Mangareva Pearl Trail 31 kms, 1 000 D+, « E Tupu te temeio ou l’art de la greffe »

« Si rien n’était écrit, il n’en restera que cette évidence. L’évidence d’une rencontre, l’évidence d’une alchimie, d’une greffe presque inévitable entre une idée un peu folle née aux confins de Tubuai et enlacée autour des rondeurs d’un nucleus, et un greffon passionné élevé dans l’amour d’un peuple tourné vers l’océan et qui peu à peu lève la tête vers ces terres hautes du Mokoto. Faire courir les Hommes sur les seins nourriciers d’une terre de caractère, voilà ce qu’Alexis a introduit au plus profond de la nacre mangarévienne. Des mois durant, gravitant, la nacre fit perdre la tête à ce nucleus oublié, dissipé bientôt sous le jour d’un bijou devenu perle et qui révèlera son éclat aux yeux ébahis de missionnaires d’un nouveau genre débarquant baskets aux pieds. Ce Mangareva Pearl Trail est unique, inclassable, sans doute même inexplicable… ».

Trace MPT     

     A l’heure où certains annoncent la mort programmée de l’esprit Trail face à la multiplicité des courses, l’appel fédéral ou encore les lobbyings toujours plus pressants qui tentent de s’agripper au phénomène, et si au beau milieu du pacifique Alexis avait réussi ce pari fou… Faire renaitre aux confins d’une terre encore vierge, une pratique simple, dépouillée et généreuse, choyée dans le berceau d’une population marquée par le partage. Maintes fois sa main aurait pu trembler, laissant sur son passage une nacre meurtrie mais il n’en était rien … Au moment de saisir et d’extraire la perle de son écrin, son regard s’est animé d’une passion nouvelle, profonde, inconnue jusqu’alors, aimantée à une envie débordante de révéler à ses invités chaussés ce qui fait la magie de l’île de Mangareva. Je ne sais si je vais trouver les mots justes, s’il existe seulement des mots permettant de retranscrire ce qu’il s’est réellement passé, en voici tout du moins une première mise en bouche…

Les Gambiers apprivoisés

     Après 4h de vol et environ 1 600 kms en direction du sud-Est au départ de Tahiti, nous voilà survolant l’archipel des Gambiers qui, à peine à portée de regard, nous révèle les nuances qui composent la palette de sa grande bleue souvent translucide virant de l’azur au céleste en passant par le cyan, le marine, le bleu nuit, Tiffany ou encore le bleu klein. Avait-on une seconde imaginé une telle variabilité de cette couleur primaire ? pas farouche, l’île la plus éloignée de Polynésie s’effeuille peu à peu et laisse entrevoir des mensurations généreuses, 8km de long pour un peu plus de 15 km2 de terres émergées et deux formes aguicheuses, le Mont Duff et le Mont Mokoto qui culminent à plus de 400m. La première terre foulée est celle du motu Totegegie où se situe l’aérodrome, il nous restera encore une traversée de 30 minutes pour gagner Rikitea, chef-lieu de Mangareva. Premier contact mangarevien, premier collier de fleur au son des to’ere, des pahu et des accolades chaleureuses, sur ces terres reculées comme partout en Polynésie, l’accueil est inné.

     Si les familles ont choisi les pensions, nous nous dirigeons vers l’école transformée pour l’occasion en dortoir avec en arrière-plan musical les clapotis du « domaine du roi » qui donnera à nos yeux, l’occasion d’assister à quelques levers de soleil flamboyants.

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Le domaine du roi enflammé

     Le briefing d’avant course a lieu plus tard dans la soirée avant la traditionnelle pasta party. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il est expéditif. Cela fait maintenant des mois qu’Alexis soulève le moindre caillou pour nous décrire la qualité de la terre, chacun de nous semble à présent connaitre le parcours sur le bout des doigts. La soirée se conclut par une démonstration de danse tahitienne et les premiers ciseaux d’aventuriers devenus peu à peu silencieux, orientés vers un réveil matinal et avec lui cette peur de l’inconnu qui donne du piment aux relations.

Prière de ne pas stationner, ceux qui vont courir pour vous vous saluent

     Après une nuit à ronronner pour certains, le réveil d’apparence paisible laisse imaginer des estomacs noués malgré les sourires bientôt dissipés par une appréhension grandissante. Le temps est magnifique, une belle journée s’annonce pour gambader aux Gambiers. Véritable lieu d’histoire, sorte de trait d’union entre culture polynésienne ancestrale et ère chrétienne, le départ ne pouvait pas être donné ailleurs qu’au pied de la cathédrale Saint-Michel. Construite à partir de 1849 en pierres de corail, ce qui lui confère un grammage si particulier, elle se compose de 18 colonnes supportant une voûte tissée en roseaux recouverte de chaux et appuyée sur une solide charpente en bois de uru (arbre à pain) relié avec du nape (bourre de cocotier tressée) et nous transporte sur ses boiseries incrustées de nacre, symbole d’un amour inconditionnel de la finesse et du détail.

