Marathon de Barcelone, « Libertinage avoué, à demi pardonné, ou l’art de s’émanciper »

« La colonne de coureurs s’élance tout à coup, disséminée bientôt comme on dessine, des racines à la cime, le squelette animé d’un invertébré boisé. Le marathon de Barcelone transpire la catalogne, sorte d’effervescence flamboyante qui se consume jusque tard dans la nuit. Le bitume aime soudain la nature, comme jadis son maître Gaudi, dont la ville se dévoile, assaillie qu’elle était, par une horde d’architectes traçant de leurs pas les contours kilométriques d’un édifice héroïque sous la lumière bienveillante d’un matin heureux. Comme disait notre hôte, le soleil est le plus beau des peintres, alors embrassons Saint Exupéry troquant son mouton, l’espace d’une matinée, pour nous dessiner un marathon. Car à n’en pas douter, Barcelone n’a rien du mouton et semble avoir accouché en ce début d’année 2018 d’une vague de contestation attisée par un vent de liberté qui estampille son goudron de rubans jaunes. L’indépendance se revendique, se discute, et s’affiche jusque sur la poitrine enorgueillie des catalans et catalanes, qui toutes voiles dehors agitent une flotte de drapeaux, signe de ralliement d’un peuple intensément libre, Catalogne versus Espagne, rouge et jaune contre rouge et jaune comme point de départ à ma première expérience libertine.»

Bannière Marathon de Barcelone

     Puisque dans la plupart des marathons des grandes métropoles, tout commence et se termine souvent dans le métro, sorte de soucoupe « raillante » écrasant toute vanité, amenant et ramenant ses protagonistes. Lorsque le champ de bataille se vide, ne reste que ces charriots ferrés pour remplacer des jambes devenues consciemment inutiles. Fini l’euphorie de la ligne d’arrivée, si les décorations des derniers arrivant sont arborées fièrement, leur joie et leur gaieté souffrent de claustrophobie. Ne reste alors que ces regards vides, ces traits tirés, ces sourires fatigués. Mais enfoui sous cette apparente déchéance, le sentiment profond d’avoir triomphé de soi. C’est naturellement en métro que je vous emmènerai arpenter les rues de Barcelone aux grés de stations imaginaires que je déposerai aux pieds de ces merveilles catalanes.

     Voilà plusieurs mois que je n’ai pas côtoyé ce monstre marathon et pour être honnête, à l’image de Berlin, je suis venu ici avant tout pour découvrir la ville et jouer le touriste en godasse. C’est donc sans aucune ambition chronométrique que j’aborde cette ballade, porté par la seule devise d’être douché et dispo devant une spécialité culinaire locale pour le déjeuner. Mais tout en me dirigeant vers la place Espanya d’où sera donné le départ, je ne peux que me moquer de faire preuve de tant de naïveté. Comment imaginer un instant pouvoir dissocier le terme « marathon » de celui de « temps ». Le long des trottoirs peu à peu assaillis par une foule convergente qui se déverse vers l’arche de départ, je reste le spectateur incrédule de cet étiquetage d’un nouveau genre, chacun marqué que nous sommes par une couleur qui annonce des ambitions pour certains, ou ce qui pourrait être perçu comme un manque d’ambition pour d’autre. A croire qu’on ne peut pas prendre part à un marathon sans penser à l’avance à cette course contre le temps, moi qui comptais ne rien chiffrer, me voilà affublé de la fenêtre 3h15 – 3h30 marqué au fer bleu.

     Pour les non-initiés, il est rare qu’un organisateur de marathon fasse un départ commun, qui plus est quand les effectifs avoisinent les 30 000 personnes, il nous faut donc choisir à l’inscription un temps visé qui nous placera de facto à l’intérieur d’un sas de départ prédéfini et répartis en général selon différente couleur. J’en conviens, le jour de la course ça fait un peu « marché aux bestiaux » mais malheureusement, c’est bel et bien le meilleur moyen pour contenter tout le monde, que ce soit les chasseurs de temps ne voulant pas slalomer entre des jambes trop lentes et les plus lents qui suivront un meneur d’allure pour éviter l’explosion sans toutefois garantir de ne pas imploser.

