Ultra challenge des Escaliers des Dunes, 42.5 kms, 6 000 D+, « Quand l’ascenseur est bloqué, il reste les escaliers ou l’art de s’envoyer en l’air »

« Poitiers, douce amante… maintes fois, solitaire je me suis lancé à l’assaut de ton cœur, martelant de mes pas, à l’instar d’un Charles jadis, les contours de ta Grand’Rue comme on trace une ligne de vie de notre dame la grande au quartier Sainte Croix. Gallopant-romanesque le tracé du Decamanus pour échouer au creux des lèvres d’un Clain engrossé qu’il était sous les coups de boutoirs d’un hiver pluvieux. Ma bataille de Poitiers a embrassé les marches, celles des Dunes dans un tête à tête qui n’a d’héroïque que sa déraison. Déraison volontaire mais solidaire au sein d’une armée de Francs valeureux et heureux de partager l’espace d’un soir une histoire sans lendemain ».

     Une nuit et à l’orée d’un jour de Février, j’ai vu des personnes se lancer dans 10 montées pour finir avec 21, j’ai vu des personnes repousser leurs limites et se battre 2h30 durant pour leurs relais, j’en ai vu d’autres marcher en canard comme un pied de nez à la douleur, d’autres encore tirer sur cette rambarde salvatrice des cuisses comme on se hisse en haut d’un sommet, j’ai vu des personnes aller au bout de leur combat les armes à la main, d’autres lutter contre la douleur pour en faire une de plus, puis deux puis trois… j’ai vu des personnes entourer un objectif sur une grille, puis un autre et encore un autre pour finir à 122 voire 151 montées/descentes, j’en ai vu d’autres qui se demandaient ce qu’elles faisaient ici mais qui montaient encore et encore et d’autres encore se découvrir une force et un mental qu’ils ne se connaissaient pas, j’ai vu un cameraman venir une première fois filmer, puis le lendemain faire 10 montées/descentes et une troisième fois nous encourager en apportant le café, j’ai vu un père venir encourager son fils, j’ai aussi vu des participants revenir sur la scène de crime pour encourager les guerriers encore debout, j’ai vu une entraide et une générosité rares mais j’ai aussi et surtout vu des sourires et des encouragements qui font la magie d’une telle absurdité, j’ai enfin vu cette absurdité accoucher de belles rencontres.

     Après avoir été successivement acteur puis spectateur, me voici dans la peau d’un organisateur, toute proportion gardée bien sûr. L’Ultra Challenge des Escaliers des Dunes (UCED) est parti d’un constat simple lorsque l’on habite le plat pays et que l’on se rêve prendre part, parmi les montagnards, à quelques belles ballades alpines ou pyrénéennes, mais où donc dénicher du dénivelé positif pour conditionner des cuisses jusqu’ici trop tendres ?

     L’idée de ce challenge a fait son chemin depuis nombre d’entrainements de hamster qui consistaient à monter et descendre des marches et en particulier celles des escaliers des Dunes, endroit charmant au demeurant mais quelque peu étriqué. Pour faire court puisqu’elles le sont, tout se résume en une portion d’escalier de 217 marches, 141m de long pour 41m de dénivelé positif, tous les attributs de mensurations charmantes.

« D’un point de vue médical, l’étiologie de l’UCED pourrait se résumer comme la conséquence à l’âge adulte de traumatismes subis durant l’enfance, en gros nous aurions été bercés trop près du mur. »

     Pour dire vrai, le concept s’est largement inspiré de ce qui s’est déroulé à Paris début janvier (l’Ultra Trail de Montmartre, l’UTMM) à savoir réaliser 10 000m de D+ dans les escaliers de Montmartre. Je crois que le fait que les organisateurs aient réussi à fédérer une dizaine de personnes a été le point de départ de la réflexion « pourquoi pas nous et ici ». Quand j’ai lancé cette idée dans le paysage Poitevin, je pensais qu’on allait être en tout et pour tout deux voire trois siphonnés du bocal à tourner en rond une dizaine d’heures durant. Ce qui d’un côté suffisait à me convaincre de poursuivre dans cette voie et ainsi éviter la solitude nocturne et la morosité qui l’accompagne pour essayer de multiplier la grimpette.

     Comme ces films qui commencent par la fin dans le sillage d’un Apocalypse now, c’est une tour de 151 étages qui fut gravie, la positionnant de fait entre la Shangai Tower et la Burj Khalifa. 151 montées/descentes d’un voyage initiatique ou paradoxes et réflexions se faisaient écho au premier plan d’une aventure humaine ou l’absurdité a le plus souvent rimé avec sagesse. Sorte de multinational polyglotte et polyculturelle, cette entreprise de 151 étages n’en avait pas moins du caractère, en tout cas suffisamment pour en disséquer les contours.

