Marathon Touraine Loire-Valley, « Mes yeux furent attirés à l’horizon par la belle lame d’or de la Loire »

     Il est toujours difficile de se relancer après un échec. Combien de temps est-il nécessaire avant de relever un nouveau défi ? Le Grand Raid des Pyrénées avait laissé un goût amer, un goût de lâcheté devant l’adversité, une impression de s’être laissé aller à la facilité, avoir cédé aux tentations. La remise en question était implacable, froide, sans pli, on arrive ou on n’arrive pas, aucune alternative possible et dans mon cas c’était le mur.

Bannière Marathon de Tours

     Les jours qui ont suivis ont laissé planer un poids pesant sur une tête qui peu à peu  s’est inclinée, les yeux sont devenus fuyants, mes godasses encore sales avaient été posées négligemment dans un coin, loin du regard, une manière de fuir la confrontation mais aussi les explications. Un sentiment de honte traînait sous mes pieds, « tout ça pour ça ». La remise en question est un processus complexe, elle doit être intégrée, acceptée. Reconnaître les limites de ses possibilités, ce qui nous sépare de la réussite et puis admettre, au fond, qu’on est dans l’incapacité de réaliser quelque chose met l’ego à rude épreuve. A ce sacré ego, un mec costaud en apparence mais une fois à terre, plutôt une attitude de petite fille devant un refus maternelle.

     Je n’en voulais à personne, mis à part à moi, à mon organisation toujours chaotique, à mon mental qui s’était tout à coup craquelé. Un instant j’ai fait partie des gens qui pensent que tout est possible sans trop d’efforts ou tout du moins sans une préparation adéquate. On ne s’improvise pas montagnard, je l’avais appris à mes dépends. Je me rends aussi compte à cet instant que je n’avais tiré aucun enseignement des signaux passés, je n’ai rien écouté, ajusté, partit du principe que jusqu’ici toutes les ballades avaient été conduites à leur terme alors pourquoi changer. Je savais pertinemment que mon alimentation en course était un point crucial que je ne maîtrisais que trop peu et qui, sur de telles distances, n’était pas à négliger, loin de là…la fleur au bout du fusil avait fini par faner sur les pentes d’Hautacam.

     Dans le même temps, j’ai quitté les laboratoires de recherche pour gagner le monde ouvrier un casque posé sur la tête. J’ai alors exploré la terre 4 mois durant, la sondant, peut-être dans l’espoir un peu fou de la comprendre, l’apprivoiser. Ce retour m’a fait du bien, a permis de replacer l’église au centre du village, loin des considérations et d’une manière de penser la recherche que je ne concevais pas, la course à la renommée au détriment de l’humain n’a jamais été mon fort. J’ai ensuite posé le casque pour regagner les bancs de la faculté. Après la faculté des sciences fondamentales et appliquées, ce serait la faculté des sciences du sport, la science dans le sang. Une reprise d’études est une démarche qui m’avait toujours fascinée, partit du principe que l’on peut vivre plusieurs vies dans une vie mais m’étais-je seulement projeté dans la position du vieil étudiant…Cette reprise m’intriguait autant qu’elle m’impressionnait mais je crois aussi surtout qu’elle m’angoissait un peu. Pouvais-je encore repasser derrière le pupitre et rester assis 8 heures durant ? Étais-je seulement capable d’ingurgiter une leçon pour la recracher le jour de l’examen ? Je m’étais toujours dit étudiant que je chérirais le jour où je n’aurais plus d’examens à passer, le pied !! Mais voilà que, 5 ans plus tard, mes pieds me jouaient un drôle de tour en me ramenant dans ces salles, allez comprendre ! Les premiers jours ont été difficiles à appréhender, j’avais l’impression d’être le grand « chelemeur » de la promotion, le mec qui a redoublé 10 fois. Pour être honnête, je suis rentré le premier soir avec l’envie de ne pas retenter l’aventure le lendemain. Je ne me reconnaissais pas en étudiant après avoir connu la vie professionnelle et tout ce qui va avec et en même temps la pression de l’échec était présente eu égard au terrain favorable laissé par le GRP. Comme quoi on s’empoisonne vite la tête. J’entendais déjà les grands donneurs de leçon et leurs longues litanies lyophilisées me disant « quelle régression ! Quel intérêt ? Quel gâchis ! » Mais depuis j’avais appris à être sûr de mes choix, ce retour à la fac n’était pas dénué de réflexion mais me permettrait à terme d’ouvrir de nouvelles perspectives personnelles et professionnelles qui, somme toute, apparaissaient sacrément excitantes.