     A présent il est temps de monter en voiture. Une fois l’arche passée j’imagine déjà cette aire de départ laissée déserte, marquée à n’en pas douter des stigmates d’une lutte acharnée visant à contenir le stress et l’appréhension qui précèdent le starter.

« Face à des corps pas encore réchauffés et un esprit en effervescence, nombreux seront ces soldats vestimentaires abandonnés à leur sort après avoir vaillamment protégé le corps de leurs adorateurs d’alors. Véritables héros anonymes et oubliés d’un avant course furieux, comme toutes guerres, le marathon fait aussi ses victimes ».

Victimes
Victimes vestimentaires

Km 6 . Station Camp Nou / Mes que club

      Le camp Nou constitue à n’en pas douter l’un des ventricules de la ville. Battant au rythme de la ferveur populaire qui embrase ses tribunes les soirs de match. On ne compte plus le nombre de maillots du Football Club Barcelone qui fleurissent dans les rues. J’ai entendu dire que le messie est apparu pour prêcher la bonne parole puis s’en ai allé ici. Ils sont des milliers à arborer fièrement le sceau dorsal de leur Messie floqué du numéro 10. Bien que calme lorsque nous nous écoulons à ses pieds, je l’imagine bouillant, vrombissant au son de son hymne, « Blaugrana au vent, Un cri courageux, Nous avons un nom que tout le monde connaît, BARÇA BARÇA BARÇA !!! ». Un sourire béat m’accompagne quand je lui tourne le dos avant de reprendre ma marche en avant, animé que je suis, du sentiment profond de posséder à mon tour un petit quelque chose de blaugrana, mes que club* (devise du club FC Barcelone « plus qu’un club »). Il est temps pour nous de prendre la tangente ou plutôt la diagonale pour redescendre en direction de la place Espanya.

Km 12. Station Carrer de Tarragona / La cabane le long du chemin

     A l’approche du kilomètre 12, nous revoici déboulant non loin de la plaça Espanya où une foule dense et compacte est amassée derrière les barrières. Le bruit est assourdissant au rythme des percussions et des « vamos amigo ». Dans cette polyphonie qui n’a rien d’une cacophonie, la langue du marathon m’apparait universelle. Une chose est certaine, quel que soit le morceau de terre foulé, il est toujours possible de lire dans la transparence des encouragements. Imperceptiblement, ma foulée échoue bientôt du côté droit de la chaussé au plus près de ce rivage, pris inconsciemment entre deux houles, celle du flot de coureurs à ma gauche et celle des encouragements à ma droite. Je me sens aspiré et me laisse griser par une foulée qui devient tout à coup légère et pleine de vie sous le coup d’une accélération qui n’a de timide que le nom. C’est aussi au 12ème kilomètre que je percute pour la première fois du parcours les lèvres de mademoiselle avant de disparaitre. Que de baisers volés distribués durant un marathon qui donnent la banane dont les peaux jonchent par centaine le sol des aires de ravitaillement. A l’approche de la place que nous ne retrouverons que dans la peau du juge de paix à l’arrivée, nous bifurquons sur la gauche devant les anciennes arènes transformées aujourd’hui en gigantesque centre commerciale pour rejoindre deux rues plus loin la Gran Via de les Corts Catalanes qui cisaille la place selon un axe nord-est/sud-ouest et nous échappons toutes voiles dehors en direction de la Sagrada Familia.