Autopsie d’une absurdité

Service Marketing

     Les 5 premiers étages de cette construction peu ordinaire sont le siège du service Marketing bien qu’on en retrouvera des succursales aux étages 101 et 130. Ce service regroupe tout ce qui entoure le challenge en amont, conditionne son bon déroulement le jour J et ce qui lui sert de rampe de lancement. C’est aussi dans ce service qu’on y rencontre les gens de la télévision et de la presse écrite, France 3, la nouvelle république, centre presse, autant de particules venues couvrir ce qui n’était au départ qu’une absurdité. Une absurdité qui, tout à coup, se devait de se structurer derrière les apparats d’un évènement sérieux, donc encadrée par une heure de début et un clap de fin. Seulement, au moment de lancer le départ officiel, ma voix étouffée par l’excitation générale peinait à se faire entendre de ces oreilles distraitement désinvoltes pour ce qui devait s’apparenter à un décompte. Je me suis tourné vers Charly pour l’habiller du costume de speaker d’un soir avant de me retrouver skis aux pieds, d’enfiler mon casque en prenant bien soin d’en fermer la visière et me présenter en haut du promontoire d’Abboville …5, 4, 3, 2, 1 …le sol se déroba, je me sentis alors glisser, accélérer puis cette impulsion, et enfin…l’envol dans ce qui s’apparentait à une parodie moderne de l’épopée du mont Husebybakken en 1879, la neige en moins.

     Bizarrement, bien que le challenge est lancé, je reste prostré en haut de ces escaliers, comme tétanisé, à regarder incrédule cette 30ène d’amoureux dandinant de marche en marche. C’est un sentiment troublant que d’observer ce spectacle, empreint d’émotion, de fierté mais aussi de peur. Après un long moment immobile, comme on respecte une minute de silence, les encouragements de Justine estompent peu à peu le brouillard et je m’élance à mon tour. A la poursuite de quoi ? de qui ? Peut-être tout simplement de nous.

Service logistique

     Pousser la porte du 6ème étage c’est trébucher sur les cartons au son des plaintes suffocantes d’un papier bulle qui explose sous le poids de mes godasses encore fébriles, bienvenue dans le service logistique. Bien que non officiel, ce challenge se devait de choyer ses convives et rien de mieux qu’un bon banquet installé à mi-parcours, pâtes froides, barres de céréales, gâteaux divers et soyons français, du saucisson. Bon je vous l’accorde cette cuisine n’empochera à coup sûr pas le Bocuse d’or mais comme disait le maître « Il n’y a pas de bonne cuisine si au départ elle n’est pas faite par amitié pour celui ou celle à qui elle est destinée » et que ce soit Julie et son gâteau qui semblait avoir abusé du soleil ou Julien et sa salade de pâtes gargantuesque, nul doute que ça débordait d’amour.

     De façon plus terre à terre, ce challenge était ouvert à tous, sans restriction d’âge, ni de niveau ni de quoi que ce soit d’autre d’ailleurs avec la possibilité de le réaliser seul ou en groupe sous forme de relais ou en départ groupé en accumulant le nombre de montée/descente de chacun afin d’arriver au chiffre fatidique de 244 soit 52 948 marches, 69 kms et 10 000 D+.

     Des grilles d’émargement permettaient de suivre l’avancée de chacun et mettre en exergue le chemin parcouru, aucun arbitre, aucun officiel juste la bonne foi comme moteur. Au fil de ces premiers aller/retour que ce soit des grilles aux poses sucrées/salées, qui commencent déjà à jouer de leur charme pour attirer dans leur filet ses forças des marches, tout semble en place et le concert débute.

 Service des Ressources Humaines

     Enfin le 11ème étage et les ressources humaines, c’est véritablement à partir de cet instant que j’ai eu la sensation de prendre part à l’évènement, me détachant peu à peu de toute la gestion qui l’entoure. Comme installé en loge j’observais ce ballet incessant et pouvait presque percevoir quelques figures arrachées au classique, une arabesque par ci, une sissone par-là, première, seconde, troisième, quatrième et cambré…Loin de l’opéra de Paris et des adieux à la scène de Marie-Agnès Gillot, ces danseurs d’un nouveau genre n’en étaient pas moins des maîtres dans l’occupation de l’espace, se tractant parfois à la rambarde comme une étoile répétant ses gammes à la barre devant la glace.