     Dans ce contexte, le marathon de Tours était arrivé à point nommé, comme la feuille blanche d’un nouveau chapitre et toutes les promesses qui viennent avec. Une autre facette du pourquoi tu cours ?

«Peut-être aussi court-on pour se regagner soi-même.»

     Les cours avaient repris depuis plusieurs semaines et mes craintes des premiers jours s’étaient peu à peu dissipées devant la gentillesse et la jeunesse de mes nouveaux camarades. Répartis en petits groupes, j’avais appris à connaitre ces « petits » plein de vie, d’envies avec leurs caractères, leurs talents. Je me revoyais là, 9 ans plus tôt, à leur place, avec leurs doutes, leurs délires, j’étais sensible à leur sincérité, amoureux de l’Humain, à écrire ces lignes je peux d’ores et déjà dire que chacun d’entre eux me marque à sa manière et je prends peu à peu conscience que ces bougres vont finir par terriblement me manquer lorsque nos routes se sépareront. On dit souvent que l’on a énormément à apprendre de nos aînés mais l’insouciance et la spontanéité de la jeunesse représentent aussi un formidable levier d’apprentissage. Je fus aussi saisi par le champ des possibilités que m’ouvrait ma nouvelle formation, l’activité physique adaptée, les contours d’un nouveau projet se dessinaient peu à peu et la route se traçait à l’horizon.

     2 semaines avant, je coche la date du 18 Septembre pour effacer l’affront. Maman m’accompagnera dans ce dimanche champêtre au guidon de sa bicyclette. Le weekend était pluvieux et laissait présager que les éléments ne seraient pas de la partie. La route qui séparait la petite bourgade de Saint Maixent l’Ecole à Tours était ponctuée d’épisodes de pluies diluviennes, ça sentait le goudron mouillé, l’enthousiasme était éprouvé à éponger toute cette eau. Une bonne surprise s’est cependant annoncée avec l’accalmie qui allait s’inviter pendant toute la durée de la ballade.

paysage
(Les contours d’un retour sans détour, Marathon Touraine Loire-Valley 2016)

     J’étais heureux de venir fouler l’asphalte tourangeau. Pour y avoir traîné un peu mes godasses, la ville m’avait charmé, j’en avais gardé un excellent souvenir. A l’arrivée sur place, le timing était serré et trouver une place relevait du miracle. Le marathon constituait la base du championnat de France de la distance et donc très prisé par les adeptes de la discipline. Un sens interdit plus loin et une place dégotée, la voiture était garée et le vélo descendu, restait le retrait du dossard en ligne de mire et accessoirement une petite balade de 42.195 kms. Tout fut réalisé dans l’ordre sous le sourire bienveillant des bénévoles et le départ fut donné sur la place de la liberté au son d’un « clapping » Islandais qui fit frissonner l’assemblée. J’étais bien décidé à mettre le nom de cette place à contribution eu égard au défunt éléphant Fritz du cirque Barnum et Bailey qui n’aura bénéficié que d’une liberté bien limitée un jour de Juin 1902. Sans préparation spécifique à la distance mais un entraînement régulier, je me disais que 3h30 serait un temps très honorable, je me suis donc installé dans le sas des 3h30 en me disant qu’en m’accrochant, ça pourrait peut-être passer. La foule était dense comme sur chaque marathon et on ressentait une certaine pression du fait de l’importance que représentait l’évènement pour certains. Après quelques virages et environ 4 kilomètres avalés, nous quittions le centre pour la périphérie, Joué-lès-Tours puis direction la verdure environnante.