le cycle de l'eau
Le cycle de l’eau

     C’est dans cette béatitude apparente qu’un autre flot décide de se manifester, beaucoup moins glamour. Ma liberté mise en danger, mon corps me rattrape et s’invite à la fête. Vite un état des lieux : « Le sujet Mr. B présente tous les symptômes de troubles handicapants du coureurs autrement appelées troubles digestifs bas ou intestinaux, conséquence d’un effort sub-maximal prolongé qui a vu apparaitre des facteurs favorisant, d’abord mécaniques suite aux chocs répétés de la paroi du colon à la paroi abdominale puis circulatoires suite à une redistribution des débits sanguins au profit de l’oxygénation musculaire entrainant de facto une inflammation de la paroi interne du colon ». En d’autres termes, on ne va pas tortiller des fesses, quoi que dans mon cas si… j’ai la diarrhée, oups… « A ce stade, quels sont tes conseils Doctissimo ? » « Serre les fesses et trouve une cabane le long du chemin sinon… » J’imagine déjà un remake un peu cheap des Jeux Olympiques de Rio, sauf que je ne suis pas un champion et encore moins capable de faire un 50 kms marche en 3h46’43’’ ni course d’ailleurs. Ce jour-là nombreux sont ceux qui ont moqué ce qu’ils considéraient comme un spectacle pathétique d’un athlète allant au bout de lui-même, franchissant tour à tour les limites de la dignité dans l’effort, de l’abnégation allant jusqu’à tutoyer cette folie héroïque qui a fondé les valeurs même de l’olympisme. Bon, si jamais accident il y a, j’espère au moins avoir l’élégance d’un Gary Lineker durant la coupe du monde 1990 qui ni vu ni connu a transformé la pelouse du stade Sant’Elia de Cagliari en papier hygiénique, sauf qu’à première vue sur cet axe routier, les coins de verdure me semblent plutôt rares.

« Il ne me reste alors qu’à trouver une de ces maisonnettes coquettes tout de plastique vêtue fleurissant le long de la chaussée, siège de trônes d’un jour qui viennent couronnés ces rois trop pressés, pressés d’en réchapper en laissant échapper quelques frivoles voluptés ».

     Elles apparaissent enfin à ma vue aux bouts d’une centaine de mètres. Mes yeux sautent de verrous en verrous en attendant le feu vert. Avant de passer le pas je suis pris de vertiges en contemplant ces hommes et femmes qui s’y précipitent, essayant nerveusement chacune des poignées avant d’être happées sous le souffle d’une déflagration. La coquette maisonnette s’anime alors d’un soubresaut puis, plus rien… mise à part ce bruit, cette explosion d’une souffrante délivrance. La maisonnette s’agite de nouveau quelques instants puis recrache ce coureur à bout de souffle mais d’allure plus légère qui se précipite de nouveau dans le flot humain comme si de rien n’était. Pour cette fois, il vient de gagner sa bataille du milieu. C’est donc fébrile que je pousse la porte. Il ne m’a fallu qu’un pas avant d’être frappé au visage par un uppercut olfactif, derrière l’odeur aigue de l’antiseptique, se cachent quelques présents laissés au pied du sapin. Balbutiant sous le coup de ce premier choc, en posant mon regard sur ce trône de « faire », je reçois un crochet visuel qui me décroche la mâchoire. Il semblerait en effet que peu de munitions aient atteints le centre de la cible, à quand les tours de pénalités comme en biathlon sauf qu’ici vu les dégâts il semblerait, à leur décharge, que les biathlètes du jour soient malvoyants. Je tourne le dos à ce spectacle désolant et pour la suite, ce qui s’est passé dans la maisonnette reste dans la maisonnette. C’est donc l’esprit et le corps soulagés que je reprends ma marche en avant, encore sonné, à croire que nous ne sommes plus que des animaux dans l’effort, outrepassant toutes les règles de bienséance et de respect de soi et d’autrui. Les filtres tombent, comme si l’immensité de la tache excusait de tout mettre à plat le temps d’un marathon, tout est permis et tout sera oublié une fois la médaille enlacée. ça laisse pensif et dubitatif sur ce que nous sommes capable de ne pas faire ou plutôt défaire, rien n’importe plus que de franchir cette ligne, le chemin emprunté ne parait que secondaire, à méditer…

Km 15. Station Pedrera / Fantasmagorique

     Ces pensées sont bientôt chassées lorsque sur ma droite Gaudi nous éclaire de sa présence, nous voici devant la Casa Milà, ironiquement surnommée la « Pedrera » (« la carrière de pierre »). Prenez un immeuble de type Haussmannien avant que celui-ci n’ait été légèrement remanié sous le coup de l’art nouveau et non sans une pointe de provocation on pourrait presque dire que cette Casa Milà en est tout l’inverse, ondulée, libre, dynamique, organique, fantasmagorique, loufoque pour certain, insolite pour d’autres. Sa façade ou plutôt ses façades semblent faire l’éloge du mouvement sous l’effet d’un jeu d’ombres et de lumières savamment orchestré selon l’heure du jour et la position du spectateur, bien heureux celui qui pourrait tracer une verticale du toit jusqu’au sol. S’appuyant sur son ingéniosité, Gaudi a littéralement redistribué les charges et plutôt que de faire peser le poids de l’ensemble sur sa façade, il s’appuie sur une série de colonnes dans le but d’en affranchir son enveloppe, la laissant libre d’évoquer cette houle marine qu’il poussera jusque sur les pavés ou poulpes, étoiles et conques se font jour. Sorte d’ovni architectural, si aujourd’hui elle fait l’éloge du génie de son créateur (classée au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1984), elle fut longtemps la cible de sobriquets (tremblement de terre, tas de pierre blanche etc…) qui marque une histoire tumultueuse, faite de rêves, d’espoir déçus, de bataille financière qui façonne une partie de ce modernisme Catalan.