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A l’image de danseurs étoiles répétant leurs gammes

     Dans ce mouvement incessant, mon regard s’est attardé sur Charly. Ah Charly, je me souviens de ta voix qui faisait frémir les parois de la piscine de la ganterie en annonçant des séries, 100 V1, 100 V2 etc…, si seulement celle-ci avait pu me porter, si seulement je connaissais ma v1, ma v2 ou alors ma v2, voir ma V3 correspondait en fait à la v1 des autres ? bref…je crois que je n’ai jamais vraiment réussi à remonter l’encre que je trainais derrière moi, tanguant comme un navire pris dans la tempête, quel piètre nageur que je suis. Mais je n’en garde pas moins un profond respect pour mon bourreau d’alors devenu aujourd’hui entre ces murs un exemple de dépassement. Je n’ai cessé de l’observer des étages durant animé d’une volonté farouche de participer à l’édifice en repoussant le moment fatidique. Au cœur du relais des « coureux du vendredi », Charly portait fièrement l’étendard d’une bande de potes venus se mettre « la misère » un vendredi soir avant un débriefing malté.

« Une fois cette cavalcade terminée, il en sera fini de la grimpette, quoique, ne persistera de grimpant que cette plante qui confèrera au nectar nocturne de la bande cette pointe d’amertume, houblonesque… »

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Cri de coeur ou cri de guerre ?

     Et puis je croise Albin, Guerrier infatigable et imperturbable. Seul à courir quand le monde entier marche, Albin ne cessait d’asséner des coups de boutoirs à des marches qui semblaient s’aplanir. Taiseux de prime abord derrière une barbe de plusieurs jours, son œil pétillant n’en laisse pas moins entrevoir une présence d’esprit et une intelligence fine. Si ses mots sont rares, sa parole est d’or. Albin c’est ce vieux briscard dans un corps de jeune, le physique aiguisé par des années de triathlon ou l’intelligence au service du corps. Albin, c’est surtout le genre de gars capable de disséquer son cœur pour te l’offrir, d’une gentillesse et d’une solidarité énorme. Tout en contrôle, il n’a cessé de nous gratifier d’encouragements.

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Garde de nuit

     Dans mon ascension, j’ai aussi croisé Anthony. Lui, ce héro anonyme qui irradie et bonifie les autres par sa seule présence. Le sourire facile et le verbe acéré, il portait son relais comme on ouvre une cordée. En véritable meneur d’homme quand la pente se faisait glissante, il rétablissait l’équilibre par un mot savamment placé, un sourire tendu. Dans son sillage, Antoine, Xavier, Benjamin et Guillaume empilaient les montées comme on gravie un sommet. Chacun avec sa condition, chacun avec son cœur, ils s’époumonaient dans un combat sans vainqueur. Peu importait le nombre de montée/descente individuelle, chacun progressait et faisait avancer l’ensemble. Bien que collectif, le combat devenait tout autant personnel dans cette dualité où seule reste à la fin le dépassement de soi.

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Vol au dessus d’un nid de marches

     Parallèlement Christelle, quelque peu bougonne en cette heure si tardive et un samedi soir de surcroit ne savait de quoi ces marches seraient faites. Partant presque à reculons pour un objectif annoncé de dix montées/descentes, elle s’est laissée embarquer. Chef de file de la Team Panda de Buxerolles, son sourire retrouvé lui permit de doubler la mise et ainsi empocher 20 gammes soit 5.6 kms et 820 D+. La marche à reculons avait laissé place au moonwalk tant son enthousiasme s’affichait au grand jour, comme un gout d’y revenir.

     Après avoir partagé quelques zinzinerie peu de semaines auparavant, je retrouvais avec bonheur Alexis au 35ème étage. Égal à lui-même et animé de cet enthousiasme presque juvénile qui le caractérise à l’idée de rencontrer les autres et ainsi partager sa passion de la course à pied, il a enchaîné 9.8 kms et 1435 D+ d’échanges avant de trouver un repos bien mérité.

     D’étages en étages je ne cesse d’être surpris mais une chose est sure, en quittant ce service, je me dis que les humains ont vraiment de la ressource.

