Farouche opposant à ces longues lignes de bitume et leur surface manquant de moelleux, ces barres d’immeubles qui semblent cloisonner mes poumons et réduire mon espace de vie à un bloc, deux blocs tout au plus, masquant ce ciel que je souhaite désespérant voir se perdre à l’horizon en jouant timidement avec la cime des arbres tout en laissant échapper cette odeur de fraicheur boisée qui annonce le déclin du jour et l’accueil de la nuit. Je suis un gambadeur campagnard. Alors imaginer cette erreur de casting quand en poussant la porte de sa résidence de 28 étages les baskets aux pieds, le regard vient se poser sur mon nouveau chemin répondant au doux nom de Charles Street…Une grande avenue en somme, un véritable crève-cœur, attendez je suffoque, je crois que je vais remonter, je ne suis pas prêt, il me faudra du temps.
Les premiers hectomètres m’ont paru interminables, mon regard hésitant à se poser ci et là, frénétique, à la recherche désespérée d’un peu de verdure comme une bouffée d’oxygène qui ne voyait que ces voitures virevoltant de part et d’autre, ces rues qu’il fallait traverser en jouant avec le compte à rebours des feux, ces passants le regard incrédule et réprobateur qu’il fallait éviter de percuter, ces endroits glauques d’insécurités qu’il fallait contourner, la désorientation fut totale et pourtant j’habite et cours à Baltimore, et ça mon petit bonhomme il faudra bien s’y faire…
Il a fallu m’adapter, en finir avec ce pantin désarticulé qui n’aurait rien trouvé de mieux que chausser des échasses, se balançant de droite à gauche, hésitant, se ravisant, titubant, trébuchant, je ne savais par où commencer ? où aller ? Déjà trouver des repères, me raccrocher à quelque chose, juste poser ma main et sentir le contact rugueux d’un tronc d’arbre, oui c’est peut être un bon début, commençons par un parc.
Mes premières sorties n’excédaient pas 2-3 kilomètres de rayon, je me cantonnais à prendre une rue, filer toujours tout droit puis me raviser et faire demi-tour pour être sur de rentrer à bon port, je prenais alors ma carte et gribouillais ce que je considérais comme des endroits sûrs et d’autres moins La fois d’après je prenais la rue d’à côté et bis repetita. C’est vraiment le mode exploratoire le plus rudimentaire que l’on puisse imaginer, mais tellement universel. On connait et apprend à s’orienter dans sa résidence, puis la rue, le paté de maison, le quartier avant d’étendre comme cela son rayon de plus en plus loin jusqu’à arriver à créer et délimiter sa petite zone de confort où l’on peut évoluer en bullant sans se soucier de quoi que ce soit, de ce qu’il peut arriver, une sorte de pilote automatique qui nous sort dehors sans nous exposer trop. Le problème de cette zone de confort, c’est qu’on s’y sent vite à l’étroit et au final rien ne s’y passe…L’esprit s’éteint, cela devient une sortie sans but, on sait ce que l’on va trouver sur son passage, encore et encore le même paysage et si la magie se trouvait ailleurs… Place au déconfort et à la découverte. C’est à ce moment précis que j’ai commencé à apprivoiser la ville, ses codes, lire sur les murs et commencer à m’émerveiller.
On trouve souvent le paysage urbain rébarbatif, moi le premier, mais ces villes sont des sortes d’énormes monstres en mouvance permanente, chaque saison y apporte sa note, tantôt pimentée l’été quand le bitume fond sous nos pieds, mais tellement vivante aux saisons plus fraiches. C’est réellement au cours de cette période que je vois ce monstre de béton respirer et laisser échapper ce souffle chaud et humide des innombrables bouches qui tapissent ses rues. J’ai alors appris à me faire coup de vent dans les rues passantes, ombre la nuit, je ne gênais plus, sans un bruit j’ai appris à glisser sur les trottoirs, me balancer de rues en rues en jouant avec la signalisation, dansant entre les passants, équilibriste le long de la marina, contemplatif sur les bords du port, on ne me remarquait plus, je laissais cette ville et ses habitants s’exprimer entre fronde sociale parfois, qui marque les murs et fait céder les vitrines, période de liesses qui laissent les rues habillées de confettis. J’ai évolué seul dans les rues humides d’octobre, par milliers les jours de fêtes, j’ai sentis mes pieds glisser sur les feuilles en automne et vu la ville rougir, je me suis pris des gouttes, de la neige, des coups de soleil et aussi quelques cadeaux de ces habitants urbains des hauteurs, j’ai évité les voitures, me suis aussi fait percuter, senti mon front chauffer et vu mon adrénaline grimper en flèche lorsqu’un chien voulait tester la tonicité de mes mollets, évité des croches pattes, accéléré dans les rues sombres, changé de trottoir quand ça devenait inconfortable… C’est peut être con, mais j’ai fini par aimer ça… Chaque jour m’offrait une nouvelle surprise, une rue n’est jamais la même et une même rue non plus. Il n’y a qu’à repasser un lendemain de fête… Je me suis sentis étranger en passant sous les drapeaux américains, français en humant l’odeur s’échappant d’une boulangerie, ennemi quand je perturbais la vente de substances illicites, ami en passant sous les yeux bienveillants d’un repas familial le dimanche, voyeur quand mes yeux percevaient les ébats amoureux derrière les fenêtres éclairées la nuit, humain quand ma barre de céréales se perdait dans les mains d’une personne qui en avait besoin. Peut-être qu’après tout je suis juste devenu un gambadeur des villes.