Km 17. Station Sagrada familia / De la passion à la naissance il y a plusieurs pas

     Mais ce n’est réellement qu’une fois rue Sardenya que nous apparait l’héritage de Gaudi. Sur notre gauche se dresse le monument le plus visité d’Espagne, la Sagrada Familia. Peu importe que l’on ait été baigné dans la religion catholique ou non, croyant, athée, païen ou d’une autre confession, la Sagrada Familia ne peut vous laisser insensible, et quel pied de nez pour nous autres marathoniens d’un jour que de fouler ses bases en l’abordant sous le jour de la façade de la passion. En excluant toutes significations religieuses ou autres interprétations et en l’abordant sous le regard naïf d’un anonyme coureur, cette sagrada Familia résume à elle seule le monument marathon. Elle s’anime soudain à notre passage. En la contemplant, j’ai l’impression de percevoir le mouvement des 6 colonnes qui ornent la façade et dessinent les contours d’une cage thoracique qui semble se soulever sous nos pas comme essoufflée par l’effort. Cette façade est irréelle, austère, dure, sans concession et laisse percevoir cette passion parfois poussée à l’extrême qui fait du marathon une mécanique à la fois affligeante et merveilleuse, un véritable paradoxe courant qui déstructure l’humain jusqu’à en éventrer son amour propre. Sorte d’autoflagellation par l’effort, je regarde la sculpture de 5 mètres de haut qui se dresse devant moi et retranscris la flagellation du Christ en repensant au symbolisme énoncé par Subirachs pour lequel « … les trois étages représentent les trois jours de marche jusqu’à la Résurrection au travers de la Passion et de la mort. Deux éléments très importants sont le fouet et le nœud qui rappellent la souffrance de la chair… ». Aujourd’hui ces 3 étages représentent pour moi les 3 heures d’effort durant lesquels fouets et nœuds ont été remplacés par mes godasses et qui m’amèneront encore un peu plus dans une introspection solitaire à la recherche de ce qui façonne et anime les Hommes, entre péchés, démesures et humilité. A l’allure ou nous allons, je ne peux distinctement percevoir les détails et je quitte la Sagrada Familia avec l’image de cette croix positionnée à l’horizontal, laissant ainsi balloter dans le vide un corps qui semble sans vie et dont les traits mis en scène par un jeu d’ombre et de lumière laissent percevoir une souffrance et une douleur qui confère au tableau une humanité anthropomorphique.

Sagrada familia
Sous le jour de la passion

« Comme un symbole nous avons abordé la Sagrada Familia sous le jour de la façade de la passion qui nous emmènera sur le chemin d’une gloire personnelle au franchissement de la ligne jusqu’à la naissance de ce marathonien que nous serons à présent devenu, comme un clin d’œil aux trois façades de cet édifice, celle de la passion, de la gloire et enfin de la nativité ».

     Plus tard dans la journée j’en pousserai la porte et pénètrerai un endroit que je n’arrive encore, aujourd’hui, pas à catégoriser, est-ce un lieu de culte ? un lieu de pèlerinage ? un musée d’art ? Cette Sagrada Familia est l’un des monuments les plus déroutant qu’il m’est été donné de voir, nous sommes constamment ballotés de l’ombre à la lumière, de l’austérité et la froideur à la couleur et la chaleur d’un intérieur où l’on se sent projeté à l’extérieur. Exit les lignes droites qui pour Gaudi sont impensables dans la nature, pas de meilleures structures que celles d’un tronc ou d’un squelette humain. Les colonnes sont des racines et soutiennent un arbre qui ne cesse de pousser et dont la construction devrait prendre entre 146 et 148 ans soit 7 fois plus que la Grande Pyramide de Gizeh, irréelle. Lors de la visite, on veut tout voir, tout comprendre mais bienheureux les imbéciles je suis ressorti en ayant ni tout vu ni tout compris mais sans voix, dérouté et troublé.