Service Recherche et Développement

     Service vaste puisque s’étendant des étages 36 à 89, il regorge de rencontres inattendues et permet d’en apprendre bien plus sur les autres qu’à l’accoutumé. Si les « coureux du vendredi » ont déjà achever leur édifice, les solistes s’emparent des lieux dans un silence parfois religieux mais ponctué ici et là de tête à tête aux allures de « slow-dating » ou chacun prend le temps de se découvrir. Si beaucoup d’entre nous se connaissent, c’est parfois des premières rencontres qui éclos de belles surprises. Bien qu’il ne s’agisse pas de notre premier « date » avec Nico, je reste toujours aussi heureux d’échanger, avec cette impression savoureuse d’en apprendre toujours plus de lui. Lui, ce « coach des cabossés de la vie » comme le titrera si joliment un bel article de Frédéric Berg, lui qui a su prendre un virage professionnel, sortir de sa zone de confort et s’élancer pour une deuxième vie alors qu’il n’avait rien à prouver, lui ce perfectionniste pour qui le mot pragmatique sonne comme une prière interne, lui qui redonne envie au mouvement, ce « remodeleur » des corps qui panse la mésestime de soi et intronise une confiance nouvelle pour qui souhaite reprendre son corps en main, lui qui rétablit l’équilibre et savate à grand coup de charentaise le renoncement et la peur de l’échec, lui pour qui rien n’est écrit et pour qui liberté rime avec bonheur. Cet entraineur de haut niveau, cet adorateur du sport santé, mari passionné et père dévoué qui vient d’avaler 1h30 de voiture pour venir à 23h s’élancer pour 71 montées/descentes et 15 407 marches. J’ai partagé tellement et si peu avec lui qu’aujourd’hui chaque pas échangé m’apparait comme autant de chance de grandir.

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Remodeleur de corps

     Et puis 11 étages plus loin, il y a Yvonnick. Yvo, c’est la force tranquille virevoltant dans la fraicheur et la fougue de la jeunesse. D’un calme olympien, il suivait les pas de Julien au son de conversations que la nuit ne semblait pas vouloir envelopper. Je les écoutais blablater à chaque fois que mes oreilles croisaient leurs voix, comme deux adolescentes se rendant dans un magasin de prêt à porter qui viendrait de sortir sa nouvelle collection. Les blagues fusaient et égaillaient des marches qui peu à peu s’éteignaient. Ces deux électrons libres percutaient les murs de notre prison d’un soir dans un souffle de liberté qui animait cette chaine humaine. Yvo souriait encore et toujours, blaguait encore et toujours, encourageait, résistait. Les montées/descentes ne cessaient de s’enchainer, 40, puis 50, 70. Le cerveau posé sur on ne sait quelle marche, la fatigue s’immisçait bientôt pour élargir les rides, peser sur les paupières, enflammer des cuisses qui qui peu à peu durcissaient. La douleur jouait son rôle de sape et je vis bientôt Yvo décrocher l’amarre invisible le liant à son binôme. Emporté pour des flots de douleur, il rendit les armes au 82ème étage, épuisé, les jambes flageolantes, désorienté, il regagnait bientôt le monde de la raison dans un sourire encore et toujours déraisonnablement généreux. Yvo c’est tout ça, jamais de calcul mais Yvo, c’est surtout ce personnage qui coute que coute vous veut toujours du bien.

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Et peu à peu le binôme s’estompa dans la solitude d’un dernier sourire

     A mesure de la nuit, les marches se sont peu à peu dépeuplées, ne restent à présent que Julien, Mathilde, les relayeurs de Poitiers Runiversity et de « on est pas là pour être ici ». Je regarde ma montre, elle affiche 5h du matin. Voilà près de 7h que nous montons et descendons ces 217 marches, soit 25 kms d’escaliers avalés. Tout Poitiers est encore blotti contre Morphe et seuls quelques danseurs errent hébétés entre ces murs. La fatigue s’immisce et l’enthousiasme jusqu’alors communicatif s’éteint irrémédiablement. Les regards sont fuyant, personne n’ose dire mots de la tempête qui gronde.

« La pénombre nous entoure pour nous recracher en bas des marches, demi-tour et nous ravale dans la montée. Ballotés dans cette marée qui crépite au petit matin, nos corps ne semblent plus nous appartenir dans ce mouvement de va et vient que seules les plaintes de nos muscles viennent perturber. »

Je ne pense plus, le vide s’est installé, machinalement j’avance comme perdu dans un monde que je ne perçois plus. Je suis déconnecté de la réalité, tout est automatique, lever mon pied droit, le placer sur la marche puis mon pied gauche sur la marche supérieure ou inférieure et ainsi de suite, sourire lorsque je croise un autre corps lui aussi balloté qu’il est, noircir la case de ma grille de progression comme pour combler ce vide salvateur. Est-ce le début d’une folie inconsciente qui nous pousse à continuer quand toute autre personne sensée ne comprendrait pas ce à quoi nous nous adonnons ? Est-ce une manière pour nous de nous infliger des sensations même douloureuses dans le seul but de sentir notre corps, sentir ce cœur lui aussi suspendu dans le vide de notre poitrine, sentir cet équilibre éphémère qui nous expose à la fragilité de la vie ? est-ce un moyen d’extérioriser les frustrations d’un quotidien et d’obligations sociétales accumulées jusqu’alors ? Mais à dire vrai, à ce moment précis je me surprends à penser que personne ne pense, enfin je crois. Ce vide cortical uniquement perturbé par quelques images éparses d’un quotidien qui nous empli de joie.