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Bienveillance lumineuse

     Lieu mystique quand le soleil serpente entre ses deux tours, elle accueille ce matin une drôle de messe en baskets. Religieusement silencieux, nous sommes 41 gambadeurs et gambadeuses dont 15 mangareviens disséminés à ses pieds pour la bénédiction. Peu importe la sensibilité religieuse ou non, ce moment est suspendu et envoûtant. Au rythme des champs et du prêche nous naviguons dans les textes saints et leurs références délicieuses à la course à pied. Si j’avoue volontiers n’avoir même jamais lu l’un de ces textes, je reçois ce souci de recherche et d’anecdotes comme une magnifique attention de la part du katikita. «(…) je traite durement mon corps, je le réduis en esclavage pour ne pas être moi-même disqualifié après avoir annoncé aux autres la bonne nouvelle(…) », d’ailleurs, tout au long de la journée, plusieurs fois ces paroles trouveront de l’écho pour venir réanimer un corps en perdition. Du coin de l’œil j’observe Alexis qui dans un mouvement tente de masquer son émotion et sa fierté, le sourire est la meilleure arme du timide.

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Un prêche en basket

Chasse patate

     Après quelques percussions qui semblent dicter le rythme de nos cœurs, le départ est donné au son du coquillage. A présent, pour chacun d’entre nous, seules les jambes décideront de l’issue de cette belle ballade. Très vite la file de coureur s’étire avant de s’enfoncer sur la gauche dans la première traversière. Alexis et son équipe ont fait un travail formidable de débroussaillage et d’aménagement des sentiers transformés pour l’occasion en véritable autoroute naturelle. Les racines ont été lustrées et les cailloux nettoyés par les pluies diluviennes qui se sont abattues la semaine dernière. Il ne nous reste qu’à jouer de légèreté en venant caresser cette terre ocre et jeter ici et là des regards contemplatifs au travers de ces fenêtres végétales taillées pour l’occasion et qui nous offrent un magnifique point de vue sur le lagon. Coté sensation, si l’on reste dans le champ lexical de l’océan, c’est matinée crevette, j’ai bien l’impression qu’aujourd’hui mon corps ne va pas avec ma tête. Si l’envie et la motivation veulent accélérer, les jambes semblent péniblement répondre à tant d’entrain, comme engluées dans un nuage cotonneux, ce qui laisse présager que le plaisir jouera à l’intermittent du spectacle. D’ailleurs, si j’étais trompettiste, je dirais que je ne vais pas uniquement en jouer mais que je risque bel et bien de l’avaler ma trompette, notamment dans les pentes du Mokoto. Qu’importe, l’essentiel est ailleurs au moment d’aborder la première descente, il y a encore deux jours, des contraintes professionnelles m’obligeaient à tout annuler…

     Coté course, après avoir failli s’égarer au départ de la traversière en filant au droit dans une propriété privée, la voix de Laurent a rattrapé Jean-Marc par le short pour le rediriger sur le droit chemin. Ça semblait bizarre cette histoire, trop tôt pour une visite de maison et franchement malgré la douceur de l’île, Jean-Marc ne semblait pas venu ici pour acheter du terrain. Depuis, il a pris la poudre d’escampette dans la descente, talonné par un Laurent accrocheur puis par Tom. Le replat me permet de revenir sur Tom, puis sur Laurent. Je retrouve ainsi mon acolyte de ces derniers mois et la perspective de partager une nouvelle fois une belle aventure me réjouit. Comme dans un vieux couple un regard suffit pour comprendre ce qui se trame. Je ne suis pas dans mon assiette, Laurent ne me parait pas non plus au mieux malgré un « ça va » balancé dans un sourire qui, à y regarder de plus près, couplé à une respiration qui me semble trop fréquente pour le rythme où nous allons et une démarche qui a perdu de la légèreté qui la caractérisait ces dernières semaines à l’entrainement, viennent confirmer mes inquiétudes. Au loin Jean-Marc joue à l’illusionniste et a déjà disparu, nous ne le reverrons jamais…