Sagrada Familia intérieur
Jeux de lumière

19-23. Station Meridiana / Le salon des miroirs

     Il n’est pas toujours aisé de paralyser un centre urbain une journée durant sous prétexte que quelques milliers de coureurs éprouvent la volonté de s’adjuger un petit plaisir solitaire. L’une des solutions, pour ne pas empiéter sur la liberté de tout à chacun, est alors de couper une grande avenue en deux et d’en faire l’aller/retour, cantonnant ainsi le marathon au cœur de la ville. C’est à ce moment-là que se met en place deux sentiments antagonistes chez le marathonien surtout lorsque cette gymnastique se fait avec un léger faux plat montant sur l’aller. Ainsi en déboulant sur l’avenue on croise les coureurs qui sont non pas comme nous au 19ème kilomètre, mais qui en termine avec le 23ème. On jette alors par-dessus le séparateur un regard envieux qui nous est renvoyé sous forme de regard compatissant. Étant sur un temps situé à la louche entre 3h20 et 3h30 (au vu des meneurs d’allure qui m’encadrent), je contemple ces marathoniens qui, à ce moment de la course, ont entre 15min et 20min d’avance sur moi, soit sur des bases de moins de 3h au marathon, autant dire qu’ils ne sont pas venus ici pour acheter du terrain et que très peu d’entre eux prennent le temps de nous regarder. C’est ironique, quand on y pense, la manière dont notre esprit peut se nourrir de futilités pour s’occuper quand le reste du corps lui tourne le dos et avance machinalement. Parmi cette foule d’athlètes, certains sont concentrés, tout en gestion, foulée et respiration se font échos, l’allure est étudiée, travaillée, appliquée, rien ne vacille, le plan est respecté et enclenché à merveille, pour le moment le mécanisme est parfaitement fonctionnel. Et puis il y a ceux pour qui il y avait un plan au départ et qui à un moment donné, nul ne sait vraiment pourquoi, voient tout dérailler. Jusqu’ici ils sont dans leur prédiction de temps mais le ressenti à l’effort parait démultiplié. La respiration est saccadée, le pouls trop haut, la sueur perle et vient enflammer les yeux, la foulée est lourde, la tête imperceptiblement basse, les signes d’un surrégime annonciateur d’une suite et fin qui risque de laisser des traces. Pour certains c’est le jour « sans » comme on l’appelle. Tout était programmé, le corps affuté comme jamais mais voilà, la loi du sport est implacable et parfois rien ne se passe comme prévu. On se réveillera le lendemain dans une forme olympique alors qu’ici et maintenant c’est une véritable journée en enfer. D’autres sont mangés par le stress d’une performance annoncée mais le train de la pensée ne cesse de dérailler en embarquant avec lui un corps qui sort trop souvent qu’il ne faudrait de sa zone de confort. Et parmi tout cela il y a aussi les ambitieux cachés, ceux qui avaient pris un dossard bleu fiché 3h30 (sorte de matelas social en cas d’échec) en se préparant secrètement pour réaliser 3h et qui performent le jour J en affichant un faux air surpris lorsque les projecteurs de leurs proches les mettent en pleine lumière « tu te rends compte, il était parti pour faire 3h30 et il fait 3h05 c’est fou !!! Tu es trop fort mon amour »… Malin l’amoureux. On rencontre aussi cet homme ou cette femme d’ailleurs dont le corps est entré en ébullition et est en train de donner un concerto de dépassement de soi, si beaucoup se brule les ailes en début de course en se sentant « tellement bien » qu’ils s’envolent, pour d’autres cet état d’euphorie durera tout au long du parcours, inexplicable mais tellement jouissif. Les sensations, les corps, qui en tout point paraissent si semblables, même nombre d’os, de muscles, même trame d’entrainement pour beaucoup mais témoignent d’une diversité formidable qui montre combien nous sommes tous différents dans nos ressemblances comme un trait d’union de l’unicité de chacun. J’arrive à présent au moment de faire demi-tour pour prendre l’avenue dans le sens de la descente, ce faux plat descendant est une merveille surtout la bouche pleine de vivres attrapés au vol au ravitaillement, c’est alors moi qui regarde les autres non plus avec envie mais compassion, le jeu de rôle du marathon…