     Alors je la vois, là, allongée, l’air paisible, le visage détendu, libérée de la pression d’une profession qui agite trop souvent le sommeil jusqu’à s’immiscer au plus profond de ses pensées. Une mèche tombe délicatement sur ses lèvres qui dessinent, imperceptibles, les contours d’un sourire que la liberté de la nuit semble en plus de mes lèvres avoir embrassée. Emporté par un souffle long et paisible me voici auprès de lui. Le calme s’est emparé de son corps baigné par une inspiration longue suivie d’une expiration parfois timidement saccadée au son d’un petit gémissement savoureux. Lové contre des peluches qui semblent avoir colonisées son lit, ses mains minuscules enlacent délicatement une oreille de lapin à droite et le bras d’un petit éléphant à gauche. Enveloppé dans l’odeur de la nuit, il navigue paisiblement sur le nuage cotonneux d’un repos qui touche à sa fin. Les cheveux en bataille, signe d’une lutte valeureuse pour trouver le sommeil, donnent une once de mouvement au tableau. La plénitude d’un bébé endormi est une arme de bonheur massive qui ne cessera de m’arracher un sourire. Quand le brouillard s’estompe je me rends compte qu’outre mon esprit, c’est mon corps tout entier qui a quitté les escaliers et est rentré à la maison. Je ne sais comment je suis parvenu jusqu’ici mais j’en profite pour une douche expresse et me love à mon tour sous les draps pour une heure de repos familial. Quitte à être ici, quoi de mieux qu’assister au réveil souriant d’un petit être qui découvre chaque matin qu’il n’est pas seul au monde.

     Il est 7h30 quand je regagne le champ de bataille, revigoré que je suis par ce sommeil salvateur. Avec l’arrivée des premiers rayons, les escaliers ont pris des allures de fin du monde. En haut des marches je croise Mathilde. Dans un sourire fatigué par une nuit de lutte acharnée elle m’annonce la fin de son voyage, héroïque. Trois chiffres, 122 montées/descentes, 34.4 kms et 5002 D+, ne peuvent à eux seuls résumer sa performance. Mathilde je l’ai rencontré la première fois aux abords d’un bassin, une fois n’est pas coutume, alors qu’elle s’entrainait pour l’obtention du diplôme de sauveteuse aquatique. Pas des plus bavardes, ni des plus extraverties, elle faisait plier les séries par une rigueur et une application déconcertante. Quand beaucoup s’époumonait, elle fendait l’eau et n’hésitait pas à prolonger les séries en véritable boulimique de l’effort. Entre deux conversations sur la course à pied qu’elle adorait, notre seule interaction se résumait pour moi à ne pas boire la tasse quand elle me doublait et pour elle, surement, éviter de percuter ce paquebot bien trop lent qui se dressait sur son chemin. En l’apercevant au départ je ne pouvais espérer meilleure ambassadrice de la cause féminine qui à mon grand désespoir n’était pas suffisamment représentée et notamment en individuel. Au fur et à mesure que les heures s’écoulaient, on ne pouvait qu’être frappé par la force qu’elle dégageait. Infatigable, imperturbable, il émanait une sérénité et une constance dans l’effort digne des plus chevronnées. Nous observions en silence ce spectacle qui d’étages en étages nous poussait à nous surpasser. En valkyrie moderne, le sourire en plus, Mathilde nous emmenait dans son sillage et nous conférait une ambition nouvelle, celle d’avancer et repousser toujours plus loin le moment fatidique. C’est donc avec beaucoup de tristesse que je la laisse s’éloigner et bientôt disparaitre avant de reprendre ma partition et entrer dans ma 81ème descente.