     En laissant Tours derrière moi, je ne pus cacher une pointe de déception, j’aurais tellement aimé plus longtemps virevolter dans ces rues.

«J’aurais aimé gambader dans le quartier historique du vieux Tours avec ses maisons à pans de bois, ses hôtels particuliers et ses ruelles typiques. J’aurais aimé me perdre dans les saveurs olfactives du quartier des halles, de ses produits locaux attablé à la gastronomie tourangelle. J’aurais aimé laisser mes yeux se balader sur les façades de la cathédrale tout en saluant Saint-Martin, parcourir les musées au rythme d’une foulée qui se serait faite artistique pour l’occasion.»

     Et si seulement je pouvais me consoler avec les Turons (ancien nom de cette colonie gauloise jadis en place), malheureusement le peuple gaulois préférait la chaleur de sa chaumière en cette heure matinale, comment lui en vouloir. Comme lot de consolation, j’allais partager un long moment en tête à jambe avec le Cher rattrapé au kilomètre 10 au niveau de Moulin de Ballan, celui-là même qui depuis 1520 vivait au rythme de l’eau. Un sourire admiratif sculpta mon visage à la pensée qu’il existe parmi nous de ces personnes visionnaires comme un certain Monsieur Jacques de Beaune qui en observant les crues successives du Cher décida de mettre en place un système de vérins permettant d’élever et abaisser la roue hydraulique afin d’augmenter le rendement de son moulin. La nature présente toujours de belles solutions à qui sait l’observer. Je fus sorti de ma rêverie à hauteur d’un homme affichant fièrement un dossard V4, ce qui dans le jargon du coureur à pied veut dire qu’il est né entre 1938 et 1947 (catégorie vétéran 4). Un calcul rapide et approximatif me permettait de situer son âge aux alentours des 65-70 ans, la claque. Ce petit bonhomme toutes voiles dehors semblait tranquillement faire sa sortie dominicale et s’être perdu au sein d’une foule qui l’aurait aspiré. Sauf que voilà, il était dans les pas des 3h30 et qu’au regard de la détermination qu’affichaient ses yeux, il n’était pas là pour faire de la figuration. Le poids des années ne semblait pas avoir d’emprise, son souffle était posé, sa foulée un peu affaissée était cadencée au rythme de ses bras. Je ne pus m’empêcher de lui adresser un petit mot bienveillant, je me sentais aussitôt con (désolé), il courrait sans doute des marathons que je jouais encore avec mes couches…je n’avais sûrement rien à lui apprendre à part lui tirer un grand coup de chapeau silencieux…Nous passions progressivement le kilomètre 15 et j’avoue que la monotonie du paysage sous ce ciel des plus chargé faisait naître une pointe d’ennui sur ma route. Une route justement, des lignes droites et de grands champs de part et d’autre.