27-32. Station Diagonal / Breaking bad

     Il ne nous faudra que 4 kilomètres supplémentaires pour être de nouveau pris dans le manège de l’aller/retour, cette fois çi sur la fameuse avenue Diagonal, et ce pour 5 kms… Le 27ème kilomètre passé, les visages apparaissent marqués, les yeux sont rouges, les paupières tombent, les pupilles sont dilatées, le teint est pâle, nombreux sont aux portes de la nausée et du vomissement. Sur ma droite un écriteau « ENDORPHIN JUNKY » me saute aux yeux et tout s’éclaire, les symptômes sont là, juste devant moi…

« Et si nous n’étions finalement que des drogués en baskets, des toxicos du bitume, des camés du kilomètre, entre grandeur et décadence, le tout sous dépendance. Ganja, weed, feta, speed, brown sugar, puder, listek remplacés par la seule endorphine, douce hormone triple action, anesthésiante, euphorisante et antalgique amenant le coureur sur les pentes vertigineuses de l’extase ». 

     Produite naturellement par l’organisme au niveau de l’hypophyse et l’hypothalamus, elle agit notamment sur des zones du cerveau associées à la perception de la douleur (celles qui captent les opiacés, dont la morphine par exemple), rien que ça. Des études scientifiques ont démontré que le taux d’endorphine produit est directement lié à l’intensité et la durée de l’exercice, autant vous dire que Walter White et Jesse Pinkman et leur petite chimie d’Albuquerque passent pour des apothicaires d’opérette comparés à la pharmacie générée par le marathon. Fini les pipes à eau, les seringues ou encore le papier à rouler, il ne nous suffirait que de courir « vigoureusement » pour sentir survenir cette montée, sorte de picotement agréable qui envahit le corps de l’intérieur avant de laisser place à une sensation de chaleur confortable. L’euphorie s’installe et avec elle le sentiment de voir ses sens décuplés. Dans un état de semi sommeil, les problèmes apparaissent solvables, une énergie nouvelle nous gonfle alors le cœur jusqu’à nous faire avouer que l’impossible est possible, juste une douceur dans un nuage cotonneux. La descente plus ou moins brutale n’apparaitra que plus tard, passé le 30ème kms pour certains, le 35ème pour d’autres ou encore après l’arrivée en fonction de notre chimie interne. L’effet s’estompe peu à peu, balayé par une fatigue généralisée, une déshydratation qui dessinera de ses cernes un visage déjà bien marqué, la vision semble trouble, chancelante, les mains tremblent et les jambes flageolent, la sensibilité de la peau est accrue au point qu’un simple souffle abdominale est rendu insupportable, à cela s’ajoute une sensation de bouche pâteuse, de gueule de bois, un ballonnement qui nous empêchant d’ingurgiter quoi que ce soit, le nuage semble s’être évaporé laissant notre corps ballant jusqu’à tomber dans l’immensité d’un vide sportif. Alors voilà, nous en sommes là, à cette fameuse question de la dépendance à une activité qui « odorise » si souvent nos godasses au point d’importuner notre entourage. Force est de constater qu’en en analysant les contours, comme tant d’autres je présente tous les critères de la dépendance :

1/ Pour les toxicomanes « runomanes », il devient de plus en plus important de consommer de la drogue course à pied régulièrement, parfois plusieurs fois par jour semaine, même si cela les met en danger. (qui n’a pas couru blessé parce que tu comprends je ne reste plus en place depuis ma blessure et ne peut pas patienter d’avantage, je sens que je suis en train de perdre…qui n’a pas couru en pleine cagna entre midi et deux parce que tu comprends dans mon programme d’entrainement il est inscrit que je dois courir aujourd’hui et que c’est le seul créneau que j’ai…)

2/ Les toxicomanes runomanes peuvent consacrer beaucoup de temps à obtenir et à consommer de la drogue course à pied ou à récupérer après l’avoir consommée. (la fameuse sortie longue obligatoire et la sieste réparatrice qui s’en suit, désolé chérie, désolé bonhomme mais papa a couru et doit se reposer maintenant, mais est ce que papa s’est occupé de bébé toute la matinée et ce début d’après-midi tout en faisant le ménage, s’occupant du linge, préparant les repas ? non ! mais papa veut devenir marathonien…égoïste).