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Carnet de route d’une valkyrie moderne

Service Juridique

     90 à 100, mesdames, messieurs, bienvenus dans le service juridique. Bon d’accord, on est bien loin de la décoration plante verte et murs colorés surmontés de l’écriteau « silence ça pousse ». Ici ça ressemble plus à une succursale austère où la devise serait plutôt « on se conforme aux règles et aux lois ». A sa tête deux employés des forces de l’ordre avaient pris place dans une salle de réunion sauvage installée sur la 217ème marches de la colline. A la fin de ma 91ème ascension, je n’ai eu d’autres choix que répondre de mes actes et m’assoir en leur compagnie. Je me voyais déjà bloqué là, avec l’impossibilité d’avoir accès aux étages supérieurs. Depuis le départ, je prêchais pour quelque chose de non officiel, de gratuit, ouvert à tous où chacun pouvait aller et venir sans contraintes. Peut-être était-ce le fruit d’une envie de sortir de ce cadre où l’on doit montrer patte blanche et où chaque aventure est sanctionnée d’un temps, d’un classement. Je ne dis pas que c’est mal, la performance est également un formidable moteur qui comble l’esprit compétiteur de bon nombre d’entre nous, c’est aussi ce qui nous pousse à nous dépasser et ainsi tutoyer nos limites pour finalement en triompher. A ma grande surprise j’ai constaté qu’enlever ce cadre n’enlève rien à notre volonté de nous surpasser et de nous battre, l’Homme cette bête furieuse. Mais dans tout ça, qui dit non officiel dit non déclaré. Avant le début du challenge je m’étais préparé à la possibilité d’être délogé quitte à prévoir des escaliers de secours, ce n’est pas ce qui manque dans le paysage Poitevin. Mais quelle n’a pas été ma surprise quand dans un large sourire, ces deux garants de notre liberté d’alors nous ont encouragé en saluant au passage notre légèreté mentale certaine. Nous n’avions alors d’autres choix que de continuer notre périple, à dire vrai on ne doit jamais contredire des personnes assermentées.

Service Production

     Passée la 102ème ascension et jusqu’à la 129ème, je parcours peu à peu le service production. Comme indiqué, c’est le moment de produire son effort. La fatigue morale et physique commence à se faire sentir. Mes jambes de plus en plus lourdes montrent à présent du caractère et n’en font qu’à leur tête. Mes muscles restant tantôt contractés quand ils devraient être détendus et détendus quand ils devraient me propulser conférant à l’ensemble une démarche fébrile qui parfois manque de me faire trébucher. En parlant de production, en voilà un qui ne lésine pas sur les moyens. Je ne sais d’où lui vient cette faculté à éteindre la lumière dans beaucoup des étages supérieurs mais Julien ne cesse de me désarçonner. Plutôt que de faire simple, pourquoi ne pas faire difficile. Comme le rescapé d’un naufrage qui aurait erré en mer depuis plusieurs jours, les escaliers ont soudain pris les traits d’une balise de secours à laquelle s’accrocher tant il avalait les marches deux à deux, sorte de glouton affamé qu’il était. « courir plus pour manger plus », je comprends à présent la genèse du slogan de l’association Poitiers Runiversity dont il est l’un des grands artisans et n’ose imaginer son prochain repas. Depuis 2 ans, je suis, pas toujours de manière assidue à mon grand désespoir, la mue constante d’un jeune homme qui n’a de cesse de se placer entre parenthèse pour valoriser les autres. A travers la course à pied, il donne de son temps et de son énergie pour placer l’autre au centre de ses préoccupations comme animé d’une volonté de chercher en chacun de nous le chemin du bonheur. Attentif, patient, un brin taquin il accompagne qui le souhaite dans la découverte de nouvelles sensations « runistiques » en faisant table rase du niveau. Peu lui importe la performance, ce qui l’anime c’est avant tout le partage comme si un sourire volé était une course de gagnée. Julien occupe une place particulière comme chacune des personnes avec qui on a la chance de partager une belle ballade. Un frère de godasse affuté sur les pentes du Trail Hivernal du Sancy, le genre d’aventure où l’on tire le meilleur de de soi et de son compagnon et dans ce rôle-là, il excelle. C’est donc orphelin que j’accueille sa résolution de stopper l’aventure. Depuis de longues minutes je le vois s’accrocher à la barre pour ne pas sombrer, jeter ses dernières forces pour se hisser une fois de plus vers le sommet en grimaçant sous le coup de la douleur.

