Double marathon Poitiers Futuroscope, « A rebours et à la bourre »

     Ce double marathon est parti d’une idée un peu saugrenue un soir de retour de chantier, la cotte négligemment posée sur le côté, la tête et le corps encore endoloris sous le poids de la journée et de cette pluie, tombée à n’en plus finir, qui vous saisit, vous pénètre et vous use. Ces soirs où tout semble possible, un soir de débauche en somme.

     Réfléchissant tout haut sur la manière de cumuler des kilomètres en plus du marathon de Poitiers, une voix me fait écho au fond de la chambre et sonne comme une moquerie fraternelle, « tu n’as qu’à le faire à l’endroit et à l’envers ». Un flocon était tombé, roulait irrémédiablement le long de la pente en se voyant agrippé par d’autres flocons, encore et encore, formant bientôt un amas, une avalanche, l’idée est lancée……Il ne me restait alors qu’à trouver le bon timing et une semaine pour m’inscrire. Une logique silencieuse aurait voulu que je m’élance avec l’ensemble des concurrents sur le marathon puis que je reparte, à l’envers, une fois l’arrivée franchie. (Certains me diront que la logique était, peut-être, tout simplement, de ne faire que le marathon, et c’est déjà bien suffisant). Cette stratégie me garantissait une porte de sortie en cas de fatigue et un matelas de sécurité, la possibilité de m’arrêter après le premier marathon. je n’aurais alors juste qu’à m’arranger avec ma conscience. (Oui mais non) Peut être que j’avais juste envie de sortir de mon petit confort quotidien, courir de nuit, batailler avec la fatigue, plonger dans cette obscurité et retrouver ces petits démons qui nous rappellent l’absurdité de ne pas être resté au lit. Pour résumer, à ce stade l’équation était simple, faire le marathon à rebours de nuit afin d’arriver avant le départ officiel et le refaire dans le bon sens avec l’ensemble des marathoniens et ainsi profiter des encouragements de la foule et de l’engouement des coureurs.

     Je me suis alors élancé peu avant 1h du matin, d’abord en voiture, retraçant le parcours du marathon depuis la maison, sorte de repérage improvisé qui me permettrait de me stationner à l’arrivée et ainsi bénéficier d’une navette personnelle pour le lendemain. La nuit n’était pas tellement fraîche, légèrement humide ce qui me donnait la promesse d’une belle brume sur le Clain. Le Futuroscope s’était paré de lumière et scintillait, Mr Monory n’aurait pas été insensible au spectacle. Je m’imaginais ici même dans quelques heures, petite formicidae qui sentirait progressivement la terre trembler sous ses pattes avant d’apercevoir ces Hommes débouler en flux continu sur les traces des comtes de Poitiers, « mais après quoi courraient-ils donc ?, de la nourriture, échappaient-ils à un danger imminent…quoi pour le plaisir !!! » … ce plaisir propre aux marathons qui finit sur la phrase « je suis marathonien(ne) », la médaille au cou à retrouver ses proches, un graal pour certain, une folie pour d’autres, « quelle bête curieuse que ces Hommes !! »

     Les chaussures ont alors commencé leur danse, quittant progressivement le parc pour remonter en direction de Dissay, lampe frontale vissée sur la tête, courage aux pieds mais l’esprit en divagation. Les sensations n’étaient pas d’un extrême confort, ma petite bulle avait du mal à se former et la fatigue faisait son œuvre, rendant les paupières lourdes et les pensées nuageuses. Pour être tout à fait honnête, je crois que je ne savais même plus ce que j’étais venu faire sur cette route, seul dans la pénombre, je me laissais envelopper suivant les flèches rouges accompagnées parfois du petit M qui inexorablement ne voulait pas se mettre à l’endroit, demain elles l’accepteront. L’atmosphère n’était pas chaleureuse, les pavillons ne veillaient que très peu apercevant ci et là un peu d’agitation. Seuls quelques aboiements de désapprobations accompagnaient parfois la silhouette de mon ombre, une impression de déranger. Les kilomètres défilaient alternant avec zones campagnardes plongées dans la pénombre complète interrompue par quelques conducteurs malhabiles s’adjugeant la route sous le coût de quelques vapeurs anisées d’un samedi soir de fête.