     Après l’excitation des premiers kilomètres et la découverte de la nouveauté, mes yeux faisaient à présent grise mine. Heureusement le village de Savonnières s’ouvra devant nous. Une petite foule était amassée sur le côté et nous offrait des encouragements fournis. L’endroit était stratégique car permettant d’observer deux fois les coureurs sur l’aller jusqu’à Villandry (kilomètre 16) puis sur le retour (kilomètre 22). Un instant ce petit village sembla revivre l’effervescence d’antan ponctuée de ses nombreuses auberges qui jadis accueillaient les mariniers en attente de franchir la passe. Pas le temps de nous attarder que mon esprit se projeta déjà vers ce qui allait être le joyau de ma ballade, le château de Villandry. Nous arrivions au kilomètre 20 et pour le moment tous les signaux étaient au vert, ce ne sera donc pas en ce lieu que je m’inspirerai d’Henri II Plantagenêt et reconnaîtrai ma défaite. J’avais déjà quitté depuis plusieurs kilomètres le meneur d’allure des 3h30 et sa foule d’aficionados et avais décidé de prendre mon rythme et la poudre d’escampette. Le passage furtif dans les jardins du château allait me regonfler le cœur. Mes yeux ne savaient plus où donner de la tête, entre le sol pavé et mon envie dévorante d’essayer ne serait-ce que d’apercevoir les jardins d’ornements plantés de hauts buis et les jardins d’eau de type classique, en un souffle tout était déjà derrière moi. J’étais en un instant passé par tous les sentiments des jardins d’amour du château. De la tendresse de la première apparition du donjon à la passion en embrassant ses murs, l’amour s’était fait volage dans sa volonté de garder la cadence puis tragique sous le coup d’une séparation que je jugeais trop brutale. Le cœur lourd mais les jambes légères, je suis revenu à hauteur du groupe d’allure des 3h15 en repassant au niveau de Savonnières. Dans un regard circulaire, j’essayais d’apercevoir maman, mais rien. Je l’imaginais perdue avec son vélo à essayer désespérément de m’attraper, pas simple vu le tracé du parcours qui empruntait justement les pistes cyclables. J’espère qu’elle s’en sortait. Le kilomètre 25 fut franchi et l’allure du groupe me correspondait bien. En un virage à droite nous allions faire de l’infidélité au Cher pour rejoindre la Loire et nous faire Balzacien, direction le retour vers Tours via Berthenay, Saint Genouph et La Riche. Après tout, le Cher se jetait aussi dans la Loire, il ne m’en voudra pas. Les souvenirs du chemin retour ne me reviennent que parsemés. Le sentiment de monotonie m’a vite regagné et j’avais l’impression de recourir ce que je venais déjà de faire à l’aller, longue étendue de route à travers champs, seul moment d’éveil, les ravitaillements enguirlandés des encouragements de la foule et de la gentillesse des bénévoles. Peu à peu le manque de préparation s’immisça et le passage du kilomètre 35 commençait à me tirer sur le physique. Les jambes ne semblaient pas ciller mais un sentiment général de faiblesse me gagnait peu à peu. Progressivement je me fis distancer par le meneur d’allure des 3h15. 10 mètres, je recolle, 20 mètres, je recolle puis 100, 200 et disparition derrière un virage. Vers le kilomètre 39, j’aperçu pour la première fois maman qui affichait un large sourire, j’étais rassuré. 1/ elle ne s’était pas perdue 2/ ça lui faisait une belle sortie à vélo et sans pluie qui plus est 3/ elle semblait ne pas s’être ennuyée. Je n’avais plus qu’à terminer ma ballade l’esprit léger mais les dents légèrement serrées il faut bien l’avouer. L’arche se rapprochait, la foule était dense avec l’arrivée simultanée du 10 km et du semi. Les encouragements et le tapis bleu finirent le travail et le verdict tomba, 3h20’51’’, pour la seconde fois je suis Benédict Maverick.

     Je tenais à remercier l’ensemble des acteurs de cette ballade avec aux avant postes au guidon de son vélo, ma téméraire maman, Louiz qui veille sur ce caillou, l’ensemble des personnes qui via un petit message ou mail suivent ces aventures et font preuve d’une extrême endurance pour arriver jusqu’à la fin de ces comptes rendus, finalement elle est peut être là l’ultra-endurance, merci également à mes camarades APAS de m’avoir si bien accueillie, d’ailleurs merci Mégane pour ces photos tourangelles. A très vite sur les chemins…

Prochaine édition: Le 23 Septembre 2018 / Clôture des inscription: Samedi 22 Septembre 2018 / Lien vers le site de l’organisation (ici) / Sources photos (Ménage Fret/ Photographe officiel de l’évènement).

Une réflexion sur « Marathon Touraine Loire-Valley, « Mes yeux furent attirés à l’horizon par la belle lame d’or de la Loire » »

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