour beaucoup, la ballade commence véritablement à Bourg-Saint-Maurice où une ascension haute de ses 2 000 mètres nous nargue et nous attend. J’ai la sensation désagréable d’avoir fait une erreur de jugement qui est en train d’ouvrir une brèche physique à mon aventure. Un kilomètre passe, puis deux, puis trois avant que je ne gagne à bout de souffle le sacro-saint Bourg-Sant-Maurice. Pour la première fois de la journée c’est aussi ici que je retrouve ma famille qui s’anime autour de quelques pizzas. L’ambiance est joviale, détendue et rieuse et réchauffe un cœur qui s’était un peu oublié depuis de longs kilomètres. J’aimerais encore, ne serait-ce qu’un court moment prolonger cet instant, ce que m’interdis un temps toujours à ma poursuite. Je repars ainsi vers le point de contrôle habité de la sensation désagréable d’être légèrement entamé. L’orage intérieur gronde au loin et se rapproche inexorablement…

Bourg Saint-Maurice-Fort de la Platte
Après un contrôle de matériel, je reprends la route en compagnie de mon père qui décide de partager un bout d’ascension. Un moment privilégié d’un père et son fils qui égayera les premiers lacets avant de laisser place à une culpabilité grandissante. En partant de Bourg-Saint-Maurice, nous croisons un concurrent asiatique qui entame la montée, une gigantesque glace à l’italienne à la main comme pour emmener encore un peu plus loin cette Italie savoureuse. Mais à mesure que l’on avance j’ai la sensation désagréable d’être englué à un sol qui ne défile plus. J’ai rapidement du mal à suivre les pas des grappes de coureur qui se forment continuellement. De plus en plus lent, je sens la machine s’enrayer et le cœur s’emballer malgré un rythme des plus limités. La chaleur m’accable et mes réserves en eau prennent la tangente. Les paysages si grandioses jusqu’alors se mettent à danser autour de moi. Je me sens tout à coup léger, désorienté, embrumé avant de reprendre mes esprits les genoux à terre et la tête dans les hautes herbes. Tout ce que j’avais ingéré jusqu’alors jonche à présent le sol. Après un temps interminable et de nombreux arrêts, passé le fort du Truc je gagne le fort de la Platte complètement absent. Paradoxalement, cette fatigue généralisée ne semble pas avoir entamé mes jambes qui continuent de répondre à mes injonctions. Au fond de moi, c’est un autre chef d’orchestre qui décide de faire son mouvement social. La nuit me regarde en ricanant et l’inquiétude allume peu à peu les yeux d’un père qui assiste à un spectacle qu’il ne maitrise pas. Le moral est touché. La suite, les bruissements d’une couverture de survie, le contact froid et rugueux d’une planche en bois contre ma tête, les attentions d’un père qui s’affaire pour me rendre ce moment d’abandon des plus agréables, des rires, un soda payé hors de prix et puis plus rien…

Une heure s’écoule avant que je n’émerge à nouveau. Après un bref état des lieux musculaire, articulaire et intestinal, le constat est sans appel : je suis apte au combat. C’est alors à ce moment précis, au moment où je regrette le résultat positif de ce diagnostic que j’ai compris… je ne repartirai pas. Si j’en peux encore, je n’en veux plus. Le moral n’y est plus, je veux tout simplement être ailleurs, au chaud, je ne me comprends plus moi-même, ni ce que je fais là. L’histoire est belle mais finie. Honteux je regarde un père qui jamais ne me jugera, un sourire est échangé, rien de plus n’est nécessaire…Ne me reste alors au fond du coeur que cette timidité maladive qui étouffe la sonorité d’un « je t’aime » destiné à ce père que j’admire. Ces mots résonnent pourtant dans ma tête au moment où sa main rugueuse, travaillée par la nature et l’écorce, vient saisir la mienne pour remettre sur pied un fils égaré. La symphonie des corps fait alors danser le silence qui enveloppe soudain deux taiseux qui se comprennent.