     Je me surprenais à me projeter sur ce même chemin dans quelques heures, assistant à la bataille des marathoniens. Parmi cette foule dense au départ, éparse à l’arrivée, ce flot qui coule inexorablement sur les routes comme on retient la mer par un barrage enfantin, dessinant en arrière-plan un serpentin avant d’ouvrir une brèche et voir l’eau s’écouler exactement comme nous le souhaitions. Mais la mer est capricieuse et échappe souvent à nos fondations, tout à l’heure tout le monde ne franchira pas la ligne. Avançant dans l’obscurité, je pensais à ces autres coureurs qui devaient également avoir une nuit agitée, pour une tout autre raison. Pour certains le devoir de performances après l’annonce d’un objectif, pour d’autres l’accomplissement d’un combat, le point final d’un entraînement de longue haleine ou encore le nème marathon d’une vie de coureur qui fait grisonner les cheveux. J’imagine ce stress qui envahit, agite le sommeil, fait perler quelques gouttes et m’assoie du même temps dans ma sérénité. J’aborde cet évènement sans une once de stress, serein, la liberté du coureur réside peut être ici, ne se fixer aucun objectif, se lancer, tout ne sera pas parfait mais il n’y a rien d’exceptionnel, après tout 80 km pourquoi pas.

     Après avoir pénétré dans Poitiers via Buxerolles et croisé l’agitation urbaine de fin de soirée ponctuée par un « Alex, je dois vraiment être complètement bourré ce soir, je viens de voir un mec courir !!!», j’ai fini par pousser la porte de la maison. Je ne sais combien de temps ça a pris ni comment je suis arrivé ici. C’est comme si je sortais d’un état de léthargie, complètement amnésique des 15 derniers kilomètres, je me sens juste vidé, les jambes flageolantes et les vêtements complètement humides. Après un passage rapide sous la douche, je retrouve progressivement un peu de sensation et regagne petit à petit mon corps. Il ne me reste qu’à me glisser sous les draps, 6h du matin et une soustraction plus loin, c’est parti pour une heure de sommeil.

     Le réveil sonna à 7h, stoppé dans la foulée puis 7h30 s’affichait, il ne me restait qu’une heure pour prendre un petit déjeuner à la volée et re-préparer des affaires sèches afin de rejoindre le départ. Je ne sais pas pourquoi, j’avais toujours pensé que le départ se faisait du haut du parc de Blossac, au village marathon, bien que cette nuit il m’a semblé apercevoir une certaine agitation au cœur de la ville. La fatigue cumulée à mon amnésie nocturne m’a fait omettre ce léger point. je m’élance donc en courant, forçant le pas afin de rejoindre le départ à l’heure, ça devrait être bon, 10 min sur un parcours que je peux faire en 7, parfait…