3/ Les personnes qui abusent de drogues peuvent commencer à négliger ce qui était important pour eux auparavant, par exemple les proches et les amis (non pas ce soir, il faut que je me lève tôt demain matin pour aller courir à jeun, j’ai lu dans running magazine que les kenyans faisaient comme ça).

4/ Les toxicomanes runomanes peuvent devenir cachottiers, notamment quant à la manière dont ils dépensent leur argent. Ils continueront d’acheter de la drogue même en sachant qu’ils ne peuvent se le permettre (chéri tu as reçu un colis aujourd’hui, c’est quoi ? euh non rien rien, je me suis acheté quelques livres (« oh chouette mes nouvelles baskets sont arrivées, bon c’est vrai 120 euros c’est une petite somme, on ira pas au restaurant ce soir avant le ciné et ce sera réglé, et puis c’est pour le bien de mes pieds, il y a une toe box qui permettra de rendre ma foulée plus naturelle et ainsi revenir à la l’essence même de la course à pied, ça les vaut bien… »).

5/ Les personnes qui abusent de drogues peuvent adopter des comportements à risque, voire illégaux, qu’elles ne feraient pas en temps normal, comme conduire dangereusement ou voler de l’argent (exit les feux pour piétons, les sens interdis, les routes barrées pour cause de travaux parce qu’un runner n’a pas de limite et joue avec son environnement et puis j’ai une allure à respecter pour l’afficher sur Strava).

     Je suis tout à coup sorti de mon introspection par la vue d’un suppositoire géant, là planté sur le côté de la route. J’ai bien peur que la came est cette fois-ci été légèrement surdosée, pas fameuse la descente. A moins que ce ne soit l’ « émergence unique au milieu d’une ville plutôt calme. Mais pas une verticale élancée et nerveuse comme les flèches ou les clochers qui généralement ponctuent les villes horizontales. Non, c’est plutôt une masse fluide qui aurait perforé le sol, un geyser à pression permanente et dosée », c’est ainsi que l’architecte Jean Nouvel a décrit cette Tore Agbar aussi appelée la tour Glories, édifice de 142 mètres de haut inaugurée en 2005 et qui abrite notamment la société des eaux de Barcelone, d’où cette aspect lisse, continue et transparent, sorte de mirage sortie de terre.

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Cachet d’ecstasy ou geyser ?

36. Station Arc de Triomf / Les portes de la débauche     

     Porte principale de l’exposition universelle de 1888, mélange de briques, céramiques et pierres artificielles de faïence et dont l’appel à projet à valu à Gustave Eiffel de se faire débouter par le maire de Barcelone, cette Arc de Triomf a tout du traquenard. Non que je sois insensible aux frises et autres allégories qui ornent sa partie supérieure, mais située au kilomètre 36 de mon aventure du jour, cette arche s’apparente à la porte d’un enfer qui m’ouvre les bras. Si à cet instant j’ai vécu un chemin sans embuche majeure, excepté ma petite visite de maisonnette, écoutant mes sensations et reléguant ma montre au second plan, j’aborde ce passage avec appréhension. Le fameux « mur » du marathon, ce moment de latence, ce moment de désorientation physiologique où le corps a « gloutonné » ses réserves en glycogène et se retrouve en panne sèche, sans carburant lancé à pleine vitesse sur l’autoroute de l’effort et dont la prochaine sortie est indiquée à 7 kms. Sur chacun de mes marathons précédents, je l’ai frappé de plein fouet, bâtit sur le socle de mon amateurisme par des maçons de la sensation qui ne cessaient de me convaincre de maintenir un rythme élevé dès les premiers kilomètres sans faire attention aux stations-services, douce utopie. A chaque fois le même réveil aux alentours du 35ème kilomètre, le visage collé à la brique, impossible de courir d’avantage, en complète défaillance, j’alternais marche et course en réalisant une chorégraphie pathétique. J’étais venu à Barcelone sans prétention autre que de casser ce mur, éviter la défaillance et à mon grand espoir, courir, encore et toujours comme une manière d’émanciper ce corps aux croyances établies. Cette fois-ci je refuse tout bonnement de suivre le mouvement en continuant à le percuter, je veux franchir cette arche comme les portes d’un royaume libertin en m’adonnant sans retenue aux plaisirs de la chair, cette chair en mouvement, cette chair flamboyante, cette alchimie humaine qui nous conduit vers l’orgasme athlétique, point culminant de tout marathonien et qui nous laissera sans force, au bord de la rupture, mais dans une béatitude certaine. Alors oui libertin je suis en refusant ce dogmatisme, aujourd’hui je ne connaitrais pas ce mur, je refuse cette sensation, je refuse cette contrainte liée à la pratique de ma religion, celle d’avancer encore et toujours. Alors oui libertins nous sommes en affichant notre goût immodéré pour l’aventure et en nous adonnant ainsi publiquement et sans gêne à des ébats sportifs qui n’ont d’autres sens que de nous accomplir. Si le libertinage est souvent tabou et ne fait pas bon ménage dans les ménages, franchissez les portes feutrées du marathon pour découvrir un lieu de fantasmes inavouables et inavoués et laissez-vous glisser vers le plaisir.