L’abandon, ce berceau d’illusion
Comment placer des mots derrière le terme ? Parle-t-on d’abandon comme un renoncement ultime de la pratique ? Parle-t-on d’abandon comme un aveu de faiblesse incompatible avec ce que nous sommes sensés véhiculer ? Car après tout on fait de « l’ultra »…
L’abandon, c’est cette décision que tout le monde redoute, repousse, ignore voire dédaigne, comme une maladie incurable qui s’immiscerait dans notre cheminement personnel. Comme une personne devenue contagieuse, on fuit bientôt ceux qui sont épris de ce mal car dans le monde des mangeurs de bornes la peur règne en maître. Abandonner dans mon cas c’est aussi céder à la facilité, c’est se détester, et se délester de ce fardeau kilométrique.
Sans filtre, je ne cherche pas à rédiger ce qui s’apparenterait à une énième « chronique d’un échec annoncé » avec en filigrane le parfait fascicule sur la façon de trouver des excuses ou autres circonstances atténuantes. Il me serait pourtant facile de réécrire l’histoire, l’embellir en m’érigeant en héros merveilleux et malheureux. Mon destin serait alors suspendu à la volonté des 3 Moires, l’une déroulant le fil de ma ballade, une autre la mesurant quand la dernière, prise soudain d’une folie sourde, décide d’y couper court. Je n’aurais alors eu d’autre choix que de me résoudre à accepter une décision qui ne m’appartenait plus. Héros mythologique victime d’un destin tragique, j’aurais aimé naître à Thèbes, grandir à Corinthe et subir cette destinée implacable qui m’aurait conduit innocemment sur le chemin de l’abandon. A défaut, devenu héros mythomane, il m’aurait été facile de me cacher derrière une éventuelle faiblesse corporelle, un manque de repos ou de préparation, une côte trop rude, un effort trop long, un climat trop chaud voire trop froid. J’aurais même aimé vous dire que je me suis blessé, qu’il m’était humainement impossible de continuer, impossible de me relever terrassé que j’étais par une articulation luxée, un muscle déchiré, un os cassé, que j’ai pourtant tout mis en œuvre et essayé, encore et encore… mais qu’au-delà de cette mécanique interne c’est de mon intégrité dont il était question… Mais il n’en était rien et pour être honnête j’aurais même pu me relever et reprendre le cours de mon aventure.
La vérité est que j’ai été faible, lâche devant l’adversité, sans consistance aucune, car oui mes jambes me portaient et supportaient la distance, oui j’étais lucide et conscient mais sans détour j’ai renoncé. Je me suis laissé bercer par cette douce illusion, quand le corps délègue, le moral doit relayer l’effort mais quand celui-ci s’effondre, il ne reste plus qu’une coquille vide de sens « si toi aussi tu m’abandonnes… » alors à quoi bon avancer quand l’envie n’y est plus.
Abandonner comme une manière de ne plus exister.
J’aurais préféré que l’abandon soit cette none qu’aucun homme ne courtise mais manque de chance l’abandon est avant tout cette rencontre fortuite. L’abandon, c’est cette femme qui possède une beauté à la fois certaine et intrigante que vient surenchérir un caractère un brin agaçant en faisant naitre en nous la dualité du protecteur se voulant dominateur. L’abandon, c’est cette femme de laquelle on tente de se prémunir car y céder serait mettre à mal tout ce que l’on a construit jusqu’alors, mais arrogante, entêtée et entêtante, elle sait user de son charme dans les moments où nos forces nous quittent et où le doute s’immisce. Nous ne pouvons alors que lui exposer notre peur comme dernier rempart. L’abandon, c’est ce moment précis duquel on se sentait protégé, où le vide est à nos pieds et où l’on décide de pousser la porte et en franchir le pas avant de basculer dans ce qui va agiter nos pensées pendant de nombreux jours voire des semaines. Alors abandonner, est-ce nécessairement mourir ?

Ce type d’épreuve est sans concession et abandonner c’est disparaitre un peu. Le suivi live de l’organisation qui crépitait jusqu’alors à chaque nouvelle difficulté franchie cesse d’émettre et laisse subitement la place à un tracée horizontal et un bip continu. L’écran se fige, le terme est lâché : DNF (did not finish). Le dossard 8009 est mort au Fort de La Platte peu avant 20h et avec lui l’engouement qui animait les réseaux sociaux et les amis. L’acharnement thérapeutique s’est pourtant prolongé mais au regard de traitements qui ne procuraient qu’un sursis précaire et pénible à la vie, l’équipe médicale a décidé d’y renoncer leur préférant des soins de confort.