« Il côtoie à présent la ligne verte qui le rapproche irrémédiablement d’une rupture certaine comme ultime jugement d’un crime qu’il a délibérément commis, celui de mettre fin à ses dernières forces. De cet homicide volontaire, j’assiste impuissant aux dernières lueurs émaillant ses yeux dans cette non-assistance à ascension en danger qui me place à mon tour comme complice d’un meurtre fratricide qui m’échappe. Ne restera alors que ce chiffre triomphant, 151. »

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Comme un ultime coup de poignard dans le dos « Fuck »*

Service Financier

     L’austérité du bureau vide du Service Financier n’avait pas de quoi me remonter le moral et m’aider dans ces derniers étages à vaincre ma lassitude des chiffres que j’additionne machinalement depuis de longues heures déjà. Bien que les encouragements familiaux et l’effervescence qui s’étaient emparés du lieu en milieu de matinée m’aient galvanisé et redonné une once de fraicheur, à présent ce 131ème étage me paraissait bien monotone. Cette solitude d’abord timide prenait peu à peu le pas sur une volonté qui s’étiolait à mesure que les marches défilaient. Le brasier du feu sacré s’était progressivement transformé en une flamme fébrile exposée aux vents et à la pluie, bientôt il en sera fini. Les marches étaient vides, seule ma carcasse ballotée dandinait en présence des derniers relayeurs de Poitiers Runiversity dont la présence me permettait de ne pas couler définitivement. Si la volonté surpasse le corps, la réciproque ne semble pas s’appliquer et je perdais à présent le dernier bastion qui me maintenait à flots. C’était alors le moment idéal pour revenir sur tous ces visages rencontrés ces dernières heures et ainsi virevolter gaiement tout en laissant mon corps continuer à son rythme son pénible labeur. Une manière de faire diversion à un esprit en perdition. Alors je repensais à Manon, Justine, Juliette, Joséphine, Clémence, Julie et Valentin comme un véritable cri du cœur et une ode à la jeunesse. Alors que les courses d’endurance sont l’apanage d’un public généralement averti et dont les années se sont additionnées au compteur comme les kilomètres d’entrainement, à ma grande surprise la moyenne d’âge de nos joyeux lurons de Poitiers Runiversity était bien inférieure à la trentaine. Paradoxalement l’insouciance de cette jeunesse ne faisait qu’une bouchée de ces marches devenues soudain trop petites pour ne pas être emportées par ce tourbillon de fraicheur. Avec comme armes le sourire, la gentillesse et une volonté de fer, ils se passaient le relais comme on hérite d’une mission qu’ils embrassaient avec force. En me remémorant leurs visages je me dis que la folie est à la jeunesse ce que la sagesse est à la vieillesse. Ainsi je revois Justine et son sourire pétillant, elle cette aventurière multisport, où la force de sa volonté et la fragilité apparente du petit bout de femme qu’elle est, constituent un mélange détonnant. Valentin, Val, Valou, lui qui m’a accompagné durant mes premiers pas de ma reprise d’études en accueillant chaleureusement le vieil étudiant désorienté que j’étais et qui accompagnera mes derniers pas dans cette aventure en m’aidant à réaliser ces ultimes ascensions. C’est une relation particulière que nous avons tissée durant ces deux dernières années, je suis heureux de le sentir s’épanouir dans ces marches et en dehors, l’apanage d’un mec bien que j’affectionne tout particulièrement. Joséphine, la sportive couteau Suisse, triathlète et esthète du beau geste, qui a croqué son relais avec une abnégation et une volonté admirable. Certes avec la bicyclette en moins, elle a cependant surnagé dans ces marches. Juliette et… son sourire ! Il devrait être mis sous blister et vendu en pharmacie en étant de surcroit remboursé par la SECU tant il constitue un anti dépresseur ravageur. C’est simple, quand tout prend des allures sombres, il suffit de voir le sourire de Juliette pour tout à coup colorer les sentiments. Manon, la présidente multi casquette, sorte de « maman poule » qui veille le soir quand la pénombre nous gagne. A l’image de julien, sportive au grand cœur, elle place l’autre au premier plan et n’hésite pas à faire sauter les verrous de la timidité pour révéler aux gens leur valeur. Clémence et sa rage de vaincre. Handballeuse accomplie, elle semble avoir transféré sa force et son esprit d’équipe pour emballer le relais. Je l’ai découverte sur les pentes du Sancy à l’heure ou l’effort déshabille les sentiments. Je n’oublierai jamais la volonté et le courage dont elle a fait preuve pour mener à bien cette aventure qui avait tout du traquenard. J’ai alors admiré son combat et découvert une jeune femme au grand cœur. Julie, je suspecte qu’elle ait monté une entreprise de sourire avec Juliette. Je ne me souviens pas avoir vu une fois Julie ne pas sourire. Grande par la taille, elle l’est aussi par le cœur et laisse entrevoir une sensibilité à fleur de peau qui j’en suis certain accomplira encore de belles choses.

     Je n’oublie pas non plus un relais que je ne connaissais pas, « on est pas là pour être ici » qui était belle et bien là et marquera de son empreinte cette première édition par leur volonté d’aller au bout. Parmi les images fortes je revois Mathieu et Vincent se battre contre la douleur à la barre d’un navire qui triomphera de la tempête aidé d’un équipage rayonnant qui n’a cessé de nous aider, Magali, Noémie, Bastien, Quentin, Josselin.