     A l’approche de la seconde traversière (Km6-7) Maranui se joint à la fête et va organiser la première sauterie. A peine quelques mètres d’ascension et hop je saute, puis Laurent et enfin Tom, pas des plus raides, cette seconde traversière nous a lessivé. La descente est rapide et après un virage à gauche qui dégage le replat, j’aperçois Mara au loin suivi une centaine de mètres plus loin par Tom mais je n’aperçois plus Laurent derrière. J’espère secrètement que les sensations vont revenir avec les kilomètres et qu’il réapparaitra, je sais Laurent affuté mais au bord du précipice du surentrainement, les kilomètres parleront. Après quelques centaines de foulées je rejoins Tom avec qui nous allons former un duo jusqu’au juge de paix du Mokoto. Je ne le connais pas, je ne l’ai même jamais rencontré mais très vite notre duo va s’accorder. Sec comme on dit dans le jargon, Tom a été taillé dans les pentes de Moorea et façonné aux montées sèches. Excellent grimpeur notre duo jouera au yoyo dans les deux bosses du 11 et 13ème kilomètre où plus faible dans cet exercice je n’essaierai pas de m’accrocher à la montée pour revenir sur le replat. Généreux dans l’effort, souriant par nature, sa sympathie est communicative. Il est dans son élément et profite de l’aventure jouant de dextérité avec la petite caméra qu’il a embarquée pour mettre en boite ces paysages.

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Happy hour

     Comme dans toute amitié naissante, notre histoire sera faite de hauts et de bas. Tour à tour nous connaissons des moments de baisse de régime, c’est alors que, silencieux, on glisse imperceptiblement pour s’agripper à la foulée de notre comparse en attendant patiemment que l’orage se dissipe avant de prendre le relais et vice versa. Mara est à portée de foulée mais ni moi ni Tom ne semblons être en mesure d’appuyer le pas et nous regardons sa silhouette dandinante se dissiper au fil des kilomètres.

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Captain fenua

Le cri d’un peuple

     Au-delà de la course, ce sont quatre jours d’immersion qui nous ont été concoctés et que nous avons vécu comme autant d’excuses pour partir à la rencontre de ces hommes et femmes accueillants, qui roulent les R et les yeux en nous voyant traversant leur ile comme poursuivi par le démon. Les mangareviens ont le sourire accroché aux lèvres et une fleur à l’oreille, ils sont tatoués, bienveillants et curieux. Si le rire des hommes est déployé et animé, celui des femmes est plus réservé, empreint d’une timidité et d’une retenue qui ajoute à leur charme. L’esprit de l’île est le miroir de leur danse, le pe’i. Unique, intense, courageuse, parfois sauvage quand les yeux s’habitent peu à peu, envoûtante voire hypnotique lorsque l’osmose des battements de pieds opère au son de percussions lancinantes et du bruissement des costumes végétaux.

« En rythme, dans une symbiose où l’on oublie l’humain perdu dans cette nature nourricière, ils offrent tout quand ils n’ont à offrir que le fruit de leur labeur ».

     Si l’histoire récente et plus lointaine est faite d’interdiction, de restriction, d’essais nucleus(aires), les mangareviens restent fidèles à cet amour ancestral de l’autre et ont su sans cesse se réinventer comme une nacre accouchant d’un trésor avant de subir une surgreffe.

     C’est d’abord timide que ce peuple gagnait les abords de la route. Quand l’entrain des jeunes était démonstratif, celui des anciens était tout en retenue dans un hochement de tête presque religieux, comme une seconde bénédiction. Au fil de nos kilomètres, en compagnie de Tom, on a vu les bords de route se garnir peu à peu et s’animer jusqu’à générer une atmosphère de fête populaire au passage des villages Akaputu et Taku. C’est la première fois qu’ils voyaient des gens courir dans le cadre d’une « course officielle », quelle nouveauté, quelle absurdité sûrement. Ne sachant pas de prime abord comment réagir, Mara glissa à quelques enfants que s’ils tendaient les mains les coureurs viendraient les « checker » et…la magie opéra quand un groupe d’enfants nous tendit les mains dans une joie et une amitié bilatérales qui transportaient les coureurs et faisaient voyager les habitants. La communion était totale, les mangareviens nous offraient tout, en retour, nous n’avions rien d’autre à leur offrir que nos sourires et nos émotions. Mais qu’importe, un peuple heureux n’est pas matérialiste et ils nous berçaient de cette douceur de vivre qui caractérise les îles. Au loin nous apercevons le juge de paix du Mokoto, qui nous couvre bientôt de son regard rocailleux tranchant avec le bleu du lagon. Il ne nous reste qu’à ne pas faire les fragiles au pays des solides.