J’aurais aimé le décrocher avec élégance comme Céladon ou agilité comme Scaramouche mais c’est conscient et d’un geste maladroit que les épingles sont venues toucher le sol pour laisser s’échapper un dossard devenu trop lourd à porter, scellant ainsi le destin timoré du numéro 8009.
Les messages de félicitation, de soutien, de complaisance affluent bientôt pour tenter de soulager la peine, mais seul le vent du temps balaiera les traces de ma faiblesse…et puis la salle de réanimation se vide et ne reste que ce corps et le silence. Ce silence un temps souhaité mais qui peu à peu oppresse et n’a d’autres effets que de nous placer devant cette réalité implacable, la ballade est belle et bien finie. Si dans son éloge funèbre seront à coup sûr évoqués son amour de l’autre et son œil contemplatif, son destin fut celui d’un éphémère, futile et consumé à la lumière d’un soleil qui lui a brûlé les ailes. 15 août 2017 6h – 15 août 2017 20h30 voilà ce qu’a été sa vie. Moins de 14h30 d’existence, aussi effrénée que désordonnée. Quand la tragédie devient comique, comment ne pas sourire de ces 15 heures d’existence et 60 kms parcourus au regard des 6 à 8 heures d’effort d’un spermatozoïde qui à échelle équivalente parcours les 42 kms de la non moins célèbre course à l’ovule. Alors certes il ne doit pas se coltiner les cols de Tricot ou encore de Forclaz mais entre l’acidité des sécrétions vaginales, le passage du col de l’utérus, les 50 à 300 millions d’inscrits à la course, un flagelle en lieu et place de deux jambes et les éventuelles contractions, le mérite n’en est pas moindre. À y réfléchir j’aurais mieux fait de les inscrire à la TDS… Quand l’infiniment petit terrasse l’être humain, mais depuis quelques lignes je suis en train de m’égarer…
Les fourberies du défaillant
L’abandon est insidieux. S’il nous apparait être un salvateur immédiat, il nous conduit peu à peu vers nos ténèbres étouffées. Le trail révèle tout autant une grande bonté d’âme, une générosité désintéressée qu’il met en exergue la fourberie de la nature humaine, sa vanité, son égoïsme voire son égocentrisme. Regarder l’échec dans les yeux pousse à toutes les folies, et même celle illusoire d’une explication qui nous dédouanerait, l’abandon comme un champ de bataille révélant au combat des héros obscurs plus grands encore que les héros illustres. Et si en ce sens Edmond Rostand avait raison.
Comme un animal sans défense pris en chasse et déboulant dans une impasse, il est décidément difficile d’accepter le clap de fin au moment précis où il se présente à nous, surtout si celui-ci ne nous est pas favorable. Et puis comment exposer à l’autre sa faiblesse ? comment appréhender ce nouveau regard ? Le plus simple serait de mentir… Vient alors le moment où notre part d’ombre se révèle, se mentir à soi-même avant d’avoir à mentir aux autres et devenir ainsi le plus beau des tragédiens. L’idée même que d’avoir ces pensées aiguise notre terreur du miroir. M’est-il réellement possible de ressentir un tel laxisme en laissant ainsi germer de telles idées noires. Ces idées nous poussent peu à peu à minimiser la réussite de l’autre, pris aux trippes quand nous apercevons, lavés et changés, l’arche franchie par nos ex-compagnons d’aventure. Alors baigné dans la béatitude d’un parfum qui sent bon le musc en descendant de la voiture, on se voit peu à peu minable. C’est alors que l’on s’empresse de découper le bracelet bleu qui ornait jadis notre poignet en guise de participation à la TDS, honteux mais surtout désireux d’éviter à tout prix de recevoir des félicitations. Quoi de plus déroutant que le faux semblant, être un mensonge sur pattes serait la dernière frontière à ne pas franchir et notre intégrité morale le dernier bastion à défendre.