     Cependant, plus j’avance et plus le calme ambiant immisce en moi quelques doutes. Cette angoisse se confirme lorsque je franchis les portes du parc. Bon certes autrefois trônait ici une ancienne nécropole mais là maintenant ce silence était vraiment inquiétant, le parc était complètement vide. J’avais l’impression de revivre une scène de Sergio Leone « Le monde se divise en deux catégories, ceux qui passent par la porte et ceux qui passent par la fenêtre », à ce moment précis je venais de franchir la porte et passer par la fenêtre. Vite réfléchir… Je finis par apercevoir un cycliste que je questionne avant qu’il me rétorque un peu surpris, « ah le départ !! à 5 min sur la place du Maréchal Leclerc, mais là ça va être compliqué » alors là je suis un champion, ou un boulet c’est selon, ni une ni deux je m’élance vers le centre empruntant le parcours du marathon, facile en regardant la disposition des spectateurs sur le bord des rues. Certains me regardent ahuris d’autres avec un grand sourire devant ce retardataire à l’air peu réveillé, les cheveux ébouriffés. Virage à gauche, puis à droite. Oui petit détail, je me dois de passer par le ligne de départ afin que ma puce magnétique soit prise en compte et que mon marathon soit validé, toujours pas de coup de pistolet, je suis dans les temps…Ah si en fait si, un coup de pistolet, je suis à 200m de la ligne de départ et à cet instant précis je vois une vague qui se dirige tout droit vers moi, je ne vais pas me faire des amis… Le speaker me regarde passer en sens inverse incrédule et sans voix à sa droite et venir me fracasser dans la foule. Cette fois-ci la mer ne s’est pas ouverte, échouant en véritable coyote face à bip bip, les gens qui me voient comprennent, je franchis la ligne en sens inverse, enlève ma veste et repars dans le bon sens, le dossard au vent, l’esprit gambadeur.

     Je retrouve peu à peu mes esprits et un palpitant revenu à la normal et profite de la visite guidée de la ville en compagnie des quelques 1150 visiteurs du jour. Retour par Blossac et ses petits lacets dans la fraîcheur des jardins avant de longer les remparts nous offrant une vue imprenable sur la vallée du Clain en contrebas. A ce moment précis commence la partition du marathon, c’est une sorte de pièce de théâtre de plein air avec tout son charme en cas de beau temps et toutes ses contraintes si celui-ci se fait capricieux, on peut courir tous les marathons du monde, on assistera toujours à ce même et immuable spectacle intérieur, cela variant juste selon sa position dans le peloton.

 

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(à la bourre, where is Wally ?…)

Je retrouve peu à peu mes esprits et un palpitant revenu à la normal et profite de la visite guidée de la ville en compagnie des quelques 1150 visiteurs du jour. Retour par Blossac et ses petits lacets dans la fraîcheur des jardins avant de longer les remparts nous offrant une vue imprenable sur la vallée du Clain en contrebas. A ce moment précis commence la partition du marathon, c’est une sorte de pièce de théâtre de plein air avec tout son charme en cas de beau temps et toutes ses contraintes si celui-ci se fait capricieux, on peut courir tous les marathons du monde, on assistera toujours à ce même et immuable spectacle intérieur, cela variant juste selon sa position dans le peloton.

     Les rues piétonnes s’enchaînent par ce dimanche matinal sur les pavés poitevins avant de nous déverser vers la gare et ses nouveaux aménagements, virage à droite puis à gauche et nous voilà lancés dans un petit tour de Poitiers via les boulevards Jeanne d’Arc, Bajon, du Pont Joubert et Anatole France, en suivant le Clain, comme une impression de retracer l’histoire de la ville.