Peuple Mangarévien
L’art des sourires

La transhumance, avis de recherche pour brebis égarée

     Dans sa première partie, la pente ne semble pas des plus raides, et pourtant je n’arrive pas à courir. Une sorte de fatigue générale s’est emparé de mon corps, mon âme vagabonde dans les méandres de ma faiblesse. Sous une vision floue je vois Tom s’éloigner au loin et s’attaquer à la forteresse Mokoto.

« Pour ma part je zigzague comme alcoolisé. Les effluves envoûtantes des paysages mangareviens ont gagné mon sang et semblent me plonger dans une sorte de coma idyllique ».

     Une fois la partie bétonnée gravie, je m’enfonce dans les bois sous les allures d’un vieil alcoolique débraillé qui de surcroit aurait abusé du paka. Je n’avance plus et m’effondre bientôt dans le parfum des pins et pris la main dans le sac à framboise sauvage. Surtout pas dormir…Après quelques instants comateux, je me hisse péniblement sur mes deux jambes folles avant de jeter mon dévolu sur une branche aguicheuse. Je ne sais si vu mon état j’entreprends de confectionner deux tuteurs à tomates, deux paratonnerres ou deux béquilles, une chose est certaine au moment où mon pied vient percuter la branche pour tenter de la casser en deux, je trébuche et me retrouve l’arrière train dans les défections de chèvres, ça porte peut-être bonheur… Assistant au spectacle avec un large sourire un bénévole bien charpenté, pour qui ses deux béquilles s’apparenteraient plus à des cure dents, casse la branche dans un mouvement et me tant deux morceaux inégaux me transformant de fait en berger claudiquant. J’embrasse alors ma nouvelle profession et file en transhumance sur le sentier des chèvres. A l’heure du tout carbone, ma vision écologique est mise à mal sous le poids de ces bâtons naturels qui attirent ma carcasse vers le bas et trainent nonchalamment derrière moi, faute de bras, entassant tout un tas d’aiguilles de pins dans une vision tristement comique. Voyage initiatique de courte durée, je laisse mes chèvres invisibles paitre sereinement et m’adosse à un pin. Je ne sais s’il s’agit d’un mirage mais un berger familier surgit bientôt sur le chemin. En rythme il bat le terrain d’un pas décidé et semble, au vu de sa vitesse de progression, aplanir le relief. Laurent est de retour pour mon plus grand plaisir. Sur le chemin des montagnes russes, il vient de retrouver son entrain et son sourire et repars conquérant. Il m’adresse quelques mots d’encouragement que je n’arrive pas à déchiffrer dans mon état, je lui lance en retour une déglutition de mots sûrement incompréhensibles « gnegnegne -gniiiii» et qui, pourtant, parait si clair lorsqu’ils raisonnent dans ma tête « vas-y Laurent, c’est superrrrr ». Je tente dans un mouvement de m’accrocher à son attelage comme une brebis égarée qui aurait retrouvé son berger après des jours d’errance. Incapable de profiter de ce nouvel élan, plutôt que de retrouvailles, ça ressemble davantage à un méchoui et tant bien que mal j’aborde la partie dégagée du Mokoto. J’aperçois la file de bénévoles qui encadrent un chemin tracé droit dans le pentu comme on dit dans le jargon. À mes yeux révulsés, ça ressemble davantage à une descente de camion encadrée de barrières direction l’abattoir. En brebis apeurée j’avance à contre cœur. Enfin, avancer est un bien grand mot, si mes jambes semblent marcher et aller de l’avant, le terrain ne défile pas et reste figé comme si je m’étais engagé dans un escalator à contre sens. Cette montée semble durer une éternité. Les bénévoles m’encouragent et s’époumonent, mais à mon passage j’ai l’impression d’assister à la scène du film au ralenti. J’éteins bientôt la lumière pour avancer machinalement, surtout ne pas se projeter et ne pas regarder le chemin qui reste à gravir mais plutôt ce paysage qui, bien que j’en ai besoin, est à couper le souffle. Je suis sorti de ma rêverie à l’abord de la première corde que me tend dans un sourire un Mangarevien. Je regarde hébété mes mains agrippées à ma branche… Comment pourrais-je abandonner ces si loyaux compagnons sur le champ de bataille. Le cœur en berne je comprends le comique de la situation et dispose mes béquilles en forme de croix dans un ultime hommage, le mec me regarde les yeux grand ouverts… Au loin j’ai eu le temps d’apercevoir Laurent revenant sur Tom, plus tard on m’apprendra qu’il revenait en fait sur Mara qui, pris d’envies touristiques, s’était égaré dans la montée. La légende continue et entretient le mythe. Il réussira néanmoins à force d’abnégation à raccrocher les wagons avant de repartir à la conquête de la boite. La fin de mon ascension est rythmée d’ascenseurs humains, des mains saisissent les miennes et me propulsent, je ne touche plus le sol. L’île se dévoile dans un feu d’artifice coloré, le prix de la douceur sans aucun doute.