Physiquement, les effets s’opèrent. La tête rentre peu à peu au creux des épaules, la stature s’égratigne. Le pas fort jusqu’alors devient incertain. Les yeux jusqu’ici portés vers les sommets descendent peu à peu pour venir balayer le pavé Chamonien. Ombre déambulant dans ses rues, on ne rêve que d’une chose, que le rideau tombe après avoir joué une prestation médiocre pour se retrouver seul et réécrire l’histoire. Car refaire l’histoire, voilà tout ce à quoi on aspire. Trouver des explications, des circonstances atténuantes qui nous permettraient de nous déshabiller pour quelques instants de cette culpabilité qui nous colle à la peau. A quel moment ça a déraillé, comment aurais-je pu, aurais-je dû enrailler tout cela ? Être capable de considérer l’échec et ainsi tuer cette statue glorifiée de celui qui affronte vents et marées et emmène son équipage au bout du périple. La remise en question est nécessaire, implacable, pourquoi à cet instant, ici dans ce cadre somptueux n’ai-je pas été capable de finaliser l’aventure ? J’ai eu l’opportunité de faire partie d’une histoire de laquelle j’ai fini par me détourner, comme un tableau communautaire où viendrait le moment d’y mettre sa touche mais que notre coup de pinceau lui retirerait tout à coup toute sa splendeur. L’avantage s’il n’y en a à retenir qu’un, est que les dossards ont rarement le même numéro.
Paradis perdu, et après
La peur de l’après…céder à l’abandon serait-ce le légitimer et en faire une habitude ? comme un coin sombre inexploré jusqu’alors, qu’on éclaire subitement pour y apercevoir un espace douillet et dépourvu de tout danger dans lequel à l’avenir, on pourra facilement se réfugier. Et si Mr Jordan avait raison « […] si tu abandonnes une fois, cela peut devenir une habitude, n’abandonne jamais », à présent j’ai peur. Peur de ne plus être capable, peur d’être à nouveau terrassé sous le glaive de ma lâcheté, peur de mes propres faiblesses, peur de mes erreurs, peur de ne plus croire en moi… Finalement qu’abandonne-t-on à l’abandon ? Jusqu’au fort de la Platte mon existence était double. J’existais dans le regard des autres mais j’existais aussi par moi-même, à moins que ce ne soit par « moi-m’aime ». Et si la véritable question était là, s’aime-t-on vraiment ? pratique t’on l’ultra distance pour se prouver quelque chose ? pour l’estime de soi au service de l’amour de soi ? Finalement, le moi dans l’effort est-il si différent du moi ordinaire, c’est peut-être en ça que réside la « non acceptation » d’un échec matérialisé sous les traits de l’abandon. Après m’être aimé si fort devant les difficultés, je vois peu à peu ce moi guerrier s’éloigner à mesure que je renonce, me laissant là, impuissant, victime d’une mélancolie douce. C’est finalement ce rapport à soi-même, cette déception qui semble le plus difficile à porter en place publique quand plus rien ne protège nos trippes. A cœur ouvert, les sentiments s’échappent avant qu’un temps affamé ne vienne les digérer car en abandonnant, c’est à une part de nous que l’on renonce.
Éloge de l’abandon, la reconquête de soi
Quand la tenue de « traileur » jonche le sol et que l’eau chasse la boue qui finit bientôt par disparaitre dans le siphon de la douche, l’esprit se libère. A aucun moment je me suis dis c’est bien, j’ai quand même parcouru 60 kilomètres. Je crois en fait qu’à cet instant la distance m’importait peu. Mais peu à peu, le temps s’est attelé à son œuvre en me poussant à faire la distinction entre le sens de ma ballade et la signification que j’avais décidé de lui attribuer. Et si je m’étais trompé d’abandon ? Au final j’ai stoppé une course qu’un seul d’entre nous est en mesure de gagner car par définition il n’y a qu’un seul vainqueur. Alors quoi ? selon ces préceptes sémantiques tous les autres ne sont par défauts que des perdants ? et ce malgré qu’ils aient triomphé d’eux même, repoussé leurs limites, battu le pied sur cette ligne d’arrivée… Pourquoi dans ce cas accorder tant d’importance aux termes puisqu’ils déforment une réalité heureuse en lui conférant les contours d’un échec généralisé ? Et si finalement le véritable abandon résidait là où le chemin compte plus que le but, là où le sens compte plus que la signification des termes ? Et si finalement je m’étais trompé en pensant abandonner au regard de l’horloge plutôt que de m’abandonner à cette nature sauvage et aux relations humaines qui animent les sentiers ? Certes j’ai bien tenté et échoué sur la longueur mais si ce chemin tronqué avait en fait révélé de nouvelles voies, celles de la tempérance et de la modération. Même si l’abandon est un sentiment violent inspiré des passions, abandonner n’est-ce pas une manière de me rendre à moi-même ? Toujours est-il qu’il faut savoir faire preuve d’humilité, si je n’ai pas mené l’aventure à son terme c’est que je n’étais pas capable de le faire car après tout le ciel rabaisse toujours ce qui dépasse la mesure…
Et pourtant ce ne sont que des hommes, la course du siècle…
Cette année 2017 marque le monde de l’ultra trail de son empreinte et alimente tous les fantasmes tant les observateurs annoncent une édition de l’Ultra Trail du Mont-Blanc titanesque qui verra s’affronter au cœur de cette arène naturelle les meilleurs de la discipline.