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Mathieu et Vincent toutes voiles dehors, maintiennent le cap à la barre de leur navire

     Alors oui on va peut-être me targuer de virer dans le roman à l’eau de rose en n’exposant que des bons sentiments, avec toutes mes excuses, j’ai pris le parti de la sincérité.

151ème étage : Escalier bloqué, tout le monde descend

     Quand arrive le moment fatidique de le 151ème ascension, je suis fébrile. Voilà une trentaine d’étage que cet objectif me trotte dans la tête comme la quête d’un salut après un long combat. Je vois en ce chiffre l’arrêt d’un voyage tortueux où l’absurdité à le plus souvent côtoyé la raison. Entre nous, après être arrivé jusqu’ici, il me serait aisé, les douleurs en plus, de descendre et monter une fois de plus cet escalier et ainsi me placer en sacro-saint tombeur des Dunes mais à quoi bon continuer… Le point de départ était le partage, à quoi bon un partage qui deviendrait soudain égoïste. Avec ce chiffre ma fierté est comblée et mon orgueil aussi d’ailleurs, 151 c’est déjà bien pour une première fois. Depuis que Julien a quitté les escaliers me laissant seul avec ce nombre, il m’est paru évident de ne pas aller au-delà. Quoi de mieux que de conclure cette épopée sur un ultime pied de nez. Depuis le début, je n’ai vu personne se lancer dans cette aventure en regardant le voisin pour nourrir l’ambition secrète de le battre. Chacun voulait se prouver quelque chose. Mais forcément quand on introduit des chiffres il est aisé de comparer les gens. J’ai tout fait pour éviter d’afficher un classement final, brouillant les pistes en les annonçant pèle mêle mais constamment il m’était demandé de désigner un vainqueur, sortir un nom. Finalement plus que de monter et descendre des escaliers c’est peut-être cette volonté de classer les gens qui m’a paru le plus absurde. J’assume pleinement le cliché qui va suivre mais quiconque a participé à cette aventure a conscience qu’à un moment donné chacun a su triompher et se place donc logiquement en potentiel vainqueur, en tout cas, c’est ce que je crois. Alors puisque c’est moi l’organisateur et que de facto j’ai tous les droits, puisque la presse veut un nom, Julien, tu as l’honneur de monter au front. Parce que, c’est toi qui a réalisé le plus de montées/descentes et parce que tu mérites des honneurs que tu as trop souvent refusés, préférant l’ombre et la réussite des autres. Aujourd’hui, même si tu n’aimes pas la lumière, les projecteurs sont pour toi, tu les mérites. Jamais tu n’as renoncé et tu as placé une première barre que tu sauras à coup sûr débouter pour venir la placer toujours plus haut, félicitations !

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Pied de nez

     Et voilà, on y arrive, non sans émotion, c’est donc le moment du clap de fin, du point final qui va ponctuer ce challenge. J’ai toujours eu le sentiment que la réussite d’un événement tient en la qualité de ses participants et de leurs valeurs humaines, aujourd’hui vous en avez eu à revendre. J’ai essayé de dessiner les contours d’un cadre absurde, vous y avez mis du relief et donné du sens et pour cela merci à tous, sincèrement. J’aurais souhaité vous remercier individuellement, mais malheureusement les pages débordent déjà de mots… Récemment, Marion, une amoureuse de l’effort au grand cœur et des défis toujours plus fous les uns que les autres m’a demandé si je gardais foi en la nature humaine. Je lui ai répondu, philosophe, qu’un tout était aussi une somme d’individualité qui s’échinaient parfois à ne penser qu’à leur propre confort individuel sans prendre conscience de ce qu’ils pouvaient apporter et recevoir des autres. Mais qu’à travers cette foule résidaient des personnes qui avaient conscience de la valeur du partage, et quelle plus belle réponse qu’un challenge désintéressé.

     En cette période de Roland Garos et de baccalauréat qui approchent à grand pas, quoi de mieux qu’une petite opération arithmétique. Ainsi avec 4 relais et 9 individuels, nous avons à nous tous réalisé pas moins de 1 647 montées/descentes soit 357 399 marches, 67 527 D+ et 464.5 kms, le tout dans un escalier et sans quitter Poitiers. Jeu, set et match, une chose est sûre, nous nous quittons bons amis et j’emprunterai encore les escaliers des Dunes pour contempler Poitiers.

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Dream big little one

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