Pas de fragile, que du solide

     En abordant le haut du Mokoto, je sens tout à coup le mont s’animer et se mettre à vrombir. Comme pris de soubresauts, la terre s’agite. Une euphorie s’est emparé de la pente et semble vouloir nous mettre au tapis nous autres pauvres pantins qui n’avons d’autres choix que de nous agripper aux herbes éparses. Cet ouragan a un nom, Taivave. L’enfant du pays vient de faire son apparition au bas de la partie dégagée de la montée et avec lui la liesse générale. Affamé, il avale la pente en se hissant au son des encouragements de tous les mangareviens présents. Taivave, le valeureux, Taivave le aito, Taivave ce héros. Du haut de ses 20 ans et de la fougue qui caractérise la jeunesse, il a suivi Alexis dans sa folie et a quitté le temps d’une escapade le cocon d’un va’a qui le forge pour embrasser la course à pied. Cette distance lui est inconnue, c’est son tout premier 30 kms et pourtant il est là, dépouillé, combattif, innocent, courageux. S’il connait ce terrain de jeu, il le respecte et le chérit et emmène dans ses pas la force d’une île où le respect s’acquiert dans les actes.

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Hurricane

     S’ils sont nés dans ou sur l’eau, cette jeunesse triomphante veut reconquérir les parties hautes de leur île. Ils s’appellent Taivave, Jérome, Moana, Jacques dit Johny, Noel, Hiro Nephi, Tehitirava, Arorani, Sylvain, George et viendront bousculer ces champions comme ils aiment à nous appeler.  Innocent comme quand deux jours plus tard, déboulant devant chez Alexis au petit matin, ils lui apprennent qu’ils filent eux aussi avant nous gravir le mont Duff « mais les gars vous êtes fous, ce n’est pas le bon chemin, le Duff c’est par là ». Insaisissable lorsqu’arrivé en haut de ce même mont Duff, un à un ils surgiront de nulle part sur cette arête, souriant, décontracté, une enceinte à la main et heureux de partager avec simplicité un lever de soleil nuageux. A la descente, plusieurs fois ils disparaitront prenant des chemins de traverses en riant à gorge déployée. Simple quand pieds nus, en short de surf et avec de gros sacs à dos ils gravissent les reliefs quand nous autres arborons tout un tas d’apparats qui paraissent soudain bien désuets. Curieux et respectueux quand collégialement nous échangeons sur nos sports respectifs et nos vies. Timide comme quand Alexis fera un détour par la petite épicerie du village pour annoncer à la patronne que Johny, son employé, aura un léger retard ce matin, encore ce fameux Duff. Aimable comme quand 4 jours durant ils nous choiront dans une simplicité déconcertante. Mais aussi souriant, chambreur, volontaire, ils ne cessent de nous offrir une gaieté ravageuse. Une bande de potes, une fratrie qui ne vit rien par procuration mais fait en sorte que personne ne reste au bord du chemin. Chacun trouvera une main tendue, un encouragement pour gravir encore et encore de nouveaux sommets.

« Si tu ne nais pas fragile, tu le deviens mais si tu nais solide alors à Mangareva bien plus qu’ailleurs tu le restera ».

Que du solide

Pas de fragile, que du solide

Monts et merveilles mangareviennes

     Derrière les nuances bleutées de ses perles, ce sont des jardins aux pelouses vertes et entretenues débordant de fleurs, d’arbres à pain, de citronniers, de pamplemoussiers, d’arbres à litchis, de manguiers, de goyaviers, de fruits de la passion, d’avocatiers, de framboisiers qui aimantent bientôt le regard et confèrent au tableau des couleurs franches et clinquantes, uniques, comme l’est la voute étoilée qui scintille une fois le bleu du ciel chassé. Les monts sont parsemés de pins ondulant au rythme du vent et faisant danser leurs différentes teintes avant de devenir rocailleux, lunaires, aériens, tellement solides. Les gravir est alors une envie, un rêve presque absurde quand le corps se plie peu à peu sous la dureté de ses pentes. L’ascension est alors un pèlerinage, une prière intérieure comme la première cordée ouvrant une nouvelle voie inoubliable.