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Brèche ouverte dans le fameux « mur » du marathon

42. Station Plaça Espanya / Terminus     

     Il est assez surprenant de rencontrer des tours vénitiennes en plein cœur de Barcelone, c’est pourtant elles qui vont servir de juge à notre arrivée en déboulant sur la Plaça Espanya. D’abord construites de manière temporaire dans des matériaux peu nobles pour l’exposition universelle de 1929, elles ont été finalement conservées dans l’état et représentent aujourd’hui l’un des symboles de Barcelone. Située aux pieds de la colline de Montjuïc, la deuxième plus grande place d’Espagne nous accueille en grande pompe, bondée, mouvementée, bruyante, euphorique et souriante, nous en terminons sur les traces catalanes avec ce sentiment d’être minuscule face à la grandeur de ce qui nous a été donné d’observer. Barcelone l’insouciante, la farouche, la passionnée a une nouvelle fois enfanté des milliers de marathoniens qui quelque part au plus profond d’eux même repartent avec un sentiment d’appartenance profonde. Ce marathon m’a émerveillé, m’a émancipé et me laisse penser que d’autres belles aventures restent à venir. Si Barcelone fut une amante délicieuse, elle est et reste une femme libre, autonome dans ses idées et indépendante aux yeux de ces adorateurs.

     Pour beaucoup le marathon a ceci de merveilleux qu’il est le seul jeu de hasard ou tu gagnes en perdant. Le prix de la reconnaissance, de l’estime de soi et des autres, de l’acquisition de l’appellation marathonien est bien souvent tributaire d’un retour aux instincts primaires, respirer, manger et boire, se soulager, le triptype gagnant du jour de gloire enfin arrivé. Gagner beaucoup c’est peut-être perdre un peu, alors fini la bienséance, la moindre parcelle de verdure, le moindre coin de bâtiment à l’écart des regards est assiégé sous les coups de boutoirs de vessies inondé par le stress, fini l’élan citoyen des grands discours qui ne suffiront pas à balayer cette route asphyxiée sous des amas de déchets en tout genre, fini l’amour propre du coureur au visage déformé par l’effort, il ne restera de propre que la médaille qui glissera autour de son cou une fois l’édifice achevé, pour l’amour, son salut s’agrippera un temps à des lèvres souvent baveuses, des nez dégoulinants et à l’odeur d’effluves parfois âpres de l’effort avant d’être abandonnée sur la chaussée, comme ultime signe de l’avènement d’un marathonien.

Métro
Puisque tout commence et se termine dans le métro…

Prochaine édition: 10 Mars 2019 / Fermeture des inscription: 4 Mars 2019 / Prix: à partir de 61.50 € / Lien vers le site de l’organisation (ici) / Sources photos (Louise Watrin & Clément Boinot).

Une réflexion sur « Marathon de Barcelone, « Libertinage avoué, à demi pardonné, ou l’art de s’émanciper » »

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