« Je les croyais taillés dans la pierre, façonnés par les arêtes et la pente, conçus par dame nature, accouchés des étoiles, élevés par les loups, sortis tout droit de la mélancolie aventureuse d’un Homère. Ils auraient pu s’appeler Achille, Arès, Patrocle, Ulysse, Hermès, mais ils n’étaient finalement que Xavier, Kilian, Jim, Tim et François ».
Je n’avais d’eux que l’image édulcorée véhiculée par une littérature « spécialisée » qui ne cessait de narrer leurs exploits, le Denali pour l’un, la Western States pour l’autre, la Hardrock, la diagonale des fous, les records tombaient encore et encore à mesure que les dossards s’accrochaient… La crème de la crème de la discipline, les cracks comme il est coutume de dire, le haut du panier dans les yeux de celui du bas, ils ne pouvaient que susciter l’adoration.
Je me suis vu revenir en enfance et retrouver ces doux rêves où les héros extraordinaires pouvaient côtoyer ces inconnus ordinaires. J’imaginais alors le silence de leur foulée, juste une brise passant et virevoltant, un scintillement dans une voûte étoilée. Je les imaginais indestructibles, sereins, inébranlables, inattaquables, souriants comme ils le sont si souvent une fois figés sur les pages glaçantes de ces papiers glacés. Mais croyez-moi, il n’en est rien. Dans ce mano à mano de fibres musculaires, le bon, la brute et le truand avaient déserté la scène et ne restaient que le gendre idéal, la légende, le repenti, l’impatient et le roi pour animer le cœur des observateurs et avec eux celui de ces groupies d’un nouveau genre qui leur emboitaient la foulée, portable greffé au creux de la main. Ça ne sentait plus le rustique, le bois vieilli et travaillé par des mains fatiguées mais expertes animées par la tradition cette liberté si chère. Ça sentait le neuf, le plastique, l’artificiel, une nouvelle ère dans laquelle l’ultra trail semble peu à peu basculer, je n’ose en imaginer les dérives. J’étais alors ce spectateur passionné mais hagard, figé devant l’ironie des suiveurs que je ne comprenais pas. Pourquoi courir après nos héros quand nous pouvons simplement les couvrir de nos regards admiratifs. Sur le bas-côté j’observais non la beauté de cet art mais la réalité d’une pratique dans laquelle la souffrance des corps égratigne peu à peu l’aura des héros. Moins de 20 kms les séparaient de l’arrivée quand je les ai vus surgir les uns après les autres, défigurés qu’ils étaient sous la violence de l’effort. Si le combat avait livré un scénario des plus magnifiques faits de rebondissements, de drames, d’espoirs déçus pour les uns, de confirmation pour les autres, ils m’apparurent méconnaissables, fantomatiques, déconnectés d’un monde qu’ils n’allaient retrouver qu’une fois la ligne franchie. Un instant j’ai embrassé cette souffrance dans une communion contemplative animée par ces corps en mouvement.
Je n’en croyais pas mes yeux et à demi-mot comme dans un songe, je ne pu m’empêcher de déclamer devant cette assemblée inquisitrice « et en fait ce ne sont que des hommes ».
Prochaine édition: Août 2019 / Lien vers le site de l’organisation (ici) / Sources photos (photographe officiel de l’évènement, Clément Boinot).