Conquête de l'Est
À la conquête de l’Est

     Une fois atteint, le toit de l’île révèle à l’horizon, à des yeux qui n’y étaient pas forcément préparés, les silhouettes aux contours harmonieux de trésors émergés posés sur un lagon qui décline des bleus à faire rougir les impressionnistes. Ils répondent aux doux noms de Taravai, siège de l’église Saint-Gabriel, Akamaru, son allée majestueuse couronnée de cocotiers menant à Notre-Dame de la Paix et accroché à Mekiro sa croix et ses chèvres sauvages, Aukena et sa tour de guet contemplatrice, sa végétation épaisse et lumineuse, son four à pain et les ruines du collège des Frères, et nous emmènent l’espace d’une escapade dans les voiles anglophones du navigateur James Wilson. Certes, le lendemain pour notre visite des îles, notre capitaine ne s’appelait pas James mais Stan et avait troqué sa voile contre un moteur, n’empêche, il avait l’humour anglais quand gagnant Akamaru, notre petite embarcation s’enfonçait peu à peu dans le lagon sous le poids d’invités trop nombreux et d’une coque partiellement hermétique, il balança « Rikitea sautez, les invités restez !!! », preuve que les mangareviens savent recevoir.

Toute première fois

     En basculant au sommet du Mokoto, j’imaginais une descente relâchée et rythmée par l’abandon de mes dernières forces. Après 200 mètres avalés, alors que je franchis un rocher, voilà que je m’écroule terrassé par une crampe qui me met au supplice et m’arrache quelques gémissements nourris. Deux bénévoles accourent alors pour m’étirer le mollet. Après trois minutes, je leur demande de relâcher leur prise et deuxième coup de poignard, la patience est l’arme de la réussite. Je repars finalement boitillant, hagard, reconnaissant et désorienté avec en point de mire la cathédrale Saint-Michel qui marquera une arrivée proche. Après la cathédrale, il me reste encore un bon kilomètre de route et c’est fantomatique que je franchirai la fameuse ligne, comme l’avènement d’une aventure pas seulement intérieure.

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Des pierres, quelques feuilles, du papier noirci mais surtout des ciseaux

     Si cette ligne marque le point final de la ballade et apparait comme l’objectif de tous, aujourd’hui c’est bel et bien le chemin qui a accouché de belles histoires. Une première fois n’est jamais évidente, emprunte de stress, d’appréhensions, d’excitations et de fantasmes qui laisseront bientôt la place à la beauté d’un moment qui nous appartiendra. Si pour certains les premières fois sont décevantes voire douloureuses, pour d’autres elles donnent lieu à de belles découvertes. Aujourd’hui beaucoup n’avaient jamais couru de leur vie, fruit d’un pari un peu fou, d’une insouciance vagabonde ou encore d’une envie de (se) découvrir. Parmi ces belles histoires, je ne sais si Louise a perçu ce Mangareva Pearl Trail comme un amant idéal, sans doute cette première expérience fut même un peu douloureuse. Mais une fois le temps estompant les courbatures et cette impression de dinguerie de s’être lancé ce défi (merci Laurent), resteront les images de partage. Ces images de paysages que son esprit décidera soigneusement de garder comme quand, observant un parterre de perle, elle sélectionne celles susceptibles de composer un bijou unique. Si rien ne sert de courir il convient de tout vivre sans retenue. Le sourire de Louise est la preuve d’un pari réussi et d’une joie communicative qui nous a accompagnés ces quelques jours.

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Cap ou pas cap ?

     Après plusieurs dizaines d’années sur l’île, Thomas n’avait jamais gravi le Mokoto, c’est aujourd’hui chose faite pour ce propriétaire de fermes perlières emmenant dans son sillon le jeune George qui au passage a surpassé le patron et Xiaoyi son greffeur qui n’a malheureusement pas terminé l’aventure mais a offert une belle anecdote lorsqu’enfourchant son scooter en pleine course il est rentré chez lui dossard au vent.