     Après avoir perdu la tête porte de Paris où trône la tour du Cordier, rond-point incontournable mais tellement contourné de Poitiers et fait de l’œil à Eglise Sainte Radegonde, j’échange quelques mots avec James, bénévole et ancien collègue que je retrouve avec un immense plaisir. Le temps de quelques sourires et me voilà sur le Pont Joubert à contempler le rythme de l’eau avant d’apercevoir pour la première fois du parcours un de ces regards qui transpercent le marathonien et auprès duquel on se sent fort. Un baiser échangé dans un grand sourire, mes jambes n’existent plus, à l’époque du lycée ces paroles paraissaient dénuées d13335960_10208597601673501_8402158373487135163_ne sens alors que j’assistais aux cours de philo mais je comprends à présent ces quelques mots de Rousseau « je sens mon cœur… » mais plus mes jambes. J’ai l’impression de marcher sur un nuage promenade des Cours avant de faire demi-tour et revivre une fois encore cette envolée des cœurs. Mesdames Messieurs, compagnes ou compagnons de coureurs ou coureuses, merci. Pour être honnête, sans vous la montagne à gravir serait tellement différente. Merci de nous apporter ces échelles quand la pente est trop abrupte, nous consoler d’un parapluie quand la falaise est balayée par la pluie et toujours, toujours veiller sur nous. Le corps vide n’est rien face à ce sourire et ces encouragements qui d’un coup font jaillir des forces insoupçonnées. J’ai été saisi par ce sourire. Cet entrain rempli de joie a accompagné mes pas. Cette attention re-rencontré de nouveau ? après 30kms puis à l’arrivée a vaincu la fatigue comme scié par ce vol communicatif et ce doux mot qu’est l’amour. Je laisse cependant l’amour dans mon dos et poursuit rue Cornet ou la godasse veille sur nos têtes accrochées à son fil, pourvu qu’un caillou ne s’y échappe pas… Allé trêve de plaisanteries, nous quittons progressivement Poitiers et l’urbanisme pour ces routes campagnardes foulées durant la nuit mais attardons-nous à présent sur l’un de ces personnages haut en couleur qui peuple le marathon et auquel je suis attaché autant que je désapprouve par sa science du paraitre. Je l’ai suivi, je vous le présente. Lui c’est celui qui roule des mécaniques, fait toutes sortes de grimaces aux photographes, s’exclamant à gorge déployée en croisant ses amis qui l’encouragent sur le bord de la route, criant sous les tunnels, « mariolant » à tout va avec ses blagues souvent potaches. Mais observons-le de plus près et il se passe un spectacle tout à la fois merveilleux et attachant qui nous rappelle qu’après tout nous ne sommes que des Hommes. A y regarder, c’est après plus de 25 kms avalés que nous sommes en mesure de saisir ce regard vers son coéquipier, du coin de l’œil, l’espoir d’une défaillance, ce qui lui permettrait de ralentir non pas parce qu’il est au bout mais pour aider ce cher coéquipier d’infortune, officiel ou officieux ? Vous savez quoi là c’est dur aussi pour lui, car derrière les apparences, les difficultés sont là. N’y voyez pas ici une once de méchanceté envers ce collègue qui l’accompagne, mais le siège d’une certaine sensibilité. Ne rien montrer de ses faiblesses, étaler sa force, physique et mentale, se cacher derrière une gouaille pour ne pas affronter, mais passé le virage qui nous masque des proches on perçoit un ralentissement soudain ponctué par une respiration tonitruante et cet air d’être au bout. En observant ce spectacle je souris timidement car à présent je partage un peu de son intimité et ce secret qui nous liera jusqu’à ce que nos routes se séparent. L’arrivée est passée, on se sert la main avec respect, je sais que ce grand plaisantin est un homme bien, merci pour ce moment qui nous pousse à l’humilité.

     Un marathon est une somme d’histoires à la fois personnelle, impersonnelle et collective liées par un mimétisme qui tonne comme un concerto de pas et de souffle et bats le bitume d’arche en arche. Je suis toujours autant marqué par la sensibilité d’un marathon, de ces zones de départs en fanfare, ces moments de solitudes quand l’énergie nous quitte, les pensées obscures qui nous hantent puis le retour de cette lumière quand l’objectif est accompli, pour beaucoup le meilleur moment du marathon appartient à l’après course, ce moment où l’on se dit c’est bon, le job est fait, rien ni personne ne pourra me l’enlever. Mais croyez-moi, le « pendant course » est tout aussi un moment extraordinaire.

Une réflexion sur « Double marathon Poitiers Futuroscope, « A rebours et à la bourre » »

  1. Un grand malade au grand coeur avec une belle plume ! Merci pr ce joli récit. Ça me donerait presque envie de rechausser mes baskets et me préparer pour courir quelques km avec toi l’ami 😊
    Bises

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