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La ferme de la folie

Quand un « vieux » sage nous apprend à grimacer

     Fraichement débarqué sur le territoire polynésien, il ne m’a pas fallu bien longtemps pour m’entendre conter au fil des sentiers ces fables épiques, théâtres des joutes sportives qui ont animé les reliefs ces dernières années. Les coureurs chantent alors leurs héros, ils s’appellent Delbi, Thomas, Samuel, Yoann ou encore Jean Marc, héros de moins en moins anonymes de ces terres émergées. Le Mangareva Pearl Trail avait vocation à désigner son roi, entre nous, cette couronne ne pouvait habiller qu’une seule tête. C’est la seconde fois que j’ai la chance de partager une course en compagnie de ce monument, il y a quelques semaines, il prenait la troisième place d’un 6 kms. Du haut de ses quelques dizaines de printemps (ne parlons pas d’âge), il arbore une forme éclatante, affuté comme jamais. Il souhaitait profiter de cette aventure pour faire une énième sortie longue en vue du marathon d’Auckland qui, à n’en pas douter, se bouclera sous les 2h50. Jean-Marc, c’est ce héros discret, timide, à la parole rare mais aux mots justes comme au moment de prendre le micro lors de son couronnement non pas pour nous abreuver d’un discours mille fois débité et condescendant mais pour mettre en lumière la générosité de la population et remercier chaleureusement Alexis et l’ensemble des bénévoles. S’il veut fuir la lumière et est plus adepte d’un bon rock que des ciseaux tahitiens, il l’accepte par nécessité parce que par tradition on récompense toujours le champion. D’ailleurs il n’en est pas à son coup d’essai mais fait plutôt figure de récidiviste. Maintes fois condamné par le système chronométrique et sanctionné de temps canons, les lois de la nature n’arrivent pas à stopper la soif de performance d’un homme qui repousse sans cesse l’avancée du temps même si, de son propre aveu, il sent bien qu’il faut composer avec. Jean Marc est un esthète, un amoureux du beau geste, un amoureux de cette foulée qui dans sa fluidité permet de griser un esprit emmené à grande vitesse. Inoxydable, intarissable et bavard quand il s’agit d’échanger sur l’athlétisme, il a la culture fine de celui qui observe les gens et le monde. Jean Marc ne court pas au détriment des autres ou contre les autres, il court contre lui, par amour du travail bien fait et pour l’honneur de son sport. Seul au monde après trois kilomètres, il aurait pu profiter d’une ballade bucolique, il n’en a rien été. Avant la course il avait glissé à Alexis qu’il allait tout faire pour gagner en lui demandant le temps référence du parcours, lequel répondit 3h08. Beaucoup se serait alors contenté d’un 3h05 mais pas Jean Marc qui bouclera le parcours en 2h51 non pas par prétention ou égocentrisme mais par respect, respect envers Alexis et son travail, respect face à la course, voilà ses moteurs. Pour lui, prendre un départ c’est aller jusqu’au bout, au bout du parcours mais aussi au bout de lui-même. S’il parait tout calculer dans sa pratique, rien ne semble calculé dans sa vie comme quand sur la ligne, il laisse exploser ses émotions en venant dans un sourire enfantin tomber dans les bras d’Alexis. S’il ne pourrait être son père, il est devenu l’espace d’un franchissement de ligne un fils se jetant heureux dans les bras protecteurs d’un père après une longue séparation. C’est pourtant bel et bien son fils qui à son retour à l’aéroport de Papeete jettera un regard émerveillé et fier sur le drôle de montage cartonné qui renfermait le trophée d’un papa combattant. N’empêche qu’en attendant, c’est avec plus de 20 minutes de retard que les premières lames de la jeune garde portées par un Tom valeureux viendront échouer à ses pieds. Ce n’est décidément pas à un « vieux » sage qu’on apprend à faire la grimace, en attendant inspirons nous des siennes.

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Les deux font des pères

Père fondateur

     Derrière tout évènement, derrière toute entreprise humaine, il y a bien généralement un homme ou une femme, sorte d’étincelle qui viendra animer un feu salvateur. Alexis Serge Crescence est fait de ce bois. Né à Saint-Denis et baigné dans le feu de terres volcaniques et les senteurs de cabris massalé, rien ne le prédestinait à conquérir ces iles éloignées et pourtant, quand en 2009, il rejoint sa mère partie en mission aux Gambiers pour ce qu’il pense être des vacances, l’aller ne verra pas son retour. Tombé sous le charme de l’ile avant de succomber à celui d’Eusebie, il écrira la suite de sa vie à l’encre perlière en dessinant les contours des sentiers mangareviens et interrogeant les oracles d’une météo très peu capricieuse. Sorte de fou qui court au pays de la douceur de vivre, il transmettra bientôt sa passion jusqu’à l’avènement de cet évènement, de son évènement qui deviendra leur évènement, la première édition du Mangareva Pearl Trail. Alexis possède ce regard profond, perçant, presque dur quand innocent vous le saisissez pour la première fois, sorte de porte d’entrée à une sensibilité non feinte qui une fois à découvert vous fera découvrir un personnage aussi attachant que passionnant. Solide, tatoué, baladant une carrure qu’il a lui-même fait le choix de redessiner, Alexis a réussi quelque chose de rare, un pari surement fou, faire émerger le bonheur dans l’effort. Parce que certains n’auraient jamais imaginé faire le tour de leur ile, parce que d’autres n’auraient jamais imaginé gagner les sommets, Alexis a su rendre l’impossible possible, animé de ce souci permanant de mettre en lumière la bonté des âmes qui peuplent sa nouvelle terre. Là où il aurait pu tomber dans le cliché, dans le commercial, dans le touristique Alexis est resté fidèle aux traditions, respectueux, vigilant, pour écrire plusieurs tomes d’un roman d’aventure, où le sujet central ne serait non pas la course à pied mais bel et bien la rencontre. Alexis est un passionné, un amoureux qui use des effluves du Rougail saucisse pour financer les déplacements de l’association de sportifs qu’il a créée, comme pour prolonger l’histoire et faire rayonner encore un peu plus les valeurs de ce petit havre de paix.

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Maître de cérémonie

La ballade des gens heureux

     J’aurais aimé prolonger le charme en vous comptant une à une les histoires passionnantes de ces missionnaires venus des airs mais je ne voudrais pas faire d’impair, je m’en excuse par avance. Je vous parlerai néanmoins de la force de Gab, la gentillesse de Marc, le sourire de Laura, la passion dévorante de Clarisse (sacré bout de femme la reine !!), l’amour de Tireta et Rodolphe, l’abnégation et le minimalisme de Mathieu, la fraicheur de Cécile, l’entrain de Guillaume, la sérénité d’Henoa, la tendresse de Stéphane et Léa, le rire de Sylvain, la bonne humeur d’Alexandre, la joie de vivre d’Huguette, la gaité de Tuhiro, la sagesse d’Olivier, l’esprit d’aventure de Sandra et Stéphane, le calme de Guillaume et le charme de caroline.

La ballade des gens heureux
La ballade des gens heureux

     Nous ne le savons pas encore mais au moment où nous tournons les talons pour reprendre le cours de notre vie somme toute ordinaire, une part de nous s’accroche, et par vagues, les images se bousculeront encore bien plus tard et ne cesseront de raviver cette sensation profonde d’avoir au fin fond du pacifique participé à quelque chose d’extraordinaire.

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Les adieux au roi et à la reine

     Ils ne le savent pas encore mais Taivave, Jérôme, Hiro Nephi, Tehitirava, Jacques, George, Narii, Louison, Arorani, Noel, Moana et Thomas viennent, en l’espace d’un tour d’île, de s’ériger en héros, fierté d’un peuple qui longtemps narrera les histoires de ces pionniers qui ont osé, osé mettre des chaussures à des pieds qui n’en ont même jamais porté, oser courir pour des jambes qui n’ont fait que marcher, oser gravir pour offrir à des yeux encore innocents le spectacle de leur île vue d’en haut. À présent, plus rien ne sera pareil.

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Héros nationaux

     Il ne le sait pas encore mais Alexis est sorti du cadre, d’un évènement sportif et festif, il en a fait quelque chose de culturel, de fraternel presque spirituel. Alexis n’a pas bousculé les codes, il les a partagés dans une sorte de pe’i qui fait de cette île Mangareva, une terre riche, chaleureuse mais aussi et surtout courageuse.

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Reconnaissance éternelle

     Merci Alexis pour ce formidable cadeau. Un Homme se construit à travers ses histoires de vie et ses rencontres, tu viens de me donner l’occasion de grandir encore d’avantage et je ramène dans mon sac nombre de souvenirs impérissables. Tu as su mettre en place un mariage subtil, une alchimie qui, empreinte d’émotions et de rencontres, habillent le cœur des Hommes. Merci à ces hommes et femmes rares, la famille ASCDG et ses vahinés Eusebie, Catherine, Séfora, Turia mais aussi Joseph, Teva et Martin, les traceurs de chemins, coureurs pour certains, Nono, Jérôme, Taivave, Dada, Paul, Martin (encore), Johnny, Léon, Vanaa le capteur d’images, le groupe Takurua, les employés communaux et ceux de la cantine, les batteurs du groupe Takurua, le comité des fêtes, le comité sportif, le maire Vai Gooding, l’art du CED mais aussi les fermes perlières ainsi que tous ces bénévoles qui nous ont ouvert les bras de manière désintéressée et tellement admirable, vous pouvez être fier de lui, mais aussi et surtout de vous. Le peuple Mangareviens est unique et cette mosaïque de visage dessine un sourire bleuté qu’on se doit de rencontrer.

Mauruuru roa Mangareva.

Prochaine édition: Septembre 2019 / Lien vers le site de l’organisation (ici) / Sources photos (Ariimata Production, Laura Doliddo, Thomas Mourier, Maranui Aitamai, Louise Bogaert, Clément Boinot, nombre de bénévoles).

Une réflexion sur « Mangareva Pearl Trail 31 kms, 1 000 D+, « E Tupu te temeio ou l’art de la greffe » »

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